Le 19 juillet, Jean-Pierre Filiu publiait dans Le Monde un article intitulé « Nétanyahou considère toujours comme des héros les poseurs de bombes de l’hôtel King David, en 1946 à Jérusalem ».
L’historien y réduit l’action de l’Irgun, que dirige à l’époque Menahem Begin, à du « terrorisme aveugle ».
Yoël Haddad, chercheur au Centre Menahem Begin à Jérusalem, rétablit la réalité historique des faits et rappelle la doctrine morale et stratégique développée par le futur Premier ministre israélien et prix Nobel de la paix. Tribune.
Pour répondre à la tribune de Monsieur Jean-Pierre Filiu intitulée « Nétanyahou considère toujours comme des héros les poseurs de bombes de l’hôtel King David, en 1946 à Jérusalem », qui réduit sommairement le mouvement révisionniste à une organisation sanguinaire assassinant aveuglément des Arabes dans la Palestine sous mandat britannique — tout en lui reprochant de vouloir étendre le futur État juif aux deux rives du Jourdain, sans daigner préciser que c’est précisément sur ce périmètre qu’avait été établi le Mandat britannique originel visant la création d’un foyer national juif conformément au droit international —, il est indispensable de revenir à quelques fondamentaux de l’histoire du sionisme et de l’Irgoun (“Organisation militaire nationale”).
Il est indéniable que durant plusieurs années, l’Irgoun s’est livré à des attentats ciblant des populations arabes. M. Filiu omet toutefois de préciser que ce mode opératoire dramatique avait été adopté en réaction directe aux attaques et pogroms perpétrés contre les communautés juives réinstallées en Palestine. Mais M. Filiu omet surtout de mentionner que cette ligne de conduite fut radicalement abandonnée par Menahem Begin dès sa nomination à la tête de l’organisation à la fin de l’année 1943.
Begin substitua à ces affrontements intercommunautaires une tout autre stratégie : porter atteinte au prestige et aux structures de l’Empire britannique afin de contraindre la puissance mandataire au départ et de permettre la proclamation de l’État juif. Dans la vision de Begin et des dirigeants révisionnistes, la guerre d’indépendance d’Israël devait se mener prioritairement contre l’impérialisme britannique et non contre les populations arabes — ces dernières étant d’ailleurs invitées à rejoindre ce combat anticolonial.
C’est selon cette doctrine que Begin réorienta le cap de l’Irgoun : alors qu’au début du second conflit mondial l’organisation avait suspendu ses actions directes pour collaborer avec les Britanniques contre l’Allemagne nazie, il déclara en février 1944 « La Révolte » contre le mandat britannique. Dès lors, sous le commandement de Begin, l’Irgoun déploya des efforts constants pour minimiser les pertes humaines, qu’il s’agisse de civils arabes ou de soldats et fonctionnaires britanniques, rejetant expressément la méthode des assassinats ciblés prônée par le Lehi (le « groupe Stern »).
Menahem Begin considérait en effet que la valeur éthique d’une cause se mesure aux moyens employés par ses combattants. « Si la cause est juste, le combattant s’imposera lui-même des limites, fruits du long cheminement de la civilisation humaine, afin de réduire autant que possible les souffrances inévitables liées à l’usage des armes. À l’inverse, si l’objectif porte en lui l’injustice, l’homme se conduira comme s’il n’avait jamais quitté la caverne ou la forêt », écrivait-il dans ses mémoires (La Révolte).
L’attentat contre l’hôtel King David, en juillet 1946, constitue l’action la plus emblématique de cette période. Contrairement à une idée reçue, cette opération n’avait aucunement pour objectif d’ôter des vies humaines, mais de frapper le cœur névralgique de l’administration britannique. L’aile sud ciblée n’abritait pas des chambres d’hôtel, mais le siège du commandement militaire et du gouvernement mandataire. Comme M. Filiu a l’honnêteté de le reconnaître, l’Irgoun lança plusieurs avertissements téléphoniques répétés afin d’évacuer le bâtiment — avertissements tragiquement ignorés par le responsable britannique sur place. En outre, contrairement aux assertions de M. Filiu, cette attaque avait été décidée et commanditée dans le cadre de la structure de commandement unifiée de la Résistance hébraïque (Tenou’at HaMeri HaIvri), associant l’Irgoun et la Haganah, cette dernière ne s’en étant désolidarisée qu’a posteriori face à l’ampleur du bilan humain.
Donc non, M. Filiu, la plaque apposée à l’hôtel King David ne célèbre pas un acte terroriste visant à faire couler aveuglément le sang. Elle rappelle une opération ciblant le siège de l’autorité mandataire, précédée d’avertissements répétés pour évacuer les lieux — une démarche qui illustre la volonté explicite de Menahem Begin de dissocier le combat politique anticolonial des attaques contre les populations civiles. On ne saurait donc la confondre avec la glorification du terrorisme.
Si vous cherchez, en revanche, de véritables monuments, plaques et noms de rues honorant officiellement des individus ayant délibérément visé et massacré des civils — hommes, femmes et enfants —, c’est vers Ramallah et de nombreuses autres villes palestiniennes qu’il vous faut vous tourner.
Yoël Haddad, chercheur au Centre Menahem Begin à Jérusalem – CAUSEUR
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