Plateau du Golan
Collé à la frontière syrienne, le bourg druze de Majdal Shams, sur le plateau du Golan, à l’extrême nord-est de l’État hébreu, ressemble à n’importe quel village palestinien d’Israël, avec ses enseignes presque exclusivement écrites en arabe et ses maisons blanches sans charme accrochées au flanc des collines.
Mais il s’en distingue par les magasins d’articles de ski qui occupent sa rue principale, puisque le mont Hermon, qui domine Majdal Shams, abrite la seule station de sports d’hiver d’Israël. Et aussi par l’absence de mosquée, puisque la religion druze, une lecture hétérodoxe de l’islam, est une religion d’initiés, sans liturgie ni lieux de culte, qui regroupe aujourd’hui une communauté d’un peu plus d’un million de personnes, réparties principalement entre la Syrie (700 000 personnes), le Liban (250 000) et Israël (120 000).

Dimanche 11 novembre, des « tirs de sommation » israéliens en direction de la Syrie ont été présentés par Tsahal comme des « coups de semonce » lancés en représailles à la chute, apparemment accidentelle, de plusieurs obus de mortier syriens, ces derniers jours, dans cette partie du Golan occupée par Israël, ainsi qu’aux « balles perdues » essuyées par un véhicule militaire israélien lundi 5 novembre, dans la même région.

Officiellement, l’État hébreu et la Syrie sont toujours en guerre, et l’occupation, en 1967, puis l’annexion, en 1981, d’une partie du plateau du Golan par Israël n’ont pas été reconnues par la communauté internationale. Mais aucun incident armé ne s’était produit dans la région depuis 1974 et la fin des combats liés à la guerre du Kippour, à deux exceptions près.
En septembre 2007, un raid aérien israélien, jamais officiellement revendiqué, avait visé un objectif côté syrien : un « bâtiment militaire non utilisé » selon Damas, mais qui aurait abrité des installations nucléaires. Puis, au printemps 2011, des Palestiniens vivant en Syrie ont tenté de franchir la ligne de cessez-le-feu hérissée de barbelés qui sépare les deux pays. Plus d’une dizaine d’entre eux sont morts et plus d’une centaine ont été blessés sous les balles des soldats israéliens.

La région du Golan, jusqu’ici relativement calme au point d’être devenue un lieu de détente privilégié des trekkers et cyclistes israéliens, est aujourd’hui déstabilisée par le conflit qui secoue la Syrie. À la suite d’un accord conclu entre Israël et la Syrie en 1974, 1 200 membres non armés de la Force des Nations unies chargée d’observer le dégagement (FNUOD) patrouillent dans la zone de séparation, qui oscille entre 3 et 6 kilomètres.
Mais le ministre de la défense israélien, Ehud Barak, a réitéré cette semaine sa conviction que le régime de Bachar al-Assad n’avait plus d’avenir, et prévenu qu’un « nouveau tir vers le territoire israélien provoquera une réaction plus dure, dont la Syrie paiera le prix ». Quant au chef d’état-major de l’armée, Benny Gantz, en visite la semaine dernière sur le Golan, il a affirmé que « pour l’instant, la situation à la frontière est une affaire syrienne, mais qui peut se transformer en notre affaire. »
« Chaque goutte de sang qui tombe là-bas, c’est une larme qui coule ici »
Ces accrochages se greffent sur une situation déjà tendue, puisque l’occupation n’a jamais été acceptée par les 20 000 druzes syriens qui se sont retrouvés du côté du Golan occupé par Israël après 1967. Ils cohabitent avec un nombre à peu près équivalent de colons israéliens installés sur le plateau, tout en se vivant comme toujours syriens, même si nombre d’entre eux parlent désormais hébreu et si plusieurs ont étudié dans les universités de Haïfa ou de Tel-Aviv.

« Je suis syrien. Ici, on se considère comme druze, arabe et syrien », explique ainsi Abu Nabil, 72 ans, qui tient un magasin où il vend des poêles de chauffage et du miel sur la place principale du village. Pour Salman Fakhreddin, porte-parole du centre Al-Marsad pour les droits de l’homme dans le Golan, « toute la région est une terre syrienne, et ce n’est pas seulement mon avis, mais celui de la communauté internationale ».
Contrairement aux 95 000 druzes de Galilée, ceux du Golan n’ont pas accepté la nationalité israélienne, qui leur avait été proposée, et n’effectuent pas leur service militaire. Sur le laissez-passer qui leur sert de passeport, il est inscrit « nationalité indéterminée », précise Qassem Sabagh, qui tient un stand de nourriture sur la rue principale de Majdal Shams et raconte les différents déboires douaniers auxquels une telle qualification l’a exposé quand il a voulu se rendre en lune de miel à Rome. « Je n’ai pas l’impression d’être un vrai citoyen et j’espère bientôt faire partie de l’espace territorial syrien et de la citoyenneté syrienne », explique-t-il.
L’expression d’un attachement sans faille à la patrie syrienne est constante, et partagée aussi bien par ceux qui, à Majdal Shams, soutiennent Assad, que par ceux qui espèrent sa chute prochaine. Nayma, jeune habitante du village venue assister à une réunion d’information sur la situation en Syrie organisée par des personnes opposées au régime, affirme même qu’elle « préférerait vivre aujourd’hui en Syrie avec la guerre qu’en Israël avec l’occupation ».

Cette guerre entre les troupes de Bachar al-Assad et les insurgés est présente dans toutes les têtes. Les combats se déroulent en effet à quelques encablures de Majdal Shams, et la route qui mène à Damas, à une cinquantaine de kilomètres de là, est visible depuis les hauteurs du village. « Chaque goutte de sang qui tombe là-bas, c’est une larme qui coule ici », explique Abu Nabil.
Tous les habitants de Majdal Shams ont des proches vivant sur l’autre versant de la frontière sécurisée, au point qu’un vallon, en contrebas du village, est surnommé la « colline des cris ». Les familles séparées par les barbelés avaient en effet l’habitude de s’y retrouver le vendredi, équipées de jumelles et de porte-voix, pour prendre des nouvelles de l’autre côté et voir grandir les enfants : une tradition battue en brèche par l’usage de Skype et des téléphones portables et portée à l’écran par le film d’Eran Riklis, La Fiancée syrienne.

« Mon frère est pro-Assad, et nous ne nous parlons plus»
Mais si tous les druzes de Majdal Shams espèrent réunir un jour prochain leurs familles séparées par les barbelés, la nouvelle question qui les travaille depuis quelques mois est de savoir dans quelle Syrie ils aimeraient revenir.

De l’autre côté de la frontière, en Syrie, la plupart des druzes sont restés, comme les chrétiens, relativement neutres dans le conflit qui dévaste le pays. Au Liban, le leader druze Walid Joumblatt a appelé ses frères syriens à renverser le régime en place. Mais sur le Golan occupé par Israël, les répliques du conflit syrien ont profondément divisé le village de Majdal Shams, autrefois soudé par la culture druze et le rejet de l’occupation israélienne.
« C’est le régime qui est responsable de tout le sang versé », estime Qassem Sabagh. Au contraire, Ahmad Aweidat, journaliste rencontré à une cérémonie de mariage, affirme que « toute l’opposition à Assad n’est composée que de terroristes armés par des pays étrangers qui veulent détruire notre pays. Moi, j’aime Assad, mais j’aime surtout mon pays ».

Impossible de chiffrer la proportion de ceux qui, sur le Golan annexé par Israël, demeurent partisans d’un maintien d’Assad au pouvoir et ceux qui souhaitent ardemment sa chute. Chaque camp affirme être majoritaire, même si le sentiment général est que le soutien, très large, à un régime qui incarnait la patrie et permettait aux étudiants druzes du Golan de venir étudier gratuitement dans les universités de Damas s’est effrité ces derniers mois, au fil de la répression sanglante menée par l’armée syrienne.
Mais en dépit de l’intensité des clivages sur la manière de lire le conflit voisin, les oppositions demeurent toutefois feutrées, tant est forte la crainte des répercussions sur une région déjà parcourue de nombreuses lignes de faille. « La plupart des gens ont choisi de garder le silence, parce que la situation divise le village comme jamais », explique ainsi Salman Fakhreddine.

Sans reproduire la guerre civile qui se déroule de l’autre côté des barbelés, la division s’est en effet immiscée dans toute la vie quotidienne de Majdal Shams. « Cela affecte notre vie de tous les jours. Il y a des cafés et des magasins qui sont pour le régime, et d’autres qui sont contre », explique ainsi Qassem Sabegh. « Il y a des mariages où l’on n’est plus invité à cause de sa position politique », renchérit Nayma. Les couples et les familles ne sont pas épargnés par ces scissions : « Mon frère est pro-Assad, et nous ne nous parlons plus, regrette Qassem. Je n’ai plus de relation avec lui depuis des mois. »
PAR JOSEPH CONFAVREUX – Médiapart Article original« >Article original
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