A l’instar du Portugal en 2013, l’Espagne vient d’accorder la nationalité aux descendants de juifs qui avaient quitté la péninsule Ibérique à cause de l’Inquisition, il y a trois, quatre ou cinq siècles. « C’est une réparation symbolique, un geste fort, même s’il arrive longtemps après les persécutions », estime l’historien Nathan Wachtel, dans son bureau du Collège de FranceLes conversions forcées et la répression menée par l’Eglise catholique ont provoqué un exode vers les Amériques. Du coup, les juifs ont eu un rôle singulier dans la colonisation du Nouveau Monde.

L’un des meilleurs connaisseurs de cette saga est justement Nathan Wachtel, qui avait commencé ses recherches par La Vision des vaincus – Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole (Gallimard, 1971), et s’est tourné ensuite vers ce chapitre méconnu de la diaspora séfarade dans ses ouvrages La Foi du souvenir – Labyrinthes marranes (Seuil, 2001) et Mémoires marranes (Seuil, 2011).

Les candidats à la nationalité portugaise ou espagnole devront prouver le bien-fondé de leur démarche. Or, la plupart du temps, les descendants des séfarades poussés à abandonner la Péninsule n’ont aucun document à présenter à l’appui de leur demande. « On trouve des catholiques dont les coutumes familiales portent la trace de la tradition juive, mais il s’agit souvent d’agnostiques ou de libres-penseurs, raconte M. Wachtel, qui a enquêté sur le terrain. Une minorité revient au judaïsme, ce qui provoque bien des problèmes. Les autorités rabbiniques ne les acceptent pas sans conversion faute de documents pour prouver leur ascendance, ce qui en offusque certains, dont les ancêtres sont morts sur le bûcher. » Israël aussi se montre parfois difficile à l’égard de ces candidats à la « loi du retour » dont les liens remontent aussi loin, même si le pays a besoin d’immigrés.

Le Brésil, plus tolérant que l’Amérique hispanique

Au cours de ses recherches, M. Wachtel n’a jamais trouvé de tels documents, juste des traces dans les archives de l’Inquisition et les comptes-rendus d’interrogatoires. Cela aide à reconstituer des généalogies. Il y a aussi des patronymes typiques adoptés par les « nouveaux chrétiens », c’est-à-dire les juifs convertis de force ou par la crainte des persécutions. « Souvent, ce sont les femmes qui transmettent l’histoire familiale et permettent de reconstituer les lignages, même avec des lacunes, confie l’historien. La mémoire généalogique peut remonter jusqu’au début du XVIIIe siècle ; avant c’est très difficile. »

« O Judeu », film brésilien de Jom Tob Azulay

Pour les juifs, le départ vers le Nouveau Monde n’était pas seulement motivé par le goût de l’aventure ou la volonté de faire fortune, mais aussi par le besoin d’éviter les poursuites.

Au Brésil, l’Inquisition n’a pas créé de tribunal. « Pendant cent cinquante ans, les nouveaux chrétiens y ont été relativement tranquilles, poursuit M. Wachtel. Les persécutions commencent à la fin du XVIIe siècle avec l’essor du cycle de l’or au Minas Gerais. » Ainsi, le dramaturge Antonio José da Silva, dit « O Judeu » (le Juif), a été traîné à Lisbonne et brûlé sur le bûcher en 1739.

En revanche, la situation a d’emblée été très différente à Mexico et à Lima, capitales des vice-royaumes de la Nouvelle-Espagne et du Pérou, ou encore à Carthagène des Indes, où on peut toujours visiter le Palais de l’Inquisition. La hiérarchie catholique y a mené la vie dure aux juifs et aux « judaïsants ». L’emblématique famille de Luis Carvajal, l’un des conquistadores du Mexique, a été poursuivie et anéantie dès 1590. Toutefois, à Buenos Aires, loin des inquisiteurs, près de la moitié de la population a longtemps été constituée de « Portugais », dénomination appliquée aux nouveaux chrétiens.

Les marranes, ferments de modernité

Pourquoi les anciens juifs de la péninsule Ibérique étaient-ils qualifiés de Portugais, sans distinction ? A cause précisément du va-et-vient provoqué par les poursuites. Les conversion forcées en Espagne suscitent dès le XVe siècle une forme de marranisme – le terme marranes désigne les nouveaux chrétiens qui continuent de pratiquer le judaïsme en secret. Ce phénomène est plus tardif au Portugal, mais aussi plus durable, car les marranes y ont bénéficié d’une certaine bienveillance.

Les autorités portugaises toléraient davantage que les espagnoles les pratiques hétérodoxes clandestines. Cependant, l’union éphémère des deux couronnes ibériques (1580-1640) a stimulé la sévérité des inquisiteurs contre les Portugais, et le flux migratoire vers les Amériques. « Il y a une sorte de chasse-croisé, raconte M. Wachtel. Lorsque l’Inquisition portugaise décide de sévir, l’espagnole fléchit, provoquant ainsi un afflux de nouveaux chrétiens du Portugal vers l’Espagne, ce qui a entraîné une revitalisation du marranisme. »

« El Santo Oficio », film mexicain d’Arturo Ripstein sur la famille Carvajal

Cette diaspora a trouvé refuge aussi à Amsterdam, où il y avait une « nation des Portugais hébreux ». « C’était une entité originale et moderne, car elle ne se définissait ni territorialement ni par des critères religieux, souligne M. Wachtel. Elle comprenait des personnes de confessions différentes, des chrétiens et des nouveaux juifs d’Amsterdam, revenus à la foi de leurs ancêtres, qui partageaient tous une origine ibérique. »

L’occupation hollandaise du nord du Brésil (1630-1654) a entraîné l’implantation de la première communauté juive au Pernambouc et la construction à Recife de la première synagogue des Amériques.

De Recife à New York

La plupart des fidèles venaient d’Amsterdam. Ils ont obtenu le ralliement de nouveaux chrétiens, qui ont été ensuite expulsés par les Portugais, accusés d’avoir collaboré avec les Hollandais. Beaucoup sont retournés à Amsterdam. Des nouveaux chrétiens ont préféré se réfugier loin à l’intérieur des terres du sertão.

Mais une partie des juifs de Recife ont pris le large vers la Jamaïque, la Barbade et enfin la Nouvelle-Amsterdam, établie sur l’île de Manhattan, soit le cœur de l’actuelle New York, où le gouverneur Pieter Stuyvesant les a fraîchement accueillis. Ce périple entre l’Europe, l’Amérique du Sud puis l’Amérique du Nord reste l’une des histoires les plus extraordinaires de la mondialisation avant la lettre, provoquée par les grandes découvertes des navigateurs.

« Le fait d’osciller entre deux traditions religieuses a fait qu’un bon nombre de ces hommes et femmes ne se reconnaissaient dans aucune d’elles, précise M. Wachtel. Du point de vue de l’histoire intellectuelle, ils ont joué un rôle important à l’échelle planétaire, ils ont favorisé l’émergence d’un courant sceptique : le rationalisme et le relativisme. » On aura reconnu là Montaigne et Spinoza.

Le Monde Article original

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o.icaros

C’est complètement imbécile. Et si les musulmans expulsés d’Espagne demandaient pour eux la même mesure?

Franck92

Ce serait trop d’honneur à leur faire : Ils voudraient qu’on soit de nouveau des dhimmis : Le reve des anciennes nations colonniales et de tous les pays arabes . C’etait si bien quand on avait des juifs comme executoire à persecuter , à ponctionner, à demander conseil..Comme si on avait oublié leur sainte inquisition , les conversions de force , les persecutions et les expulsions de leur tres catholique Isabelle .

Qu’ils aillent au diable !

oxomars

Après l’heure, c’est trop tard. Qui a envie de retourner vivre dans un pays colonisé du Nord au Sud (sauf à l’Ouest) par les musulmans fraichement débarqués et de plus en plus nombreux.

Leur économie va mal et ils pensent que des Strauss-Khan vont venir à leur secours.

Qu’attendre de ces Catholiques qui sont soudainement devenus des chantres de l’Internationale Gauchiste après avoir voté pour un gouvernement ultra-libéral ?

Cette opération n’est que de l’esbroufe. Croyez-vous que les familles il y a longtemps converties vont revenir à leur origine parce qu’on a fait revivre certaines « judeiras » à des fins touristique ou qu’on a promulgué un décret pour inviter les Juifs à réintégrer la nationalité Espagnole ? Si c’est le cas, il faudrait une armée de rabbins pour aller récupérer les brebis égarées. Rien qu’en Andalousie, la pêche sera rapide et facile tant il y a des Pariente, des Azuleos, des Moreno, des Spinoza, etc ..