Albert Dichy : « Quand je dis que je suis juif, les Libanais ouvrent de grands yeux… »

L’écrivain partage ses souvenirs d’une jeunesse interrompue trop tôt, la rupture de l’exil et la vie d’après.

Albert Dichy voit le jour le 9 juillet 1952 à Beyrouth dans une vieille famille juive venue d’Espagne et d’Égypte. À 23 ans, il prend le chemin de l’exil. La guerre civile (1975-1990) en est encore à ses balbutiements, mais elle a déjà eu le temps de broyer le quotidien jusque-là paisible des Beyrouthins. C’est particulièrement vrai pour les habitants du centre-ville et du quartier juif de Wadi Abou Jmil, parmi les premiers à fuir les combats. L’arrivée à Paris est ensuite l’histoire d’une rupture – avec le pays, les amis, la vie d’avant. Mais aussi la découverte d’une continuité : la langue française, la littérature, l’univers des livres. Quand tout se perd, restent les mots. Alors, c’est très naturellement qu’Albert Dichy se dirige vers le monde des archives et de la mémoire, participant à la création de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), dont il est aujourd’hui le directeur littéraire. Spécialiste de l’œuvre de Jean Genet et de George Schehadé, il passe 16 ans sans mettre un pied au Liban avant que son travail ne l’y ramène des décennies plus tard.

Vous êtes né et avez grandi à Beyrouth dans une famille juive qui n’a jamais eu la nationalité libanaise. Comment cela se fait-il ?

Du côté de ma mère, mon arrière-grand-père, qui avait été rabbin en Algérie, a reçu la nationalité française au moment de la naturalisation des juifs d’Algérie (décret Crémieux). Mon père était égyptien de naissance, son père était un juif d’Égypte qui avait été anobli par le roi Fouad Ier. Quand, après la guerre de 1948, il a voulu faire renouveler son passeport égyptien, on lui a indiqué qu’il devait se rendre en Égypte. Il savait que s’il s’y rendait, il ne pourrait plus en sortir. Il a préféré rester au Liban et perdre sa nationalité égyptienne. Il a demandé la nationalité libanaise qui lui a été refusée. Il ne pouvait pas non plus devenir français car il n’était pas résident en France. Il est devenu apatride.
À partir de là, mon père, avec beaucoup d’autres juifs du Liban, a tenté d’acheter à prix d’or des passeports mis en vente par des ambassadeurs véreux. En 1955, il a acheté la nationalité panaméenne à l’ambassadeur de ce pays – en réalité, de faux passeports. Toute la famille est devenue panaméenne. Mais quatre ans après, il y a eu un coup d’État au Panama, l’ambassadeur a été révoqué et les passeports n’ont pas été renouvelés. Il est redevenu apatride. Quelques années plus tard, il s’est rappelé qu’il avait été en classe avec le Premier ministre du chah d’Iran, au Lycée français de Beyrouth. Il lui a écrit, et ce dernier a accepté de vendre des passeports iraniens à des juifs du Liban, à condition qu’ils ne viennent pas en Iran…

On était considérés comme des « juifs de Kippour », ceux que l’on voit à la synagogue une fois par an.

Quel est votre rapport à la religion ?

Mes grands-parents étaient pratiquants. Mais avec la génération de mes parents, qui correspond à une période d’émancipation, la religion était devenue moins importante. Mes parents étaient assez occidentalisés, ce n’était déjà plus une vie organisée par la religion. On continuait à célébrer les grandes fêtes traditionnelles, Kippour ou Hanouka. Mes frères et moi avons fait notre bar mitzvah, mais je n’allais pas tous les samedis à la synagogue. On était considéré comme des « juifs de Kippour », c’est-à-dire ceux que l’on voit à la synagogue une fois par an. J’ai fait mes études primaires à l’Alliance israélite, une école laïque francophone où nous avions aussi des cours d’hébreu. Mais on n’y apprenait pas l’hébreu comme une langue vivante, plutôt comme on apprend le latin, par cœur, pour réciter les prières… J’étais d’ailleurs très étonné à l’âge de 10 ans de découvrir que ce que je récitais avait une signification.

En 1975, vous décidez de quitter le Liban. Quelles ont été les conditions de ce départ ?

À partir de la fin de l’année 1975, le quartier où nous habitions (Wadi Abou Jmil) était devenu dangereux, pratiquement invivable. Nous avons dû partir en pensant que nous allions revenir. On ne pensait pas que c’était une guerre, mais juste des « événements » et qu’ils allaient se terminer. Je suis arrivé en France en me disant que j’avais une chance énorme de pouvoir y passer quelques mois. Même si c’était dans des conditions difficiles, c’était quand même Paris ! Un rêve.
Pendant trois, quatre ans, j’ai vécu avec les valises ouvertes, avec l’idée que j’allais revenir au Liban. Et puis, la guerre, au lieu de se terminer, s’est envenimée. Elle est devenue de plus en plus sinistre. Je regardais tous les soirs les nouvelles à la télévision qui commençaient souvent par le Liban… C’était très angoissant. À un moment donné, j’ai compris que si je continuais à attendre de revenir au Liban, 15 ans allaient se passer et je n’allais rien faire. Je me suis dit : c’est dangereux, il faut faire attention, je peux perdre ma vie. Plus ou moins consciemment, je me suis alors éloigné du Liban. J’ai vu moins mes amis libanais, qui restaient entre eux et qui continuaient d’attendre. Et puis, je suis devenu français, ce que j’étais déjà par ma culture, surtout littéraire, mais il me restait encore à devenir français sur le plan social.

Vos parents sont partis beaucoup plus tard, des années après vous. Qu’est-ce qui les a décidés à partir ?

Mon père dirigeait une maison commerciale fondée par son propre père, dans laquelle il engageait beaucoup de personnes de la communauté juive, presque une centaine. Il s’agissait d’une entreprise d’importation de matériel de bureau installée dans un ancien khan, au cœur de la vieille ville (de Beyrouth). Pour lui, partir n’était pas facile. Toute sa vie était au Liban. Mais il s’est passé un événement important pour les derniers juifs du Liban. En 1984, trois chefs de la communauté sont arrêtés et abattus à un barrage. À partir de ce moment-là, même ceux qui voulaient rester ont pris le chemin de l’exil. Mon père a fait partie de ces gens. Mais pour lui, partir a été un déchirement, un tournant dans sa vie.

Le discours sioniste entretient l’idée d’un antisémitisme qui gangrène les sociétés arabes afin de justifier l’exode des « juifs d’Orient » vers Israël. Quelle est votre expérience de la judéophobie et de l’antisémitisme au Liban ?

Il y avait bien sûr un certain antisémitisme, il ne faut pas se faire d’illusion. Mais le Liban est un pays communautaire où l’on s’insulte assez facilement d’une religion à l’autre. Lorsque deux personnes se rencontrent, la première question est de savoir à quelle communauté on appartient… Tout le monde procède à des assignations identitaires. Je me souviens de mon meilleur ami au collège de Jamhour qui me disait : « Mais comment peux-tu être juif ? » Il pensait qu’être juif au XXe siècle était une chose archaïque… Et je lui répondais : « Tu crois que c’est plus simple d’être maronite ? C’est beaucoup plus étrange que d’être juif ! » On plaisantait, on riait entre nous. Mais à l’école, tout le monde savait qui nous étions, moi et mes frères – jusqu’à présent, les anciens se souviennent que nous étions « les juifs de Jamhour ». C’était une forme d’antisémitisme traditionnel, chrétien, que je sentais même chez les pères français qui nous enseignaient. Dans les cours d’instruction religieuse, j’étais horrifié de voir la façon dont la religion juive était présentée… Mais je ne veux pas exagérer ce phénomène : ça n’empêchait pas de vivre, même s’il fallait faire attention à tout.
La question d’Israël attisait évidemment les tensions. Mais en 1967, après la guerre des Six-Jours, une chose m’avait frappé. J’avais un peu d’appréhension, car Israël avait gagné, et du côté arabe, cela avait été la déconfiture… Or, j’ai senti au contraire une sorte de respect à mon égard. Je n’ai pas du tout aimé cette servilité. Au collège, un surveillant, qui auparavant me regardait de haut parce que j’étais juif, m’a félicité comme si j’avais joué un rôle. J’ai eu horreur de ce respect soudain pour les vainqueurs et la force. Je préférais cela à son mépris, mais je ne me sentais pas du côté des vainqueurs. Cette idée qu’on appartenait forcément à sa communauté religieuse me heurtait profondément.

Que diriez-vous de votre rencontre avec la communauté juive de France ?

Je ne sais pas si on peut parler de rencontre avec la communauté juive en tant que telle. J’ai pu rencontrer, bien sûr, des juifs dans telle ou telle situation, souvent par hasard d’ailleurs, mais ma famille ne s’est jamais adressée à des organismes caritatifs juifs. Ça ne nous a même pas effleuré l’esprit. Mon père, dont la situation était difficile, ne l’a jamais fait, il était bien trop fier pour cela. Sur un plan plus individuel, je suis assez sensible, quand il m’arrive de croiser des juifs, à la question de l’exil, de la mémoire, de la pluralité de cultures qu’ils portent en eux…

Beaucoup de Libanais, une fois la guerre terminée, sont revenus vivre au Liban. Pas vous. Pourquoi ?

J’avais trouvé ma place en France, ce qui au départ n’était pas une chose facile. Quand je suis arrivé, on ne connaissait personne, et il nous est arrivé d’être dans une situation précaire. Mon père avait tout perdu : même financièrement, il n’avait pas de retraite, aucun bien… Il a fallu prendre le temps de faire son trou. Et une fois qu’on a trouvé sa place, on y tient. Mon frère aîné était devenu professeur de linguistique arabe ; mon jeune frère agrégé de lettres. Moi, après bien des tâtonnements, j’ai fini par trouver un poste dans une institution que j’ai contribué à créer. On ne pouvait pas revenir sur ça. Il y a aussi une question de timing dans la vie. Pour faire un retour, il faut être à un moment de votre vie où vous pouvez recommencer quelque chose, mais pour moi, ces 15 années de guerre avaient été trop longues… Et puis, le fait d’être juif, aussi, a dû contribuer à rendre le retour difficile. Disons qu’avant la guerre, il y avait un certain nombre de juifs au Liban, les gens étaient habitués à en côtoyer. Aujourd’hui, quand je dis que je suis juif, les gens au Liban ouvrent de grands yeux comme si c’était extraordinaire.

Quel lien entretenez-vous avec le Liban aujourd’hui ?

Sur le plan professionnel, j’ai multiplié les passerelles avec le Liban, par exemple en organisant une exposition au musée Sursock sur Georges Schéhadé. En France, l’institution dans laquelle je travaille a accueilli de nombreuses archives d’auteurs libanais. Je suis également membre du jury qui remet le prix France-Liban. Sur un plan plus affectif, tout ce qui touche au Liban me bouleverse. Il n’y a pas un pays au monde qui me touche autant. L’explosion du 4 août a été un effondrement pour moi… Je n’y habite plus, mais le Liban m’habite.
Pourtant, je m’en étais détourné pendant un long moment parce que le pays sombrait dans une guerre dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Il fallait prendre parti, choisir, les opinions étaient devenues secondaires par rapport aux adhésions communautaires. Je suis issu d’un Liban pluriconfessionnel et bigarré, et le produit d’un pays qui offrait une grande liberté et un éventail de possibilités pour se définir. Ce que j’aime dans ce pays, c’est la pluralité. Tant qu’elle existe, je me sens pleinement libanais. Mais si un jour elle disparaît, je n’y aurai plus de place et il ne me restera qu’une seule chose : la nostalgie du Liban magnifique de mon enfance.

LOLJ

3 Commentaires

  1. En réalité tous les pays d’Afrique du Nord et le Liban qui étaient français et où beaucoup de juifs y avaient bien vécu juste avant de partir pour des raisons politiques et d’indépendance, et bien tous ces pays là, ces pays musulmans en majorité qui revendiquent par leur nombre que c’est leur pays, aujourd’hui tous y vivent difficilement , c’est la misère quotidienne et les guerres confessionnelles continuent, et si les politiciens n’y prennent pas garde pour la France je ne serais pas étonné de ce qui arrivé ailleurs le soit un jour ici en France , quand on voit comment la politique de Mélenchon y œuvre on ira droit aux mêmes problèmes …

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