Des partisans d’Abou Ismaïl, empêché de se présenter à la présidentielle, ont été attaqués par des « voyous ».
Bilan : dix morts.Devant le ministère de la Défense se rassemblent des manifestants.
Ils ont dû franchir pas moins de quatre lignes de forces de sécurité qui barrent une avenue arborée : la police militaire, d’abord, des jeunes aux moustaches clairsemées, hilares sous leurs bérets, des « Welcome to Egypt » en rafale.
Ensuite, des blindés estampillés « Le peuple et l’armée, ensemble ».
Puis des militaires en rang, plus sévères sous leurs casques. Une dernière ligne, enfin, collée aux barbelés : là, soldats et officiers de l’armée font face aux manifestants.
Les slogans bien connus montent sous le soleil, déjà chaud, du mois de mai : « A bas le régime militaire. »
Les crieurs sont juchés sur les épaules de leurs camarades, des passants offrent des bouteilles d’eau, un gamin filme avec son portable, 1 000 personnes forment un choeur.
C’est Tahrir.
Sauf que ces manifestants-là sont dans le quartier d’Abbasseyya.
Quand Tahrir grondait, révolutionnaire, Abbasseyya défilait, sagement, pour soutenir les militaires contre la « dictature des révolutionnaires », selon leur expression.
C’est dans ce fief des pro-régime que les partisans d’Abou Ismaïl ont organisé un sit-in pour soutenir le candidat conservateur à l’élection présidentielle égyptienne.
Abou Ismaïl avait démarré très fort.
Des dizaines de milliers de personnes avaient pris les rues du Caire pour lui, en mars.
Las.
Les règles étaient précises : les parents des candidats devaient être 100 % égyptiens.
La mère d’Abou Ismaïl a la double nationalité américaine et égyptienne.
Le voilà donc recalé.
Il ne s’est pas avoué vaincu.
Ses partisans, en majorité salafistes, réclamaient un revirement des autorités devant le ministère de la Défense.
La protestation était forte, mais la mobilisation, pacifique.
Jusqu’à samedi soir.
Après minuit, des centaines de personnes attaquent les manifestants.
Plusieurs dizaines de blessés et un mort dans la surprise générale.
À Abbassiyya ?
Devant le ministère de la Défense ?
Qui sont les assaillants ?
Encore aujourd’hui, il est impossible de savoir s’il s’agit de baltaguias – des casseurs de manifestations payés par le régime -, des « voyous », comme les appelle la presse égyptienne, des policiers en civil, des nostalgiques de Moubarak.
Non seulement ils frappent fort et dur, à coups de barre de fer et de bâton, mais en plus, certains sont armés.
Mohammed Wahid peine à retenir ses mots, que ce soit en arabe, en anglais ou en français.
Partisan d’Abou Ismaïl, étudiant en médecine, il était là samedi soir, lors des affrontements.
Il a rapidement monté un hôpital de campagne comme seuls savent le faire les manifestants égyptiens – un drapeau du pays en guise de drap, des couvertures et tout le nécessaire médical pour porter les premiers secours.
« Un des nôtres est arrivé, couvert de sang. Il avait une blessure à la cuisse, l’artère fémorale était touchée.
Je crois que c’était une blessure par balle. Sur tout son torse, des impacts de chevrotine.
J’ai essayé de le soigner avant que l’ambulance n’arrive.
Puis il est parti.
Je crois qu’il est mort. »
Dès lors, le sit-in de soutien à Abou Ismaïl se transforme en manifestation contre le régime militaire.
Quelques assauts sont repoussés.
Toujours ces inconnus en civil, dont certains visent la tête à coups de chevrotine.
Les blessés s’accumulent, les autorités regardent.
En signe de solidarité, les révolutionnaires en jean rejoignent les salafistes en galabeya.
Un parfum de nouvelle Égypte flotte autour du ministère de la Défense – avant d’être remplacé par celui des gaz lacrymogènes.
Mercredi matin, l’attaque la plus violente a fait une dizaine de morts.
Les assaillants ont frappé, poignardé, tiré.
L’armée et la police sont intervenues, enfin, séparant les deux camps. Le calme est revenu et le sit-in a continué parmi les dégâts laissés par la bataille.
De gros bras rôdaient encore, armés de matraques et de bâtons.
Les blouses des infirmiers étaient tachées de sang.
Des pierres, regroupées en tas, attendaient d’être lancées.
Et au loin, de petits partis de manifestants arrivaient encore au son des chants révolutionnaires.
LePoint.fr Article original/03/05/2012
![]() |
![]() |








































