Récemment, lors d’une interview télévisée passée presque inaperçue en dépit de son importance sociologique cruciale, le président du conseil économique et social de l’île-de-france soulignait un fait sans précédent : la perte de l’homogénéité de la société française.
En clair, il soulignait la présence sans cesse croissante d’éléments non européens et non judéo-chrétiens au sein de la France contemporaine. Je préviens tout de suite pour couper court à un éventuel malentendu : ce responsable politique ne portait pas de jugements de valeur ni n’affichait ses préférences, il s’en tenait simplement à la matérialité des faits : il n’y a plus dans l’Hexagone cette homogénéité qui y existait depuis les origines. Cette situation ne s’apparente pas encore au changement d’équilibre, mais de telles mutations ne sont plus à exclure dans un avenir relativement prévisible. La question se pose donc des relations que l’État français veut entretenir avec ce que des hauts fonctionnaires ont appelé sous le second mandat de Jacques Chirac, le fait religieux.

Chaque pays a une histoire qui se reflète dans l’évolution de ses institutions. Chaque pays procède aux arrangements, aux changements qu’il gère au mieux, non sans inconséquence parfois. J’en veux pour preuve cette qualification marquée au coin du bon sens du regretté professeur Bruno Étienne que j’avais rencontré, il y a trois ans à Bordeaux lors d’un colloque où 90% des participants étaient des Français musulmans et pour cause puisqu’il s’agissait de parler de l’islam des Lumières . L’universitaire avait dit que la France n’était pas un pays laïque mais catho laïque. Comprenez par là que derrière le dogme républicain de la laïcité se cachait une tradition catholique vivace ! Mais qui s’en plaindrait ? Pas moi ni même Bruno Étienne, bien qu’il fût de religion évangélique.

Pourquoi donc la France se méfie-t-elle tant de la religion et du cléricalisme ? Nous n‘avons pas eu comme les États allemands de l’époque, la guerre de Trente Ans, qui ne s’acheva qu’en 1648, avec les traités de Westphalie et qui a laissé un territoire ruiné et un pays exsangue avec des milliers de morts, sans même parler de la division religieuse de ces états. La France eut la Saint Barthélemy, le fameux édit de Nantes et sa révocation ainsi que tous les dommages qui s’ensuivirent. Dès lors, l’Église catholique s’était conduite comme une Église triomphante, seule maîtresse à bord et a renforcé son emprise quasi exclusive sur l’État et la nation» Le siècle des Lumières a constitué la première réaction organisée là contre. Avec les résultats que l’on sait. Il y eut aussi la Révolution avec la laïcisation et les débordements de quelques révolutionnaires qui firent la chasse aux prêtres réfractaires. Bref, une page sombre de l’histoire du pays. On se souvient aussi des critiques acerbes d’un certain monsieur de Voltaire et de son cri de guerre : Écrasez l’infâme…

Enfin, il y eut le petit père Combes, inspirateur de la fameuse loi de 1905 dont on a fêté le centenaire, il y a tout juste quelques années. On peut donc dire que la République a mené un combat suivi contre toute emprise religieuse d’un groupe, fût-il majoritaire, sur les institutions de l’État.

Sans ce bref rappel historique, on ne comprendrait pas la logique d’aujourd’hui ni l’attitude de l’État face aux religions et à ce que l’on nomme le communautarisme. J’ai commencé à comprendre la singularité de notre pays en écoutant mes étudiants allemands de Berlin et de Heidelberg qui ne saisissaient pas les raisons de ce qu’ils considéraient comme un raidissement de la France face aux religions et à l’influence confessionnelle. En Allemagne, lors des élections législatives des Länder ou nationales, les candidats affichent publiquement leur dénomination religieuse. Dans les écoles et les lycées, il existe des cours d’instruction religieuse (Religionsstunde, Religionsunterricht) et l’enseignement de la religion (sans être de la propagande) est considéré comme une matière académique à part entière (ein akademisches Fach). Un abîme d’une insondable profondeur sépare nos deux pays sur ce point. Alors que nos gouvernants et nos institutions sont allés vers le fait religieux à reculons, les Allemands, eux, revendiquent cet apport spirituel et religieux (geistig-religiös) sans honte aucune… Rappelez vous du sommet de Nice où Lionel Jospin (qui est protestant !) a refusé de mettre ce terme dans le communiqué final pourtant réclamé par la délégation allemande… Il est vrai qu’à l’époque, les problématiques étaient autres et les urgences moins urgentes qu’aujourd’hui..

Un autre élément m’a fait comprendre une autre singularité de notre démarche face aux communautarismes. L’histoire de France est telle que le centralisme jacobin et la volonté centripète ont rendu haïssable et hautement condamnable toute tentative d’ériger au sein même de la communauté nationale, des sous groupes ou des affiliations qui se fédéreraient autour d’autres idéaux ou d’autres thèmes que ceux d’une nation républicaine. Lorsque j’en ai parlé avec des collègues professeurs d’universités américaines, j’ai clairement senti qu’ils n’admettaient pas notre refus du voile islamique ni notre rejet des communautarismes. Pour eux, rien de choquant à little Italy à New York, ni au ghetto noir de Harlem ou d’autres choses de ce même type. C’est que chez eux toutes ces communautés, tous ces sous groupes, tous ces cloisonnements sont subsumés sous une règle absolument intangible, le patriotisme, l’attachement au drapeau. Chez nous, cela ne suffirait pas, car la culture historique du pays est tout autre. Chaque pays se voit dicter ses institutions par sa propre histoire. L’hégémonie du catholicisme est absolument inimaginable aux USA puisque les Pilgrim fathers ont déserté le vieux continent pour le fuir.. Si vous vous promenez dans le Connecticut par exemple, toutes les villas, toutes les fermes, bref les résidences sont surmontées par une immense bannière étoilée qui flotte au vent.

Aux USA comme en Allemagne, cette façon de s’arcbouter sur un dogme quasi religieux de la laïcité est à peine compréhensible. Si l’Allemagne est sensible à ces changements d’équilibre en Europe et se montre peu pressée de faciliter l’adhésion de la Turquie à l’Europe (songez que les Turcs seront bientôt un peu plus de 80 millions et calculez ce que cela donnera comme députés au parlement de Strasbourg !) les USA, eux, ne comprennent pas ce tir de barrage contre une telle adhésion. Il est vrai qu’ils aimeraient bien créer quelques problèmes à l’Union Européenne dont l’émergence risque fort d’affaiblir leur propre position dans le monde de demain.. Mais, là aussi, on ne comprend pas cette règle de la laïcité qui, pourtant, commence à évoluer sous la pression de l’immigration et sur les difficultés pour faire de la seconde religion de France, une confession parmi d’autres, avec des adeptes plaçant l’appartenance nationale largement au-dessus de la dénomination religieuse.

Récemment, la présidente du FN a redit son opposition tranchée à l’existence de binationaux et à la bi nationalité en général. Évidemment, elle ne visait pas les Canadiens, ni les Américains ni les Anglais ni les autres ressortissants de pays européens, mais un groupe spécifique de gens bien identifiés. Lesquels se distinguent du reste de la nation par leur appartenance à une culture qui n’est pas celle du pays. Cette attitude qui est un principe de ce parti a connu une amplification suite aux débordements de certains, dans le sillage de la victoire d’une équipe de football, issue de leur pays d’origine. La question se pose : au nom de quel principe juridique ou constitutionnel, ces délinquants qui ont tout saccagé sur leur passage, ont-ils agi ? L’attachement à une puissance étrangère à laquelle on s’identifie ne laisse pas de nous interpeller.. D’un côté, ils se plaignent de ne pas être intégrés et d’un autre côté ils clament urbi et orbi leur attachement viscéral à un autre pays…… Sa victoire est leur victoire et sa défaite leur défaite.

Cela étant, le paysage sociologique a changé : il y a un demi-siècle, le département de la Seine Saint-Denis ne ressemblait guère à ce qui s’y voit aujourd’hui. J’ai entendu un jour des Français dits de souche, se lamenter de la disparition complète du moindre restaurant français dans leur ville. On a vu se constituer dans les réfectoires des écoles et des collèges des tables avec viande de porc et sans viande de porc. On a vu des jeunes filles refuser de suivre les cours de sciences naturelles ou d’histoire lorsque l’on parlait de la Shoah. On a vu de crèches licencier une puéricultrice poreuse de tchador ou d’autres voile islamique… Et il fallut remonter jusqu’à la Cour de cassation. Et fait significatif, même certains membres de la sélection française ont fait état de la nécessité de reporter les jours de jeûne en ce mois de ramadan, ce qui, autrement, aurait pu compromettre les chances de la France au mondial. Certains commentateurs sont même allés jusqu’à juger que l’équipe de France n’était plus… française ! Et de nombreux téléspectateurs se sont étonnés de l’insistance avec laquelle les télévisions nationales ou privées ont rappelé le début du jeûne du mois de ramadan.

Il est loin le temps où l’on pratiquait, chacun chez soi et dans la discrétion de la vie privée, sa religion. Le temps où les controverses religieuses n’étaient plus de saison et où l’identité nationale était moins compliquée.

Le problème qui se pose à l’islam et aussi que cette religion pose est assez unique. Prenons un exemple : dans l’exemple du XIXe siècle, lorsque l’idéologie du sionisme politique a commencé à se diffuser, on donna aux Juifs le choix entre être une simple communauté religieuse, une religion comme les autres, ou une communauté nationale, c’est-à-dire un peuple. Et dans ce dernier cas, un peuple ne pouvait prospérer au sein d’un autre peuple. Les Juifs ont réglé ce problème pour la bonne raison qu’ils sont une infime minorité et qu’il n’existe qu’un seul État juif. Et encore son existence est menacée chaque jour que Dieu fait.

Il faut préciser que l’histoire juive ne ressemble à aucune autre. Relisez le chapitre XXIX du livre de Jérémie où le prophète redonne courage aux exilés qui étaient victimes de langueur et de désespoir en raison de la défaite de leur pays et de leur déportation. Que leur dit le vieux prophète hébreu : mettez vous au travail, faites des enfants, trouvez des filles pour vos fils et des maris pour vos filles. Plantez des vignes, bâtissez des maisons… ; Et fait le plus important : priez pour le bien-être et la paix de votre pays d’accueil car de sa paix et de son bien-être dépendent votre paix et votre bien-être. Quel bel esprit visionnaire, quel message de paix, quelle lucidité politique ! Quelle belle leçon, quel bel humanisme !

Pour les Arabo-musulmans, la question se présente d’une manière essentiellement différente. La laïcité doit être maintenue, voire renforcée mais les idéaux républicains doivent être revus, corrigés et surtout mieux expliqués. Une nation moderne peut avoir en son sein différents types de croyance, mais sans modifier les équilibres. Cette dernière expression m‘a été soufflée par un important conseiller du pouvoir actuel.

Nonobstant toutes ces hésitations ne confondons pas alarmisme avec vigilance. Et sachons faire preuve d’intelligence ne préservant notre patrimoine commun

Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève

1 COMMENTAIRE

  1. « … l’adhésion de la Turquie à l’Europe (songez que les Turcs seront bientôt un peu plus de 80 millions et calculez ce que cela donnera comme députés au parlement de Strasbourg !) »…
    Le problème, ce n’est pas ça, cette histoire de députés. La Turquie a un autre projet. Devenir le pays phare du monde musulman. Vous imaginer dans ces conditions ce que sera l’Europe avec plus d’un milliards de musulmans? Toute sa politique sera conditionnée par le monde musulman. Ce n’est pas la Turquie qui va entrer en Europe mais l’Europe qui sera absorbée par la Turquie. Istanbul est déjà sa capitale. Tout se passe à Istanbul, tout le monde va à Istanbul. Mais on peut dire que les juifs, qui ont manqué de cécité, ont bien aidé les Turcs. Maintenant, les Turcs n’ont plus besoin ni des juifs, ni d’Israël.

  2. « les Allemands, eux, revendiquent cet apport spirituel et religieux (geistig-religiös) sans honte aucune… Rappelez vous du sommet de Nice où Lionel Jospin (qui est protestant !) a refusé de mettre ce terme dans le communiqué final pourtant réclamé par la délégation allemande… »
    Ce n’est pas Jospin, seul, qui pouvait en décider.
    La Convention qui devait élaborer le Traité Constitutionnel était une vaste assemblée composée de personnes venant des Etats membres mais non seulement. Comme aujourd’hui il est interdit d’interdire et d’exclure, on avait ouvert cette Convention aux 10 Etats en attente d’entrée, ainsi qu’à la Roumanie et à la Bulgarie et pour ne pas passer pour de méchants racistes et l’offenser, on a demandé à la Turquie de nous envoyer également 4 Conventionnels. C’est dire à quel niveau d’imbécillité nous sommes tombés. Ce sont les Turcs qui se sont opposés à cette inscription, sinon il aurait fallu évoquer, dans le Traité Constitutionnel, les racines musulmanes de l’Europe.

  3. l’islam des Lumières!!! Cela ne veut rien dire! C’est un copier-coller de Chebel mais en méconnaissance totale de ce qu’étaient les Lumières, une prise de conscience où la raison devait prendre le pas sur la foi.
    Son islam des Lumières, de quel islam s’agit-t-il?

  4. Je ne suis pas d’accord avec la phrase : « Jospin est Protestant »

    Jospin est un gauchiste mondialiste qui a adhéré à une organisation communiste athée (troskyste) ! On ne peut se revendiquer Protestant et servir une idéologie qui a toujours chercher à éradiquer la foi en Dieu

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