La désignation d’un pape résulte d’un type de scrutin unique au monde. Je ne veux pas dire par là que les cardinaux ne sont pas des hommes comme les autres, qu’ils n’ont pas préparé l’élection comme cela se fait habituellement, c’est-à-dire que des clans, des groupes, se forment pour imposer leur candidat. Après tout, même un saint homme naît avec ses désirs et ses craintes, ses attirances et ses répulsions.

Non, ce que j’entends par là, c’est que la seule élection au monde où, d’une certaine manière et pour ceux qui y croient, Dieu en personne prend part au vote. En langage théologique, on appelle cela l’esprit saint ou le Saint-Esprit. Il y a une petite différence entre ces deux formulations presque identiques : la première est la plus ancienne et typiquement juive, elle irrigue toute la littérature prophétique de la Bible hébraïque tandis que la seconde recouvre un aspect fondamental de la christologie. En plaçant l’épithète avant ou après le substantif, on change entièrement d’orientation. Mais le sujet reste le même, cependant ce que l’on place derrière diffère entièrement.

Mais que signifie aujourd’hui pour l’Européen moyen l’idée d’esprit saint ?

L’homme auquel la question serait posée, ne pourra pas se défendre d’un sentiment d’étrangeté tant de telles notions sont éloignées de sa sensibilité…

C’est une notion très compliquée, même pour les spécialistes. Dans la littérature prophétique on utilise l’expression ruah ha-qodesh, littéralement l’esprit de sainteté ou du sanctuaire, ce qui signifie en réalité un esprit contraire à l’esprit profane, coupé du monde et exclusivement tourné vers Dieu en lequel il puise son inspiration. Mieux encore : c’est Dieu en personne qui la lui accorde selon des critères de lui seul connus. Il faut relire les chapitres du livre d’Isaïe pour comprendre comment l’Eternel sélectionne celui auquel il confie la mission de guider les hommes sur cette terre..

Ne lit-on pas dans les tout premiers versets du livre de Jérémie cette déclaration de Dieu qui dit à son envoyé : Avant même que je ne te forme dans le ventre, je te connaissais,, et avant que tu ne sortes du sein je t’avais consacré, je t’avais placé comme prophète parmi les nations (Jérémie 1 ; 5)…

Chez Isaïe, qui est antérieur à Jérémie lequel fut le contemporain de la chute du premier temple de Jérusalem, se trouve décrite avec force détails la façon dont le Seigneur investit son messager : c’est un roi de justice qui érige dans son royaume des tribunaux d’équité, il ne juge pas selon ce qu’il voit mais à l’aide de son cœur, le souffle de sa bouche terrasse les méchants et avec lui l’ordre de l’Eternel règne sur toute la terre…

Mais pour les cardinaux réunis en conclave et qui n’ont jamais prétendu à l’inerrance prophétique, il y a aussi un dérivé de l’esprit saint qui plane sur eux et les guide dans leur choix : c’est la Grâce, et ici aussi il convient de faire le départ entre un concept religieux originellement juif et ce qu’il est devenu dans les Evangiles, notamment sous la plume de Saint Paul qui en fait un mystère, connu de Dieu seul, mais qui prime tout, prend l’ascendant sur tout (Epître aux Romains 5 ; 1-2) et demeure pourtant indispensable pour accéder au salut selon le christianisme. Même Martin Luther dans son analyse des rapports entre la foi et les œuvres s’est inscrit dans cette ligne. Un autre Martin allemand, le philosophe Martin Buber (1878-1965), n’est pas d’accord car il estime qu’une telle conception de la Grâce revient à nier le libre arbitre de l’homme alors que tout son avenir, sur terre et dans l’au-delà, en dépend… Mais c’est un autre débat.

Dans la religion juive, avant d’entamer l’office religieux, les orants prononcent la formule introductive suivante : wihi no’am ha-Shem élohénou alénou, maassé yadéanu konnena ‘alénou. Le premier terme NO’AM doit être traduit par grâce et c’est bien ce concept qui généré la Grâce telle que conçue par nos frères chrétiens. Ce qui signifie : Puisse la grâce de l’Eternel notre Dieu se poser sur nous, puisse-t-elle orienter l’œuvre de nos mains dans la bonne direction…

C’est donc dans ce sens qu’on dira que Dieu a pris part au vote en faisant planer sa grâce sur l’esprit des votants, puisque, comme le rappelait le grand philosophe néo-kantien Hermann Cohen (ob. 1918), l’esprit de l’homme et l’esprit de Dieu ne sont pas intrinsèquement différents. Pour parler avec Kant on dira que l’intellect humain est un intellect ectype, une sorte de double, de copie carbone qui ne pourra jamais atteindre l’éminence ni la dignité de son modèle divin.

Saluons l’élection au pape François et souhaitons lui de réussir dans sa mission sacrée de paix et de fraternité entre tous les hommes.

Maurice-Ruben HAYOUN

In Tribune de Genève du 14 mars 2013

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ymsa

Merci Monsieur Hayoun pour votre article (et pour vos commentaires sur Antenne 2).
Michel

DANIELLE

Tout d’abord je voudrai dire que j’apprécie les commentaires de Maurice Ruben Hayoun et que je l’écoute avec attention le dimanche matin à l’émission « la source de vie »

Je souhaite vivement qu’il soit le successeur à Josy Eisenberg un jour prochain.

Pour le nouveau pape, nous saurons vraiment si c’est l’Esprit Divin qui l’a nommé lorsque nous l’entendrons parler d’Israël.