Sur les traces d’Estelle Moufflarge, morte à Auschwitz à 15 ans

Nombre de jeunes déportées dans les camps de la mort ont laissé peu d’éléments de leur histoire. Le juriste Bastien François a reconstitué la vie de l’une d’elles.

Par François-Guillaume Lorrain

Que dire quand la déportée n’est pas revenue ? Quand elle ne pourra jamais témoigner ? Qu’elle n’a laissé que quelques lettres, une photo, des traces administratives éparses… Des points de suspension d’une vie brève qui a basculé le 19 octobre 1943 dans la béance brutale de l’Histoire ? C’est dans cette expérience de la béance – le mot « défi » serait inapproprié – que le juriste Bastien François a basculé pendant dix ans pour « retrouver » Estelle Moufflarge, une jeune fille née le 31 octobre 1927 à Saint-Ouen, déportée le 28 octobre 1943 par le convoi 61 et assassinée dès son arrivée sur la Judenrampe d’Auschwitz.

« Retrouver Estelle, je l’ai compris progressivement, c’était d’abord la faire vivre en moi à partir de presque rien, mais un presque rien qui n’est pas rien, parce que, grâce à ce presque rien, elle est là, en moi, dans mon esprit, vivante. » La question à laquelle, d’emblée, Bastien François se confronte est bien évidemment : pourquoi Estelle ? « Pourquoi est-ce elle ? » entendrait une oreille analytique. Pourquoi Estelle Moufflarge, et pas une autre, a-t-elle déclenché une quête obsessionnelle des moindres bribes de son existence, puisque l’Histoire est aussi l’aspiration à être « effleuré par un souffle de l’air qui a entouré ceux qui nous ont précédés », écrivait Walter Benjamin ?

Les raisons d’une quête

L’auteur livre deux réponses. L’une, factuelle, contingente, superficielle, topographique, métonymique: il s’est aperçu qu’elle avait été arrêtée dans la rue Caulaincourt, à Paris, où il réside. L’autre, plus intime : il a lui-même perdu brutalement son frère cadet, âgé de 21 ans. Une absence douloureuse, donc présente, qui vient faire résonner l’absence découverte d’Estelle, devenue à son tour « douloureusement vivante ».

Le mort, qui n’est jamais vraiment mort, saisit le vif. Le lointain ranime le proche, le frère, qui renvoie lui-même au lointain, Estelle. Un récit va en cacher un autre, impossible à faire. Est-ce elle ? In extremis, une troisième réponse est ajoutée, peut-être la plus juste. « Parce que cela ne s’explique pas. » C’est ainsi qu’on délivre une très juste enquête, une sorte de Dora Bruder écrit par un historien sensible.

Retrouver Estelle Moufflarge : tel est le titre de l’ouvrage *. Un objectif. Un impératif. Pour retrouver, dirait La Palice, il faut trouver. Son frère aîné, Henri, a survécu, l’auteur rencontre ses enfants et ses petits-enfants, qui sont en possession de lettres, de récits familiaux, d’un bricolage mémoriel que Bastien François va déconstruire, mettre à plat, considérant chaque morceau comme les rares pièces d’or d’un trésor englouti.

L’itinéraire est reconstitué : enfance à Saint-Ouen, puis le 18e arrondissement de Paris, après la mort précoce des deux parents d’Estelle, des juifs polonais arrivés vers 1920 en France, brocanteurs de leur état, qui provoque l’hébergement chez un oncle boucher, Leib Schwartz, un juif roumain.

La rafle du Vél’ d’Hiv (les 16 et 17 juillet 1942) ayant épargné cette nationalité de juifs étrangers, Estelle, considérée désormais comme roumaine, y échappera donc. Malgré quelques pertes et destructions après-guerre, l’administration française, très bien organisée pour les étrangers, demeure une mine pour qui veut bien y descendre. Devenue française à l’âge de 2 ans, en 1929, Estelle est déclarée juive à la préfecture le 12 novembre 1941.

L’engrenage qui va aboutir à son arrestation est enclenché. Mais l’adresse donnée est encore celle de la boucherie de l’oncle, rue Simart. Elle sera répertoriée aussi comme juive au printemps 1943 au lycée Jules-Ferry où elle a réussi à entrer en sixième. Rue Simart, la boucherie de l’oncle – déporté à l’automne 1942, car, soudain, les juifs roumains ne sont plus protégés – est aryanisée. C’est de cela que viendra la dénonciation ultime.

Les lettres et la voix d’Estelle Moufflarge

Au-delà du continuum d’un étau qui se resserre, Bastien François élargit sa quête à l’atmosphère d’alors, à l’entourage d’Estelle. Il reconstitue la rue Caulaincourt de 1943 et le lycée Jules-Ferry, brosse le portrait de la directrice, esquisse le destin de toutes les juives de cet établissement scolaire. Plus les traces du sujet sont évanescentes, plus on embrasse large. Le plein vient combler le vide. Plus elles sont ténues, plus on s’égare aussi, plus on perd du temps : impasses, coups dans l’eau. On se bat avec des fantômes. Face à cette angoisse du vide, Bastien François n’a pas pu s’empêcher d’accumuler, et encore, on devine qu’il en a laissé de côté.

Un discours de rentrée prononcé par la directrice prend soudain du relief parce que Bastien François a la certitude qu’il a été entendu par Estelle. Ses lettres, aussi, écrites à ses deux frères, Bernard et Henri, sont décortiquées. C’est elle, là, pas de doute, c’est sa voix, au naturel, assez espiègle, affirmée, volontaire, qui cache une inquiétude témoignée par une petite copine retrouvée par l’auteur. Versailles, Aubenas, Saint-Rémy-de-Maurienne : les derniers jalons de son itinéraire sont posés.

On arrive au 19 octobre 1943. Là encore, Bastien François retrouve la pièce clé, le rapport, daté de décembre 1943, qui explique l’arrestation d’Estelle et de 57 autres juifs roumains de Paris, sous l’autorité du funeste commissaire Permilleux : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que les autorités occupantes, qui avaient prescrit l’arrestation des israélites roumains, opération qui a eu lieu dans la nuit du 23 au 24 septembre 1942, viennent d’ordonner de nouvelles recherches pour ceux de ces israélites qui avaient pu échapper à cette première mesure. »

Le récit d’un survivant du convoi 61, Roger Perelman, lui permet d’accompagner la jeune fille jusqu’à Auschwitz. Puis c’est la Judenrampe (la « rampe des juifs »). Le lieu où l’on ne peut plus retrouver Estelle Moufflarge. Le récit s’interrompt.

« Retrouver Estelle Moufflarge », de Bastien François.
©  SP

« Retrouver Estelle Moufflarge », de Bastien François. © SP

* Retrouver Estelle Moufflarge, de Bastien François, éd. Gallimard, 432 p., 22 €.
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