Il y a cent ans, la France créait l’État du Grand-Liban
cjfai le 30.08.2020
ENQUÊTE – La naissance de ce pays englobant une majorité de chrétiens maronites, ainsi que des minorités druze, sunnite et chiite, fut annoncée par le général Henri Gouraud. Un siècle plus tard, cette subtile construction est fragilisée par une nouvelle réalité démographique.
La naissance de ce pays englobant une majorité de chrétiens maronites, ainsi que des minorités druze, sunnite et chiite, fut annoncée par le général Henri Gouraud. Un siècle plus tard, cette subtile construction est fragilisée par une nouvelle réalité démographique.
Il y a exactement cent ans, le 1er septembre 1920, le haut-commissaire de France pour l’ancienne province ottomane de Syrie, placée sous mandat français par la conférence de San Remo du 25 avril, affirmait l’existence d’un nouveau pays, taillé en son sein. En proclamant, du haut des marches de la résidence des Pins à Beyrouth, l’État du Grand-Liban, le général Henri Gouraud répondait favorablement aux demandes qu’avait formulées la délégation que les chrétiens maronites, francophones grâce à leur éducation jésuite, avaient envoyée à la Conférence de la paix de Paris (18 janvier 1919-21 janvier 1920).
À la demande du patriarcat maronite, soucieux de doter de ressources agricoles le nouvel État, la France attache des territoires supplémentaires à l’ancien moutassarifat du Mont-Liban. Cette région orientale, catholique romaine, de l’Empire ottoman, était autogérée, depuis un accord de 1861 passé entre la Porte et les cinq grandes puissances européennes (France, Angleterre, Prusse, Autriche-Hongrie, Russie). Son gouverneur était obligatoirement un chrétien.
L’exigence des maronites était compréhensible, car ils sortaient d’une terrible famine, qui avait tué près d’un tiers des habitants du Mont-Liban. Cette catastrophe avait été provoquée par le blocus maritime des Alliés, une invasion de sauterelles au printemps 1915, mais aussi et surtout par les réquisitions démentielles, quasi génocidaires, ordonnées par Jamal Pacha (surnommé le «boucher» par les Arabes), que le sultan Mehmed V avait nommé à la tête des affaires civiles et militaires du Moyen-Orient.
Hubris territoriale
À la circonscription du Mont-Liban, Gouraud ajoute donc, pour former le Grand-Liban, Beyrouth, les régions de Tripoli, du Akkar, du Hermel, de la Bekaa, de Rachaya, de Hasbaya ainsi que le Sud-Liban. Le problème est qu’il y avait, dans ces régions, de nombreux musulmans, sunnites, chiites, druzes. Les dignitaires des trois communautés sont invités par Gouraud lors de sa proclamation, et on les voit en haut des marches à côté des patriarches catholique et orthodoxe. Mais minoritaires à l’époque de Gouraud, les musulmans sont devenus aujourd’hui largement majoritaires au Liban. On peut dire que si les chrétiens maronites, garants traditionnels de l’État libanais, ont été attaqués à partir de 1975 par une alliance entre musulmans libanais et réfugiés palestiniens, et ont fini par perdre la guerre civile, c’est en raison de l’hubris territoriale de leurs grands-parents à la Conférence de la paix de Paris.
Le même jour, Gouraud découpe en trois le reste du territoire de la Syrie ottomane, créant le territoire des alaouites, et les États d’Alep et de Damas. L’année suivante, il créera l’État des druzes. Les baasistes syriens ne reconnaîtront jamais les découpages de Gouraud. Depuis sa création, le Liban est un objet de ressentiment pour les nationalistes arabes.
Lorsque le très catholique Gouraud, nommé haut-commissaire par le libre-penseur Clemenceau, arrive à Beyrouth en novembre 1919, il fait un discours où il rappelle les liens séculaires entre la France et le Liban, qui remontent aux croisades et aux capitulations (succession d’accords signés, dès le XVIe siècle, entre le royaume de France et la Porte pour protéger les chrétiens vivant dans l’Empire ottoman). Le haut-commissaire s’inscrit dans la politique multiséculaire d’une France protectrice des chrétiens d’Orient, que Clemenceau reprenait pleinement à son compte. Mais le général manchot (il avait perdu son bras droit à la guerre) rappelle publiquement qu’il est aussi un fils de la République et qu’il reconnaîtra à égalité tous les cultes, toutes les confessions.
La légende dit que Saint-Louis écrivit une lettre demandant que les maronites fussent traités comme l’étaient ses propres sujets (les Français). Ce qui est sûr, c’est que Louis IX, une fois libre après avoir payé sa lourde rançon au sultan d’Égypte en 1250, ne revint pas en France. Il séjourna quatre ans au Liban, où il réussit à apaiser les rivalités entre les différents fiefs de ce qui restait du Royaume franc de Jérusalem.
Si l’on s’en tient à l’Histoire contemporaine, la France a toujours gardé un regard protecteur sur les chrétiens du Liban, francophiles et francophones (grâce à la grande Université Saint-Joseph des jésuites). Pour eux, elle déclenche sa première intervention humanitaire. Avec l’accord des autres puissances européennes, elle envoie une expédition militaire, qui durera d’août 1860 à juin 1861, afin de faire cesser les massacres dont sont victimes les chrétiens du fait des druzes dans la montagne libanaise et du fait des sunnites à Damas. Les seigneurs druzes et maronites entretiennent une rivalité séculaire pour le contrôle de la montagne libanaise.
Dans son palais de la Moukhtara, sur la montagne du Chouf, Walid Joumblatt, le chef de la communauté druze, héritier du grand massacreur de chrétiens Saïd Bey Joumblatt, possède un tableau d’art naïf libanais, dont il est particulièrement fier. Il représente les navires français arrivant en baie de Beyrouth sous le second Empire pour combattre son aïeul. Walid a été particulièrement dur avec les chrétiens du Chouf en 1983, qu’il accusait d’avoir pactisé avec l’envahisseur israélien, mais il s’est depuis réconcilié avec eux. Walid aime la France, puisqu’il y a envoyé son fils Teymour de 2005 à 2010 pour y étudier.
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