Philippe Lazzarini ou l’échec d’un système : l’UNRWA face à ses contradictions
Philippe Lazzarini, dont le deuxième mandat de commissaire général de l’UNRWA devait s’achever en mars 2026, a multiplié les mises en garde contre ce qu’il qualifie de « changement fondamental » ou de « point de basculement irréversible » concernant la question palestinienne et le rôle de la communauté internationale.
Au cours de ses dernières interventions publiques, notamment dans le cadre de conférences universitaires, Lazzarini a développé plusieurs arguments destinés à dénoncer ce qu’il considère comme une remise en cause profonde du système international et du statut des réfugiés palestiniens.
Mais derrière ces déclarations alarmistes se dessine une tout autre réalité : celle d’une institution dont le fonctionnement, les orientations politiques et les responsabilités méritent un examen critique.
1. L’érosion du multilatéralisme : un droit international à géométrie variable
Philippe Lazzarini dénonce une dégradation sans précédent du droit international humanitaire. Il affirme que les attaques contre le personnel et les installations des Nations unies contribuent à normaliser un monde gouverné par « l’intimidation et le harcèlement », plutôt que par des règles internationales établies.
Mais de quelles règles parle-t-il exactement ?
Celles auxquelles il fait référence sont notamment défendues par une majorité d’États ( parmis lesquels 57 états musulmans) dont certains affichent depuis des décennies une politique ouvertement hostile à Israël. Parmi eux figurent de nombreux régimes autoritaires qui bafouent les droits fondamentaux de leurs propres populations et ne pratiquent aucune forme véritable de démocratie.
Le problème fondamental réside dans l’application sélective du droit international, dont Israël constitue l’une des cibles privilégiées.
Depuis sa création, l’État hébreu a fait l’objet d’un nombre exceptionnellement élevé de résolutions de condamnation au sein des Nations unies. On décompte 270 condamnations d’Israël depuis sa création . L’exemple le plus emblématique demeure la résolution 3379 de l’Assemblée générale, adoptée en 1975, assimilant le sionisme à une forme de racisme. Il aura fallu attendre 1991 pour que cette résolution soit finalement abrogée.
Comment accorder une quelconque crédibilité morale à un système dans lequel des dictatures peuvent participer à la condamnation d’une démocratie tout en échappant, bien souvent, à des sanctions comparables pour leurs propres violations des droits humains ?
L’Arabie saoudite, la Syrie, l’Algérie, l’Égypte, mais également la Russie et la Chine, ont été mises en cause pour de graves atteintes aux libertés fondamentales. La France elle-même a fait l’objet de critiques concernant son rôle au Rwanda lors du génocide des Tutsi.
Il serait donc abusif de présenter le multilatéralisme comme un mécanisme nécessairement impartial, lorsque les rapports de force politiques et les majorités automatiques peuvent en détourner les principes.
Le droit international ne peut conserver sa légitimité que s’il s’applique à tous avec la même exigence, sans distinction entre les États ni complaisance envers les régimes autoritaires.
À cette contradiction fondamentale s’ajoute celle de l’UNRWA elle-même.
Les révélations concernant l’implication de certains de ses employés dans les attaques terroristes du 7 octobre 2023 ont profondément entaché la crédibilité de l’agence. Les accusations de liens entre des membres de son personnel et le Hamas, ainsi que les interrogations sur l’utilisation de certaines installations, soulèvent une question essentielle : comment une organisation humanitaire a-t-elle pu exercer ses activités pendant des années dans un territoire dominé par une organisation terroriste sans garantir une séparation effective entre ses missions et les structures de pouvoir du Hamas ?
L’UNRWA, par son rôle éducatif, social et logistique dans la bande de Gaza, a occupé une place centrale dans le fonctionnement quotidien de ce territoire. Cette situation impose un examen approfondi de ses responsabilités et des mécanismes de contrôle qui auraient dû empêcher toute infiltration terroriste, d’autant que l’UNRWA a servit de couverture au Hamas, et a participé à sa propagande antisémite, dans le cadre de son rôle dit éducatif.
2. Le démantèlement du statut de réfugié : une exception palestinienne devenue permanente
Philippe Lazzarini affirme que les mesures législatives et opérationnelles prises par Israël contre l’UNRWA constituent une tentative politique délibérée de priver les Palestiniens de leur statut de réfugié et de compromettre leur revendication d’un futur droit au retour.
Mais cette position soulève une contradiction majeure.
Le régime applicable aux réfugiés palestiniens constitue une exception dans le système international de protection des réfugiés.
Alors que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) privilégie la recherche de solutions durables, notamment le retour volontaire, l’intégration locale ou la réinstallation, l’UNRWA maintient un système spécifique dans lequel les descendants des réfugiés palestiniens peuvent également bénéficier de l’enregistrement et de l’assistance de l’agence.
Ainsi, plus de sept décennies après la guerre de 1948, plusieurs générations continuent de relever du dispositif de l’UNRWA.
Cette situation interroge sur la finalité réelle d’un mécanisme qui, au lieu de favoriser une résolution définitive du problème, contribue à en prolonger les conséquences politiques.
Prenons l’exemple de la France.
Le programme d’accompagnement global et individualisé des réfugiés (AGIR), destiné aux bénéficiaires de la protection internationale, prévoit un accompagnement social et professionnel d’une durée maximale de 24 mois.
Concernant l’hébergement des demandeurs d’asile, celui-ci est généralement assuré pendant l’examen de leur demande. Après une décision favorable, le bénéficiaire dispose en principe d’un délai limité à 3 mois pour quitter son centre d’accueil, sous réserve des prolongations réglementaires.
La comparaison permet néanmoins de poser une question fondamentale : pourquoi le système international a-t-il institutionnalisé, dans le seul cas palestinien, un mécanisme spécifique se transmettant d’une génération à l’autre ?
La réponse est aussi politique.
La revendication d’un droit au retour des descendants de réfugiés dans les territoires constituant aujourd’hui l’État d’Israël demeure au cœur du conflit israélo-palestinien.
Pour Israël, l’application massive de cette revendication remettrait directement en cause le caractère juif de l’État et son équilibre démographique.
Cette perspective rejoint, dans sa forme la plus radicale, le slogan « De la rivière à la mer », employé notamment par des mouvements qui contestent l’existence même d’Israël en tant qu’État juif.
La rivière évoquée est le Jourdain, Yarden en hébreu, dont le nom est traditionnellement rapproché de la racine hébraïque yarad, signifiant « descendre », en référence au cours du fleuve et sa jonction avec la rivière venant de la tribu de Dan.
Derrière une question présentée comme exclusivement humanitaire se cache donc un enjeu politique et démographique considérable.
La pérennisation du statut de réfugié ne peut devenir une fin en soi, pas davantage qu’un instrument destiné à maintenir indéfiniment un conflit au lieu de le résoudre.
3. Le « vide » institutionnel : préparer la substitution de l’UNRWA par des institutions palestiniennes
Philippe Lazzarini avertit que le démantèlement de l’UNRWA, sans solution de remplacement viable, provoquerait un vide institutionnel susceptible d’aggraver la misère et d’alimenter la radicalisation.
Il préconise donc une transition progressive vers des institutions palestiniennes capables de reprendre les services actuellement assurés par l’agence.
Cette proposition mérite une lecture politique attentive.
En effet, le transfert des compétences de l’UNRWA vers des institutions palestiniennes reviendrait à renforcer les structures administratives d’une future entité étatique palestinienne.
Il ne s’agirait donc plus seulement d’organiser une assistance humanitaire, mais également de participer à la construction d’un appareil institutionnel et politique.
Or, cette perspective ne saurait être dissociée de la question fondamentale de la reconnaissance mutuelle, de la sécurité d’Israël et de la disparition des organisations terroristes qui ont fait de sa destruction leur objectif déclaré.
Peut-on sérieusement envisager la création ou le renforcement d’institutions étatiques sans exiger au préalable qu’elles reconnaissent sans ambiguïté le droit d’Israël à exister et renoncent définitivement au terrorisme ?
La communauté internationale semble trop souvent considérer la création d’un État palestinien comme une solution en soi, sans apporter de garanties suffisantes sur la nature de ses futures institutions, ses engagements sécuritaires et ses relations avec Israël.
C’est précisément cette inversion des priorités qui pose problème.
La paix ne peut résulter d’une construction administrative imposée de l’extérieur. Elle suppose avant tout la reconnaissance réciproque, la fin de la violence et l’acceptation définitive de l’existence de l’État d’Israël.
Conclusion : Philippe Lazzarini face à l’échec d’un modèle
Philippe Lazzarini déplore aujourd’hui la remise en cause d’un système qu’il a longtemps incarné et défendu.
Mais au lieu de s’interroger sur les raisons profondes de cette crise, il semble considérer toute contestation de l’UNRWA comme une menace contre le droit international et les droits des Palestiniens.
C’est oublier que la légitimité d’une institution internationale ne peut reposer sur sa seule ancienneté, ni sur les principes qu’elle prétend défendre.
Elle doit également être jugée sur ses résultats, son indépendance, sa transparence et sa capacité à remplir sa mission sans servir, directement ou indirectement, les intérêts d’organisations terroristes.
Après plus de sept décennies d’existence, l’UNRWA n’a pas apporté de solution durable à la question des réfugiés palestiniens. Au contraire, son système spécifique a contribué à institutionnaliser une situation dont la dimension politique n’a cessé de s’aggraver.
Philippe Lazzarini pleure peut-être la disparition progressive d’un modèle. Mais ce qu’il présente comme une catastrophe pourrait aussi constituer l’occasion de remettre en cause un système qui a trop longtemps entretenu les conséquences du conflit sans parvenir à les résoudre.
La véritable question n’est donc pas de savoir comment sauver l’UNRWA à tout prix, mais comment construire un avenir dans lequel les populations palestiniennes ne seraient plus condamnées à vivre indéfiniment sous un statut de réfugié, ni sous l’emprise d’organisations terroristes.
Car la paix ne se construira ni sur la perpétuation du statut de réfugié, ni sur la contestation de l’existence d’Israël, mais sur l’acceptation d’une réalité incontournable : Israël existe, et sa disparition ne saurait constituer un projet politique légitime.
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