Aviv Russ se tient derrière un pupitre avec son casque et parle devant un imposant microphone. « Vous écoutez Kol Berlin (la voix de Berlin), le programme germano-israélien de la radio, Shabbat Shalom », clame-t-il.


Cet expatrié israélien de 34 ans occupe les studios de la radio de Berlin pratiquement chaque vendredi depuis trois ans. Il propose une heure de programme dans un mélange à la fois d’hébreu et d’allemand, faisant voyager ses auditeurs en Israël le temps d’une émission. La demande pour ce genre de programme est croissante.

Aujourd’hui, des milliers d’Israéliens vivent à Berlin, même si personne ne sait exactement combien. Environ 8 000, selon la Société Allemagne-Israël qui promeut les liens entre les deux pays. L’ambassade israélienne, elle, affirme n’avoir aucun chiffre.

En mettant de côté les Israéliens, la capitale allemande abriterait quelque 20 000 Juifs, dont 11 000 officiellement recensés par la communauté.

Si les Israéliens viennent s’installer à Berlin, c’est pour les mêmes raisons qui poussent les jeunes du monde entier à rejoindre cette ville : une capitale européenne branchée, une ville qui aime les artistes, et fait office de repère pour les musiciens et écrivains du monde entier.

Mais un autre motif pousse les habitants de l’Etat juif à investir l’Allemagne : la relative facilité avec laquelle ils peuvent obtenir un second passeport. Il leur suffit, pour être éligible à la nationalité germanique, d’être les descendants d’un parent ou grand-parent persécuté par les nazis. Et une fois en possession d’un passeport allemand, ils peuvent résider partout en Europe.

D’après une étude réalisée par la sociologue israélienne Sima Zalcberg et publiée dans le magazine israélien Eretz Aheret (Un autre pays), près de 100 000 Israéliens seraient aujourd’hui en possession d’un passeport allemand. Et d’après la sociologue, ils sont environ 7 000 par an à faire une demande de double nationalité à l’ambassade d’Allemagne à Tel-Aviv.

Berlin, pour échapper au stress d’Israël

La présence des Israéliens à Berlin est palpable dans les boîtes de nuit, les lieux culturels, au sein des écoles juives et dans les divers rassemblements sociaux juifs.

« Il y a 5 ans, entendre parler hébreu était vraiment exotique, aujourd’hui, c’est courant », explique Nirit Bizlrt, une jeune femme qui travaille au sein d’un programme d’échange pour jeunes Allemands et Israéliens. Elle poursuit : « Il y a 5 ans si je disais aux Israéliens résidant en Israël que je vivais à Berlin, ils me répondaient : ‘Tu vis à Berlin, avec ces nazis ?!’ Aujourd’hui j’entends : ‘Oh, tu vis à Berlin, quelle chance ! Je rêverais de m’y installer. Mon voisin y a été, mon cousin aussi. »

En comparaison avec Tel-Aviv, explique le président de la société Allemagne-Israël, Berlin est une ville « aussi branchée et multiculturelle et en plus, les Israéliens s’y sentent bien. » Selon lui, ils choisissent cette destination « afin d’échapper au stress de la vie en Israël. »


Là où autrefois il n’y avait qu’une newsletter créée par le Berlinois Ilan Weiss à destination des Israéliens de Berlin, aujourd’hui existe un groupe sur Facebook, des soirées « Meshuggah » pour la communauté israélite gay de la ville et maintenant un centre Loubavitch ouvert dans le Berlin en vogue et qui vise les Juifs dans leur ensemble.

Le nouveau projet de Bialer, un programme social germano-israélien appelé Habayit, organise un second événement : transformer un lieu de détente sur les bords de la Spree en une plage de Tel-Aviv, tout en proposant des raquettes de plage, de la pastèque avec du fromage et des glaces à l’eau.

« L’Allemagne attire maintenant beaucoup de Juifs parce que les Allemands essayent de vraiment de regagner le respect de cette population, ce qui est bien entendu impossible », considère toutefois le rédacteur en chef de Eretz Aheret dans un entretien téléphonique accordé à l’agence de presse juive JTA. Il poursuit : « Berlin est une ville très attirante parce qu’elle est internationale, et les Juifs ont d’anciennes et importantes racines en Allemagne. »

De Moscou à Jérusalem, en passant par Berlin

Pour Sheleg, dont les parents sont tous deux originaires de l’Allemagne d’avant-guerre, cette recherche de la citoyenneté allemande par autant d’Israéliens est une chose assez mystérieuse. « Je me suis déjà rendue en Allemagne et je parle plutôt bien l’allemand. Mais mes parents ne souhaitent pas y retourner et je ne cherche pas à obtenir un passeport allemand. »

L’Allemagne et Israël ont tissé des liens forts depuis que l’Allemagne de l’Ouest a établi des relations diplomatiques avec l’Etat hébreu en 1965. Mais la population juive de l’Allemagne d’après-guerre se situait en dessous de la barre des 30 000 individus jusqu’à la chute de l’Union soviétique. Depuis 1990, plus de 200 000 Juifs ou membres de familles juives ont immigré en Allemagne après avoir quitté l’ancienne union russe. En 2004, les Juifs issus de l’ancien Bloc de l’Est s’installaient davantage en Allemagne qu’en Israël, un constat qui a perturbé l’Etat hébreu. Ce dernier a alors pressé l’Allemagne de mettre en place des règles administratives strictes pour ceux qui choisissaient d’immigrer en Allemagne. Aujourd’hui, cette immigration en provenance de l’ancien Bloc soviétique est en baisse. Mais les Israéliens continuent de venir.

Quand l’intégration passe par les plus petits

Bambinim, le jardin d’enfants juif, géré par le comité américain juif de distribution, est comparable à un petit Israël. Les parents font connaissance dans le hall pendant que leurs enfants apprennent l’hébreu en groupe. « Ils grandissent en apprenant qui ils sont », explique Sabina Alkanaev, une Israélienne de 23 ans, bénévole en Allemagne pour un an. Les échanges au jardin d’enfants entre les familles germano-israéliennes sont nombreux.

Sabina Alkanaev raconte que si certaines épouses israéliennes ont le mal du pays, leurs conjoints allemands ne souhaitent pas déménager. La jeune volontaire comprend pourquoi ces parents aiment tant l’Allemagne : « C’est certainement un lieu paisible pour élever ses enfants. » Et elle-même passe un excellent séjour. « J’assiste à des concerts de musiciens israéliens, je découvre les œuvres d’artistes, de photographes, de danseurs alternatifs. Ils représentent tous Israël et cela me rend joyeuse », confie-t-elle. Mais Sabina précise qu’elle se fait une joie de rentrer en Israël : « Je ne peux pas lutter. Israël m’appelle. »

Dans le studio de Kol Berlin, Russ parle à ses invités Hila Golan et Arieh Nil Lévy, un couple d’acteur-producteur israélien qui présente La Minute du Silence au théâtre de Berlin, Tikwa. Avec ses quatre acteurs et trois scènes, la pièce explore le point de vue israélien et allemand face à la Shoah et examine l’identité nationale dans un monde extravagant où les Israéliens sont les habitants de la terre de criminels.

« Les Israéliens n’ont plus de réticence à apprendre l’allemand », explique Lévy. Il continue : « Les cours de l’Institut Goethe à Tel-Aviv sont complets. » Russ interroge Lévy devenu récemment citoyen allemand : « C’était difficile d’abandonner votre identité ? » Et Lévy de lui répondre : « Eh bien, la cérémonie a été terrible, un homme a dit ‘Vous appartenez maintenant à une grande famille de 82 millions de personnes. » Quand Aviv lui demande s’il a alors quitté le peuple hébreu, Lévy lui explique qu’il ne peut pas, « je porte mon identité israélienne avec moi », précise-t-il. « On dirait que vous êtes resté le même », continue Aviv.

Après l’émission, Golan prend la parole : « Mes parents me manquent énormément mais ils me soutiennent. Ils comprennent les liens que j’ai avec l’Allemagne et le fait que j’essaye de changer la perception que l’on peut en avoir. Est-ce que je peux abandonner mon identité israélienne ? Je ne le pense pas. »

TOBY AXELROD

JPost.com

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