Le mot yiddish est « Heimisch », le goût de la maison, on le dit souvent d’un plat, des boulettes dans la soupe de la Pâque, du foie haché aux oignons, le gâteau au fromage et le thé de l’enfance, mais on peut l’étendre à une atmosphère, et à une situation politique. Quand Gilles Bernheim, Grand rabbin de France pris dans un entrelacs de mensonges et de dénis, a voulu rompre le silence, il a choisi une radio juive, radio Shalom, et l’atmosphère heimisch d’un judaïsme supposé amical. Donc la familiarité des siens, la protection contre la dureté des autres, ce vaste monde qui ne pourrait pas aussi bien comprendre ou pardonner. De toutes les défaites que nous infligent cette histoire, celle-ci n’est pas la moindre: ce repli initial d’un homme d’ouverture sur sa communauté -quelles que soient ses possibles futures prises de parole- marque la fin d’une belle utopie, que cet homme portait depuis des années.

Depuis son apparition, Gilles Bernheim avait voulu être un grand-rabbin pour la France, et pas seulement pour les juifs. Il y était souvent parvenu, jusque dans le combat douteux contre le mariage pour tous: l’idée était qu’une parole juive pouvait toucher la société toute entière, et qu’il parlait pour chacun dans la Nation, même s’il parlait de quelque part. Au moment de l’excuse, il a fait techouva (repentance) devant sa seule communauté, dont il voulait rester le leader spirituel -espoir vain- actant ainsi l’échec. L’ambition si belle qui était la sienne s’est délavée d’un coup. Le Grand Rabbin a transgressé quelque chose de sacré dans l’imaginaire français: le respect du aux textes, et aux parchemins de la République. Tu ne joueras pas avec les mots des autres, ni n’invoqueras l’agrégation en vain. Il le savait sans doute, et doit mesurer ce qu’il a égaré.

Cela ne retire rien à la valeur de l’homme, à sa tendresse et son humanité; cela n’annule pas ses blessures, ni les tragédies intimes qui l’ont mené à cet absurde. Et cela souligne d’autant plus ce que nous allons regretter. Gilles Bernheim est arrivé comme une bonne nouvelle dans le paysage français. Enfin, un homme de religion s’inscrivant dans le débat public et les disputes philosophiques! Enfin, un leader spirituel s’inscrivant contre le communautarisme, et d’abord le communautarisme des siens, sans pour autant se renier! Il était -il est- ce toujours jeune juif orthodoxe qui allait à l’école publique sans transgresser le chabbat, qui entendait aussi bien la langue des académies talmudiques que celle des universités. Il était l’antidote à la fois à l’uniformisation laïcarde et au replis religieux, la preuve que l’on pouvait être pleinement soi-même, sans s’en contenter. Son prédécesseur, le Grand-Rabbin Sitruk, avait voulu « rejudaïser les juifs », au risque parfois -par lui ou ses fidèles- de les retirer du monde environnant. Bernheim voulait tout à la fois. Il n’avait pas forcément le discours ou le charisme de son pari; intellectuel, exigeant à l’écoute, il ne bousculait pas les foules, mais réconfortait ceux qui voulaient penser, un peu, des identités complexes dans la République. Il avait été un des rares, dans les communautés juives, à parler aussi des morts palestiniens dans les tragédies de Gaza. L’an dernier, après la tragédie de Toulouse, quand les juifs de France se recroquevillaient dans l’horreur de leur peine, Bernheim avait rassemblé dans ses mots les morts d’Ozar Atorah et les militaires assassinés, comme autant de morts dans la République. Dans la synagogue de Toulouse, il avait évoqué les militaires et « les enfants des écoles », rendant ainsi la France aux juifs et les juifs à la France au pire de la souffrance -conjurant la tentation de la douleur qui sépare…

C’était humain et surtout politique. Bernheim, parlant au pays, empêchait aussi « ses » juifs de s’en abstraire. Pour ce qu’il était, ouvert et complexe, Bernheim était détesté par les plus réactionnaires de sa communauté, jusque dans le corps rabbinique. Il était, pour ceux-là, le « rabbin des goys », celui qui ouvrait les portes du ghetto soigneusement reconstruit depuis des années. Reconnu par les politiques et les media, Bernheim n’était pas forcément maître chez lui. Il peinait à ouvrir les mentalités, subissait des attaques (toujours murmurantes et sous le manteau, et désormais en odieuse shadenfreude) et voyait parfois ses partisans se faire agresser à sa place. L’automne dernier, le jeune rabbin de Neuilly, Mickael Azoulay, s’était fait tancer par le grand-rabbin de Paris, puis avait été placé sous surveillance, soupçonné de défaut d’orthodoxie, pour avoir confié un rouleau de la Torah à une assemblée de femmes pieuses désireuses de lire le texte sacré. Bernheim n’avait pas pu protéger Azoulay. Il avançait, malaisément, politiquement, masquait de sa bonne réputation une réalité déprimante, celle d’un judaïsme happé par les régressions. Si Gilles Bernheim bénéficie encore de tant de soutiens attristés, chez les juifs de bonne volonté, en dépit de son péché contre l’esprit, c’est par peur de la suite -ce qui guettera le judaïsme religieux, sans lui, après lui, contre lui.

Le débat échappe donc à la République pour devenir l’enjeu existentiel de la seule communauté juive, ignorant l’indignation des autres pour préserver un de ses Justes ? Il possède pourtant une vertu universelle: celle d’illustrer, une fois de plus, l’impossibilité des hommes providentiels. Gilles Bernheim, par son aura, avait fini par incarner l’ouverture à lui seul, et tout le champs des possibles du judaïsme républicain. Quand il était intervenu contre le mariage pour tous, il avait été contesté au nom du judaïsme par un autre rabbin, Yeshaya Dalsace, chef spirituel d’un courant non-orthodoxe. Contrairement à la presse mainstream, les media juifs avaient ignoré la dispute. Chef des juifs, puisque Grand-Rabbin (titre obsolète, inventé au temps de l’Etat centralisateur tout-puissant), Gilles Bernheim ne pouvait être débattu; incarnant la modernité, il ne pouvait pas être débordé sur le terrain des lumières; blessé intellectuellement, entrainera-t-il désormais dans sa disgrâce les valeurs qu’il portait? La tristesse de Gilles Bernheim peut aussi devenir une leçon de liberté, et il nous aiderait tous -juifs ou non- dans cette République, en nous encourageant à poursuivre ce qu’il voulait être, même s’il est désormais empêché.

Claude Askolovitch- HUFFINGTON POST
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KLEIN

faut il regretter le judaisme dictatorial et plein de supersitions du rabbin sitruk populiste et arrieré?

DSnyys

Impossible de regarder cette affaire à travers le prisme de la pholosophie humansite, des valeurs républicaine ou plus largement de la culture, il s’agit du Grand Rabbin de France représentant une communauté et garant des textes sacrés. MA LETTRE AU GRAND RABBIN : Qu’il y ait eu de votre part un déni de plagiat, comme certains le crient avec tant de véhémence ne me heurte pas à ce point car je peux comprendre, pour un intellectuel de votre calibre, les méandres et les faiblesses qui peuvent mener à ce manquement, ce que vous avez du reste honnêtement, sincèrement et brillamment exprimé et ce à quoi je compatie totalement. Mais il est écrit : Haomer Davar Mipi Omro Mevi Gueoula Baolam / Qui rapporte les propos de la bouche de celui qui les a dites amène la délivrance dans le monde. Une mishna tirée du Pirké Avot qui sera lue dans nos Shoules tout au long de ces jours du Omer. Je me demande pourquoi cette pensée éthique d’une puissance aussi atomique a si peu raisonnée dans l’esprit du GRF. Qu’il y ait eu de votre part déni d’un principe si fondamentale et qui forge l’essence des valeurs auxquelles chaque juif est soumis me met mal à l’aise face à votre légitimité à représenter les Juifs Français. Bien pire encore, avoir utilisé des références d’une militante et d’un penseur Catholiques ultra conservateurs pour donner du crédit à vos écrits supposés développer des concepts Thoraïque me parait être un grave zilzoul (Mépris) pour les textes de nos Hakhamim qui grâce à D se suffisent à eux-mêmes. Une Stira (Contradiction) de cette ampleur vous oblige à une profonde introspection quant aux messages que vous distillez et au problème de fond que vous avez. Votre refus de démissionner fut une décision légitime ainsi qu’une velléité et un sursaut compréhensible mais était-ce bien raisonnable, là est la question. Quant à votre agrégation que vous l’ayez ou pas n’a d’abord pas grande importance, et par ailleurs à moins d’être un idiot il est aisé de constater que vous en avez largement le niveau. Mais encore une fois n’y a-t-il pas là un nouveau déni de votre part car laissez moi vous rappeler que vous avez-vous même refusé avec entêtement et pendant des années, sous prétexte qu’il n’avait pas eu son diplôme, le titre de Rabbin à Mr Ebidia qui officie à la Roquette alors que vous lui en aviez ouvertement reconnu toutes les compétences requises. Cette nouvelle Stira de deux poids deux mesures encore une fois, n’est pas possible.

A mon humble avis Il y a là un problème de fond que vous ne pourrez sérieusement régler dans l’exercice étourdissant de la fonction de GRF. Cela exige le temps d’une longue réflexion, ardue, profonde et sincère. La communauté ne doit en aucun cas payer pour votre fascination déraisonnable pour la philosophie catholique ou laïc et pour votre obsession affichée et immodérée d’être reconnu dans le cercle des grands philosophes au point d’aller vous approprier leurs pensées en nous les servant Baavonot à la sauce Da’at Torah (Pensée de Torah), cela n’est pas possible. Vous marquez malheureusement les années noires du Rabbinat français et c’est un terrible gâchis. Vous êtes un candidat rare, un grand homme et que dans la douleur je regretterai. Néanmoins je reste convaincu que b’h vous reviendrez et soyez certain je serai là pour soutenir encore une fois votre candidature. Berakha Vehatslaha David SUISSA