- Prioriser les valeurs religieuses : placer les lois religieuses et les commandements de Dieu au-dessus des valeurs humanitaires ou des droits humains fondamentaux.
- Le concept de « vérité absolue » : la croyance que la Torah détient l’unique vérité, ce qui engendre souvent du mépris pour ceux qui n’observent pas les mitsvot ou qui ont d’autres opinions.
- Ségrégation sociale : Créer un mur entre « notre peuple » et le monde extérieur, ce qui favorise un sentiment de supériorité morale ou spirituelle.
À Bnei Brak, quand des trottoirs non-mixtes remettent en doute l’intégration des ultraorthodoxes israéliens
Retirés après un tollé, des panneaux imposaient la séparation des hommes et des femmes dans les rues de cette banlieue de Tel-Aviv. L’épisode révèle les multiples tensions d’une communauté face au reste de la société.
Les banderoles ont disparu de la rue Shlomo-Hamelekh. Au-dessus des trottoirs, plus rien n’ordonne désormais aux hommes de marcher d’un côté, aux femmes de l’autre. Dans la ruelle presque déserte, quelques silhouettes en chemise blanche et pantalon noir entassent sur un chariot des dizaines de nappes blanches, froissées et roulées en boule. À quelques mètres, les salles de réception conservent leurs deux entrées distinctes.
Quelques jours plus tôt, de larges panneaux suspendus au-dessus des rues Shlomo-Hamelekh et Ezra, au cœur de Bnei Brak, proclamaient en rouge : « Passage réservé aux hommes uniquement » ; en bleu : « Passage réservé aux femmes uniquement ». Dans cette ville ultraorthodoxe accolée à Tel-Aviv, la séparation des sexes règle depuis longtemps les synagogues, les mariages, les écoles et une partie des rassemblements collectifs. Mais pour la première fois, la règle prétendait se prolonger sur le trottoir.
L’apparition des panneaux, au début de juillet, a provoqué un tollé en Israël. À la mairie, Shlomi Elharar récuse pourtant toute politique municipale de séparation. « Cette histoire a été montée de toutes pièces par les médias », assure au Figaro l’adjoint au maire. Selon lui, un « groupuscule provocateur » aurait placé les affiches, tandis que d’autres auraient été placées au mauvais endroit.
Dans une lettre rendue publique le 9 juillet, les trois principales autorités rabbiniques de la ville saluent l’organisation Shmira Kehalkha, chargée, écrivent-elles, de « corriger les questions de pudeur et de sainteté » à Bnei Brak. Elles remercient également la municipalité et son maire, Hanoch Zeibert, pour les travaux réalisés autour des salles, notamment l’élargissement des trottoirs, avant d’appeler les habitants à respecter la circulation séparée dès la rue.
Un média haredi présente l’opération comme préparée de longue date avec les cabinets rabbiniques et menée en « étroite coopération » avec la mairie. Des « responsables municipaux » y expliquent que les travaux d’élargissement ont fourni l’infrastructure nécessaire et que des dispositifs similaires pourraient être étendus à d’autres artères. Interrogée le 13 juillet par la chaîne 13, la ville ne dément pas. « La lettre des rabbins est très claire et parle d’elle-même. Le public, habitué à obéir aux grands maîtres de la Torah, respectera leur demande », répond-elle. Ce n’est qu’après la tempête nationale et les menaces de recours devant la Cour suprême que la mairie infléchit sa version, et martèle qu’aucune décision n’a été sanctionnée par la municipalité.

« Des personnes de l’entourage du maire voulaient cette séparation. Elle n’a pas été décidée officiellement, mais elle avait leur bénédiction », affirme cependant Yaakov Vider, figure haredim du Likoud. « Les trottoirs sont étroits et il y a ici beaucoup de salles de mariage. Certains soirs, 8 000 à 10 000 personnes des deux sexes se retrouvent dans le quartier. Chez nous, la fête se déroule séparément, donc les entrées aussi », justifie Shlomi Elharar.
On nous décrit comme des lâches, des égoïstes, des parasites qui ne travaillent pas. Pourtant nous participons à l’effort national, mais nous voulons préserver l’étude de la Torah, qui est indispensable à la survie du peuple juif
Moshe Klein, rabbin
Forte d’environ 1,5 million de membres, la communauté ultraorthodoxe représente déjà plus de 14 % de la population israélienne. Elle pourrait en constituer le quart en 2050. Regroupés dans leurs villes et leurs quartiers, ces « craignants-Dieu » entendent préserver une existence réglée par une lecture rigoriste de la loi juive. À Bnei Brak, les commerces ferment avant le shabbat, les écoles séparent filles et garçons et l’autorité des rabbins s’étend bien au-delà des synagogues. « Nous avons nos façons de faire », résume le rabbin Yaakov Dourmashkin, qui dirige une yeshiva pour étudiants francophones. « Nous ne voulons pas les imposer aux autres. Mais nous voulons que notre mode de vie soit respecté », ajoute-t-il.
Une société à part
À quelques rues des salles de mariage, la polémique s’efface déjà sous le tumulte ordinaire de Bnei Brak. Des ribambelles d’enfants courent sur les trottoirs, kippa sur la tête, papillotes virevoltantes sur les tempes. Des poussettes encombrent les devantures, les autobus se frayent un passage dans des rues étroites, entre des immeubles serrés les uns contre les autres et des murs recouverts d’affiches rabbiniques. Bnei Brak aussi est en vacances et près d’un habitant sur deux a moins de 18 ans. Au loin, les tours de verre de la métropole de Tel-Aviv semblent appartenir à une autre ville.
Cette revendication d’autonomie suscite une exaspération croissante depuis le 7 octobre 2023. Après presque trois années de guerre, alors que des centaines de milliers d’Israéliens ont accumulé les mois de réserve, l’exemption militaire dont bénéficient de fait la plupart des étudiants de yeshiva concentre la colère. Face aux tentatives d’imposer un service militaire – même minime – aux jeunes haredim, la communauté s’est largement mobilisée pour refuser toute intégration dans l’armée. « Nous ne sommes pas contre l’idée d’une armée, le roi David lui-même avait une armée. Mais nous ne pouvons rejoindre cette armée laïque qui est hostile aux religieux », tempère Pryce, un habitant de Bnei Brak rencontré lors d’une opération de paralysie des autoroutes centrales du pays, organisée pour protester contre l’arrestation de déserteurs haredim.

Pour les rabbins, l’armée expose les jeunes hommes à un univers susceptible de les détourner de l’étude et de la pratique religieuse. Plus encore que l’importance accordée à l’étude de la Torah, c’est la confrontation avec le monde laïc qui inquiète les rabbins ultraorthodoxes. « À 18 ans, on est naïf, propulser un jeune sans expérience dans un environnement qui lui est aussi étranger est forcément dangereux », argumente le rabbin Moshe Klein.
Pour réduire cette méfiance réciproque, Moshe Klein a fondé une association qui organise des rencontres entre haredim et Israéliens non religieux. « On nous décrit comme des lâches, des égoïstes, des parasites qui ne travaillent pas », regrette-t-il. « Pourtant nous participons à l’effort national, mais nous voulons préserver l’étude de la Torah, qui est indispensable à la survie du peuple juif », avance-t-il.
Les femmes au travail
Au fil des années, la société ultraorthodoxe s’est entrouverte. Les haredim travaillent davantage, fréquentent l’enseignement supérieur et investissent de nouveaux métiers. En 2025, environ 83 % des femmes ultraorthodoxes en âge de travailler occupaient un emploi, presque autant que les autres femmes juives. Elles n’étaient qu’un peu plus de la moitié au début des années 2000. Chez les hommes, en revanche, moins d’un sur deux travaille, tandis qu’une large part des inactifs poursuit à plein temps l’étude de la Torah.
Cette intégration reste asymétrique. L’idéal haredim place toujours l’étude religieuse masculine au sommet de la hiérarchie sociale, tandis que les femmes assurent le fonctionnement du foyer, y compris économiquement. Leur réussite professionnelle ne renverse donc pas nécessairement le modèle traditionnel. Elle contribue bien souvent à le préserver.
Pour que les femmes médecins, informaticiennes ou travailleuses sociales puissent se former, les familles haredim ont dû accepter des études supérieures longtemps tenues à distance. En quinze ans, le nombre d’étudiants issus du système ultraorthodoxe a été multiplié par quatre, progressant de 306 % entre 2010 et 2025. Cette ouverture reste largement portée par les femmes et concentrée dans les formations directement professionnalisantes : enseignement, professions paramédicales, gestion ou informatique.
Signe de l’influence croissante des ultraorthodoxes et de la banalisation de leur vision du monde, le Parlement israélien a voté en juillet, l’autorisation de cursus universitaires supérieurs (master et doctorats) séparant hommes et femmes. « On critique cette loi, mais elle protège les femmes », assure Léa Lévy. « Nos filles n’iront pas dans des cursus mixtes. Si vous voulez qu’elles étudient, il faut leur proposer des cursus féminins », soutient-elle.
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