Mursitpinar (Turquie), 22 sept 2014 (AFP) — La porte ouverte n’a pas levé tous les soupçons. Même si elle a accueilli en urgence des dizaines de milliers de réfugiés kurdes de Syrie, la Turquie reste accusée d’entretenir des relations ambiguës avec les jihadistes qui les ont contraints à l’exode.
Depuis trois jours, Ibrahim Binici a passé le plus clair de son temps au poste-frontière turco-syrien de Mursitpinar. Face aux barbelés, le député du Parti démocratique populaire (HDP) tente d’y faciliter le passage de ses « frères » qui fuient les combats qui ravagent la ville syrienne Aïn al-Arab, à portée de canon.
Balloté entre les soldats turcs qui, véhicules blindés à l’appui, encadrent les réfugiés et les autorités locales, il ne décolère pas contre le gouvernement islamo-conservateur d’Ankara.
« Quand les fous de Daesh (le groupe jihadiste de l’Etat islamique) sont partis de Mossoul pour attaquer Aïn al-Arab (Kobané en kurde), il aurait suffi de deux avions pour les empêcher de revenir mais rien n’a été fait », grommelle-t-il sous son épaisse moustache.
« Les autorités turques sont en partie responsables de cette situation. Elles protègent Daesh qui est une organisation terroriste », poursuit M. Binici, « aujourd’hui, elles empêchent les jeunes Kurdes de revenir vers la Syrie pour défendre leur territoire ».
Selon le député, de très nombreux jeunes Kurdes de Syrie sont entrés en Turquie pour y mettre leur famille à l’abri et ont tenté de repartir vers leur pays pour y poursuivre le combat contre l’EI, aux côtés des autres combattants kurdes.
Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a renouvelé lundi son appel aux Kurdes de Turquie à combattre l’EI.
Mais les forces de sécurité turques s’opposent à tout retour de réfugiés vers la Syrie. « Raison de sécurité », répètent les officiels croisés à la frontière.
A quelques kilomètres à l’est de Mursitpinar, trois jeunes Syriens qui vivent à Istanbul depuis un an tentent justement de profiter de la pagaille pour se glisser côté syrien.

– « LES FOUS DE DAESH » –
« On vient pour retrouver notre famille », glisse l’un d’eux aux policiers qui leur font barrage. « Tu rigoles ? », lui répond un des fonctionnaires à peine plus âgé que lui, « on sait que vous allez rejoindre le PYD (un des principaux partis kurdes de Syrie) ».
Cette fois, l’affaire en est restée là. Mais dimanche, elle a provoqué au bord de la frontière de violentes échauffourées entre la police et la gendarmerie turques et des centaines de jeunes militants Kurdes venus de tout le sud-est turc.
Dans leur ligne de mire, ce qu’ils considèrent comme le double jeu du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002.
« Le pouvoir ne veut pas que nous défendions notre ville », accuse Mehmet Eminakma, un jeune militant du HDP venu faire le coup de poing depuis Cizre (sud-est). « Il soutient les fous de Daesh et pas les populations syriennes ».
Sur le même thème, quelque 10.000 personnes ont défilé dimanche à Istanbul derrière des banderoles proclamant « L’Etat islamique tueur, AKP (le Parti de la justice et du développement au pouvoir depuis 2002) complice ».
Sous la menace des jihadistes de l’EI, Feyad Bekir a quitté en urgence vendredi son village de Kule pour rejoindre la Turquie. Lui aussi s’en prend aux responsables de son pays d’accueil.
« Les Turcs disent qu’ils ne peuvent rien faire à cause de leurs otages. Mais maintenant ils sont libres, qu’ils viennent nous aider », confie le quinquagénaire syrien. « Mais non, ils continuent à les soutenir en cachette », tranche-t-il.
La Turquie a obtenu samedi la libération de 46 de ses citoyens retenus en otage par le mouvement jihadiste depuis la prise de son consulat général à Mossoul (Irak) en juin.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a expliqué que cette libération avait été obtenue par des « négociations diplomatiques et politiques » et accrédité ainsi l’idée d’un accord passé avec les ravisseurs, sans en préciser les termes.
Même s’il l’a toujours farouchement nié, M. Erdogan est accusé d’avoir soutenu, y compris en les armant, les groupes rebelles syriens les plus radicaux, dont l’EI, pour accélérer la chute du régime du président Bachar al-Assad.
Ismaïl Emer Ziravek, qui a quitté la Syrie il y a deux jours, a son explication sur l’attitude ambigüe de ses hôtes. « Leur peur », dit-il, « c’est qu’il y ait un Kurdistan sur leur territoire comme il y en a un en Irak ». « Ils sont prêts à tout pour l’éviter, y compris soutenir Daesh ».
AFP . Institut Kurde de Paris 22/09/2014 à 09:01
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