… Et ce qui va se produire ensuite.
On a beaucoup péroré sur le caractère apparemment inexorable et soudain, imprégné de sang, de ce nouvel « Etat » chimérique, le soi-disant Califat Islamique. Il occupe des territoires conquis sur la Syrie et l’Irak, deux Etats, comme par hasard, à présent divisés, détournés et mûrs pour être exploités –au moins pour un moment.


Carte diffusée par l’Etat Islamique.

Le Califat Islamique (qu’on mentionne dans les medias occidentaux comme étant “l’Etat Islamique”) peut, en effet, devenir un rouage central, mais pas pour les raisons pour lesquelles lui-même croit qu’il existe. Il pourrait devenir la provocation ultime qui poussera l’Iran à accomplir la vengeance qu’il a promis contre la Turquie, le véritable patron (et non la victime) de ce « Califat ».

Le Califat Islamique a été, depuis ses tout débuts, nourri au sein par la Turquie, à travers le fameux Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) et l’Organisation d’Al Qaïda sur les Terres des Deux Fleuves (AQI), Al Qaïda en Mésopotamie, le Conseil de la Shura des Muhaeedin en Irak, Jund al-Shhaba (Soldats des Compagnons du Prophète) et, dans une large mesure, par le Jabhat al Nusra. C’étaient le plus souvent des entités multiformes et enchevêtrées. Le soutien massif et semi-clandestin fourni à ces groupes par la Turquie et le Qatar – et soutenu au départ par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite – a été conçu pour birser l’emprise de l’Iran sur la Syrie et l’Irak. Mais, pour la Turquie et le Qatar, c’était aussi un outil permettant de menacer et faire se replier sur elle-même l’Arabie Saoudite tout e isolant l’Iran.


A Raqa, zone-pivot entre la Syrie, la Turquie et l’Irak…

Cette genèse des tout débuts était suffisante pour jeter irrévocablement l’Iran à la gorge de la Turquie et elle pourrait même constituer une cause commune entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. L’auto-proclamé « Calife » de cet Etat Islamique (ou, plus modestement, son Emir) Abu Omar Al Bagdadi (né sous le nom d’Hamed Dawood Mohamed Khalil al-Zawi) a rompu avec le Guide suprême d’A l Qaïda, Ayman al-Zawahiri, ostensiblement par défiance vis-à-vis du serment sacré entre al-Baghdadi et Zawahiri. On doit se rappeler que la conquête normande de la Grande-Bretagne, en 1066, a été générée, de façon similaire, par la rupture ( de la part du Roi d’Angleterre Harold Godwinson) d’un serment sacré fait au Duc William de Normandie, aussi l’actuelle justification des actions commises dans le Croissant fertile ne devrait pas être prise à la légère.

Ce qui est profondément plongé dans l’ombre et occulté par les media internationaux et les décideurs politiques, cependant, c’est le rôle-clé joué par la Turquie dans l’accouchement du « Califat » et de quelle façon il le préserve actuellement, même si les hommes de Baghdadi détiennent, comme par hasard 49 diplomates turcs en otage dans la zone du Nord de l’Irak que les Islamistes ont conquis. Il existe aussi des preuves que des sources turques ont fourni des renseignements à l’EI qui lui ont assuré que les forces spéciales américaines, le 4 juillet, ne soient pas en mesure de localiser ni de libérer les otages étrangers, y compris le journaliste américain James Foley (qui a été, par la suite, décapité, autour du 19 août, par un « combattant » de l’EI, apparemment d’origine britannique).

Il y a là un flou artistique entretenu sur les actions entourant l’émergence de l’Etat Islamique, jusqu’au point où les véritables enjeux stratégiques finissent par être totalement négligés. Quels sont alors ces facteurs clés ou tendances ?

Qui contrôle al-Baghdadi? En ce qui concerne Al Baghdadi, il n’est contrôle par personne, mais en réalité, il ne peut pas survivre sans l’appui de la Turquie, qu’il s’agisse du soutien financier initial et des armes, autant que du soutien logistique à long terme. On mentionne que quelques di pour cent de ses combattants sont Turcs et que la plupart de ses combattants sont des « étrangers », et ils ont besoin de s’introduire dans la région par la Turquie. Vers la fin d’août 2014, al-Baghdadi travaillait à élargir sa « frontière » terrestre avec la Turquie, dans le but de faciliter de meilleurs contacts. Le « Califat » a besoin d’exporter les 800.000 barils par jour de sa production pétrolière, à partir des puits qu’il a conquis en Syrie et en Irak, et bien qu’il doive le faire grâce à une flotte de camions, plutôt que par le moyen de pipelines, il met ses espérances dans un trafic stable à travers la Turquie, malgré les sanctions des Nations-Unies contre ce type de commerce parallèle. Le « Califat » pourrait réaliser environ 3 million de $ de bénéfices par jour, grâce à l’exportation illicite de pétrole, ce qui reste insuffisant pour lui permettre de gouverner le territoire qu’il a conquis.

Qu’arrive t-il si la Turquie est contrainte par la Communauté Internationale d’interrompre véritablement son soutien à cette entité ? De mettre un terme à tout trafic, a tout soutien en matière de renseignements (qui travaillent clairement en totale infraction des intérêts américains), à tout trafic d’armes et d’hommes ? Le « Califat »é deviendrait alors une cible facile. Mais la Maison Blanche, qui a été aussi longtemps complice de la Turquie, en finançant les Jihadistes en Syrie et tellement dépendante du Qatar pour la localisation de sa base américaine dans le Golfe Persique, et qui a essentiellement soutenu l’approche turque envers les Frères Musulmans, trouve trop difficile de défier le gouvernement turc, qui est pourtant de plus en plus visible dans sa politique ostensiblement anti-américaine.

La menace contre l’Iran : la montée en puissance du “Califat » constitue une véritable guerre par procuration menée par la Turquie et le Qatar, en particulier, contre l’Iran.

Washington a soutenu cette tendance, mais peut être tenté de renier cette approche et de la vendre pour un plat de lentilles, s’il peut réaliser un rapprochement avec Téhéran. Mais la Turquie, le Qatar et le « Califat » aussi représente une menace existentielle pour l’Arabie Saoudite, et en définitive pour les Emirats Arabes Unis, Oman, la Jordanie, l’Egypte et Israël. L’Iran a déjà commencé à répliquer. Il n’est pas aussi tiré par les cheveux d’envisager une période où l’Arabie Saoudite et l’Iran – autant qu’Israël, l’Egypte et ainsi de suite – puisse se trouver une cause commune à défendre.

Les Kurdes : le cercle dirigeant turc croit qu’il a réussi à transformer les Kurdes de Turquie, ainsi que les Kurdes de Syrie et d’Irak, d’ennemis qu’ils étaient hier en alliés d’aujourd’hui. Il est vrai que, comme toujours, les milieux dirigeants kurdes du Nord de l’Irak ont mis de côté l’idéologie et l’ethnicité, au nom des intérêts immédiats ; leur principal revenu, excepté le trafic commercial frontalier avec l’Iran, est d’agir en tant qu’exportateur de pétrole vers la Turquie. Mais l’Iran et le gouvernement irakien peuvent et veulent, avec d’autres, concevoir des solutions innovantes pour permettre aux Kurdes de prendre leur indépendance vis-à-vis d’Ankara.

Dans tout cela, le “Califat” est cruel, vicieux, mais éphémères. Mais il aura pu instaurer une nouvelle foire aux opportunités régionales. Un nouveau Moyen-Orient est sur le point de naître. Achetez vos tickets au plus vite !

Gregory R. Copley, GIS/Defense & Foreign Affairs Article original

worldtribune.com Article original

Adaptation : Marc Brzustowski

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