« Trump est une aberration dans la politique américaine », déclare un ancien conseiller à la sécurité à RFI
L’ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, John Bolton, a travaillé en étroite collaboration avec le président Donald Trump durant son premier mandat à la Maison-Blanche, mais il critique vivement sa politique actuelle à l’égard de l’Iran. Bolton explique à RFI pourquoi les négociations visant à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient sont vouées à l’échec. Par ailleurs, dans une décision prémonitoire, les autorités suisses ont annoncé vendredi le report des pourparlers américano-iraniens prévus en Suisse.
Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian ont signé mercredi un accord visant à mettre fin au conflit israélo-américain actuel avec la République islamique.
Une période de négociations de deux mois s’ouvre désormais, tous les regards étant tournés vers la réouverture du détroit d’Ormuz et la possibilité de réaliser des progrès sur le programme nucléaire iranien.
Mais un accord de paix définitif prévu vendredi en Suisse a été reporté, a annoncé le gouvernement suisse vendredi matin, quelques heures après que le vice-président américain JD Vance a annulé son voyage dans le pays alpin.
Aux termes de cet accord, Washington s’engage à lever immédiatement les sanctions pétrolières qui paralysent l’économie iranienne . Une fois un accord définitif conclu sur le programme nucléaire iranien, les États-Unis faciliteront également le déblocage d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars (258 milliards d’euros) financé par les pays de la région.
John Bolton, homme politique républicain et ancien conseiller à la sécurité nationale, critique lui aussi les manœuvres de Trump au Moyen-Orient . Il a expliqué pourquoi à RFI.
RFI : Vous avez toujours soutenu un changement de régime en Iran sous plusieurs présidents républicains, prônant une ligne dure contre la République islamique. Que pensez-vous de ce nouveau chapitre des négociations entre les États-Unis et l’Iran ?
John Bolton : Je pense que l’objectif des États-Unis aurait dû être, pendant de nombreuses années, un changement de régime en Iran, car je ne crois pas qu’il y aura jamais de paix et de stabilité durables au Moyen-Orient tant que cela ne se produira pas. Quels étaient les objectifs de Trump lorsqu’il a lancé les frappes contre Israël le 28 février, et ce, jusqu’à aujourd’hui ? Je l’ignore.
Je pense que nous avons infligé des dégâts considérables au complexe militaro-industriel iranien, mais le régime est manifestement toujours en place. Et ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui, malgré les succès militaires de la campagne, c’est une possible capitulation politique de Trump face au régime, ce qui lui permettrait de se maintenir au pouvoir à Téhéran, de vendre du pétrole sur les marchés internationaux, d’engranger des revenus substantiels, de consolider son emprise sur Téhéran, de relancer son programme d’armement nucléaire et ses activités terroristes, et de continuer à menacer l’économie internationale grâce à son influence sur le détroit d’Ormuz.
Ce qui fut au moins un succès militaire partiel risque donc de se transformer en échec politique.
RFI : Est-ce un échec de Donald Trump ? Ou un échec de tous ceux qui, comme vous, croyaient qu’un changement de régime en Iran pouvait être obtenu par la force ?
JB : Non, je ne pense pas que Trump ait tenté de changer le régime. Je pense qu’il y a beaucoup de choses dont je serais ravi de discuter pendant des heures avec vous, notamment ce qu’il n’a pas fait et qui aurait pu faciliter un changement de régime.
On voit bien, à son discours et à celui de ses conseillers, qu’ils perçoivent les négociations actuelles comme une tentative de modifier le comportement du régime iranien. Cet effort, qui dure depuis 47 ans, a échoué. Et je pense qu’il échouera à nouveau.
Ce régime est resté fidèle à ses idéaux initiaux. Il n’a pas faibli. Au contraire, il s’est aggravé. Et croire que le monde extérieur puisse l’amener à changer de comportement relève de l’utopie depuis 47 ans, et cela reste vrai aujourd’hui.
Qui est Mojtaba Khamenei, cet influent homme politique qui dirige désormais l’Iran ?
RFI : Les États-Unis et Israël ont-ils sous-estimé la capacité de résistance de la République islamique ?
JB : C’est une bonne question du point de vue des capacités, quant à savoir dans quelle mesure nous comprenions réellement ce que le régime iranien avait fait pour construire des installations souterraines, dissimuler des drones, des lanceurs de missiles, des missiles, divers aspects de son programme militaire.
Les États-Unis ont mal évalué cette capacité, tout comme Israël et le reste du monde ont sous-estimé l’impressionnant réseau de tunnels souterrains du Hamas à Gaza. Il s’agirait d’un échec du renseignement.
Je pense que la véritable erreur a été de ne pas comprendre que le régime est par essence un régime idéologique. Il est profondément attaché, jusque dans toutes ses composantes au sein des Gardiens de la révolution, aux idéaux de cette dernière. Cela signifie que ce n’est pas un régime où le simple fait de destituer son dirigeant pourrait potentiellement le transformer. Il ne s’agit pas de sous-estimer les capacités de l’Iran, mais bien de ne pas comprendre le régime lui-même. Je ne crois pas que les Israéliens aient commis cette erreur ; je pense que c’est Trump qui l’a commise.
RFI : Concernant le programme nucléaire iranien , que pensez-vous des termes du mémorandum d’entente ? En quoi diffèrent-ils de l’accord nucléaire de 2015 que Trump a dénoncé durant son premier mandat ?
JB : Eh bien, il y a très peu d’éléments précis sur lesquels se baser, mais tout porte à croire que Trump est prêt à accepter quelque chose de très similaire. L’accord nucléaire de 2015 était une grave erreur pour de nombreuses raisons. Il a constitué une victoire importante pour l’Iran et ses efforts de prolifération. Au-delà des fanfaronnades de Trump, il semble qu’il s’engage sur la même voie, avec le même résultat inévitablement négatif.
RFI : Est-ce la politique intérieure américaine qui a conduit Trump sur cette voie ?
JB : Je pense que l’accord qui sera signé samedi à Genève n’est dû, du côté américain, qu’à une seule raison : Donald Trump veut sortir de ce conflit.
Il s’inquiète du prix élevé du pétrole à l’échelle mondiale. Il souhaite que Gulf Petroleum s’implante sur les marchés internationaux afin de faire baisser les prix mondiaux et, par conséquent, le prix de l’essence à la pompe aux États-Unis, ce qui lui permettrait de préserver ses chances lors des élections de novembre prochain.
Il n’y a pas d’analyse géostratégique ici. Le seul objectif est de faire baisser le prix public de l’essence.
L’Iran nucléaire : à quoi ont servi 20 ans de diplomatie ?
RFI : Le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu se sent trahi par ce mémorandum d’entente. Par ailleurs, le soutien à Israël n’a jamais été aussi controversé aux États-Unis, tant chez les républicains que chez les démocrates. Les intérêts américains et israéliens divergent-ils désormais fondamentalement ?
JB : La relation entre les deux dirigeants dépasse largement leurs simples ententes, c’est certain. Et je pense qu’elle demeure très forte. Bien évidemment, la situation personnelle entre les deux hommes est très difficile. Netanyahu ne souhaite pas que la guerre au Liban soit liée à cet accord. Or, d’après les informations qui ont fuité, c’est précisément ce que prévoit cet accord.
Voilà donc un véritable point de tension actuellement, et nous ignorons comment cela va se résoudre. Il serait certainement souhaitable d’avoir un texte officiel de ce protocole d’accord. Si, du point de vue de Trump, il était si avantageux, il aurait certainement déjà été rendu public.
RFI : Comment voyez-vous les relations entre les États-Unis et l’Europe ? Un effort conjoint sur l’Ukraine est-il possible ?
JB : Eh bien, le texte de la déclaration du G7 semble assurément positif. Je pense que cela tient peut-être au fait que ce document précis faisait mention, de manière favorable, de l’accord de Trump sur l’Iran ; il a probablement lu cette partie sans prêter beaucoup d’attention au reste.
Je pense que nous approchons d’une étape cruciale de ce conflit avec la Russie. J’espère que cela signifie que Trump se rapproche de la bonne position, à savoir que vaincre l’agression russe est essentiel. Mais avec Trump, tout dépend du moment. La déclaration du G7 est un bon signe, je crois. Mais cela restera sans effet.
Comment la guerre en Iran met à l’épreuve le réseau de bases militaires américaines en Europe
RFI : Que pensez-vous de la réduction de la présence militaire américaine en Europe ? Quelles en sont les conséquences pour les capacités de dissuasion face à la Russie ?
JB : Je pense que c’est une erreur. On peut certes discuter des zones de déploiement des forces en Europe. C’est une question qui évolue constamment et qui doit faire l’objet d’un examen permanent. Mais je suis convaincu qu’une présence américaine significative en Europe constitue un élément de dissuasion essentiel.
Je pense qu’il est temps que Trump comprenne que l’Amérique tire profit de l’OTAN au même titre que les membres européens et qu’une alliance fonctionnelle est bénéfique à tous. Il ne le comprend pas. Et tant qu’il ne le comprendra pas, à ses yeux, les dépenses consacrées à l’OTAN profitent à l’Europe, et non aux États-Unis.
RFI : Vous identifiez-vous toujours au parti républicain en 2026 ?
JB : Je suis républicain depuis la candidature de Barry Goldwater à la présidence en 1964. Je n’ai donc pas l’intention de changer d’avis maintenant. Je pense que nous allons assister à une véritable bataille pour l’âme du parti concernant son candidat en 2028.
Et je crois, d’après mes conversations avec des républicains au Congrès et dans tout le pays, que le parti reste, au fond, un parti reaganien-bushien. Je pense donc que le phénomène Trump est unique. Il représente une aberration dans l’histoire politique américaine. Nous n’avons jamais élu quelqu’un comme lui. Et avec l’aide de Dieu et un peu de chance, cela ne se reproduira plus jamais.
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