Sur la Résurrection des morts selon la vision juive (1/3)

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SUR LA RÉSURRECTION DES MORTS SELON LA VISION JUIVE par Raphaël Draï

 septembre 19, 2014 at 12:06

  1. PENSER LA RÉSURRECTION, AVEC DISCERNEMENT.

Le judaïsme, pour le désigner par ce terme générique, a suscité tant de pensées aberrantes que le travail de plusieurs générations suffirait à peine pour en nettoyer les incuries.

Parmi ces aberrations, l’affirmation obtuse selon laquelle le judaïsme n’admettrait pas la résurrection des morts, qu’il en a fallu lui en implanter l’idée par le moyen du christianisme et cela non sans qu’il continue de renâcler et d’en rabattre.

Par où l’on peut une fois de plus mesurer la malfaisance des stéréotypes et continuer de s’interroger sur les mobiles de qui les invente, les promeut et les propage. Car de cette même pierre deux mauvais coups sont simultanément portés, d’une part contre la réalité de la pensée juive sur un tel sujet mais d’autre part sur la qualité morale d’un christianisme qui serait porté pour se faire valoir à soutenir une pareille contre-vérité.

A n’en pas douter, la résurrection tient une place essentielle dans le christianisme mais d’où ce corps de croyance la tient-il, généalogiquement, sinon de la pensée d’Israël? Ce qui n’empêche pas de s’interroger sur ce que le judaïsme entend, le plus exactement possible, par cette expression érigée néanmoins en article de foi: « la résurrection des morts », en hébreu « téh’iat hamétim », littéralement la reviviscence des morts, leur re-vie, si l’on pouvait ainsi s’exprimer.

L’on procèdera à cette investigation en trois temps: comment le judaïsme aborde t-il une question aussi « limite »? Ensuite, puisque la résurrection en question est bien celle des morts, que faut-il entendre par ce terme: méthim? Enfin, cela mieux compris, quelle est l’intentionnalité du concept de résurrection des morts, de téh’iat hamétim?

Est-il indispensable d’ajouter que les vues à venir en un tel domaine sont strictement exploratoires, qu’elles ne prétendent à aucune inculcation doctrinale.

Elles se veulent strictes matière à penser mais à penser aussi juste qu’il soit possible, justesse factuelle et justice morale car l’on ne finira pas de s’étonner en songeant que la peuple qui s’est tant attaché à l’idée de « re-vie » a été celui que les menaces d’extermination ont sans cesse placé à rebours de ses dilections les plus fondamentales et les plus fondatrices.

Prenons en ce sens notre point de départ chez Maïmonide, l’auteur des « 13 articles de foi » par lesquels s’expriment les croyances et les espérances d’Israël, pour ne pas dire ses certitudes. La résurrection des morts fait partie de cette tabulation qui complète les dix Paroles du Sinaï.

Ne pas donner corps à la certitude que cette résurrection assurément adviendra serait renier la foi juive, parjurer l’enseignement de la Thora et renier Dieu.

Autant se le tenir pour dit: aborder un pareil sujet commande vraiment d’en discerner toute la portée. Qui peut ignorer que l’homme soit mortel? Que sa durée de vie, serait- elle celle de Mathusalem, n’est pas inextensible? Qu’elle est caractérisée par une finitude ontologiquement prédéterminée et biologiquement « programmée »?

Ce fait une fois admis n’empêche pas d’en discerner les modulations, à commencer par celle-ci: certes l’homme est mortel, mais il l’est au degré individuel. Peut-on extrapoler cette mortalité au degré cette fois de l’Humain, car il faut bien distinguer dans le récit de la Genèse tout particulièrement, l’homme individuel, adam, et l’Humain, au sens générique: Haadam.

Grammaticalement, l’article défini fonde également toute la différence ontologique. Les hommes individuels meurent. L’Humain leur survit et se proroge par le biais de ce qu’il est convenu de nommer les générations: en hébreu toldot, et l’on observera que le mot est employé pour la première fois dans ce récit biblique non pas directement à propos de l’Humain mais à propos des engendrements des cieux et de la terre (Gn,2,4).

Comme s’il était d’ores et déjà donné à comprendre que la vie – terme que nous allons retrouver maintes fois – n’était pas unimodale, unidimensionnelle, immuable, sans pour autant se faire inconstante et dissipative.

Il convient de le relever sans tarder pour éviter l’erreur selon laquelle ce schéma aurait été élaboré après -coup et à titre rétroactif pour conjurer l’idée de mort apparue dans la Création en y provoquant perplexité, sidération et peur parfois panique.Ainsi pour Maimonide la résurrection des mort est partie intégrale de la foi d’Israël considérée comme attestation (êdout) relative à la consistance de la Vie, à ce qu’est la Création en tant que telle. Et pourtant, du même mouvement, ce sujet est de ceux auxquels l’auteur du « Michné Thora » recommande instamment de pas s’attarder, de ne pas s’y croire en promenade.

Avec celui du Messie il faut en saisir la tonalité, les données essentielles, et puis s’occuper de tout ce qui constitue la vie présente, avec ses obligations, ses normes, ses règles, son intelligence. En quelque sorte vivre une vie pleine, exhaustive, si l’on osait dire comme s’il n’y avait pas de résurrection dont l’anticipation de l’idée risquerait de diminuer l’intensité de la vie présente mais savoir que cette résurrection est de volonté divine, qu’elle adviendra selon cette volonté et dans le temps de Dieu.

Alors, modérantisme, pusillanimité, et pourquoi pas appréhension par le penseur de se confronter à l’idée de sa propre mort?

Il ne le semble pas puisque remontant de Maimonide à ses sources, il faut relever que l’affirmation du principe de la résurrection des morts se trouve explicitement dans le « Siddour », dans le livre des prières quotidiennes, au moins à trois reprises: lors des prières successives et complémentaires du matin, de l’après-midi et du soir, et cela dans les termes qui ne sont pas superficiels de la prière sans doute la plus axiale de tout le rituel: le Chemonéi Êsrei, « les 18 bénédictions », et l’on relèvera sans attendre que le chiffre 18 en cette numérologie correspond exactement au mot « vivant »: h’ay.

Le texte de la prière du matin, de chaha’rit, dispose ainsi exactement et structuralement:

« Tu es fort (guibor) universellement (léôlam) Maître (Adonaï), Tu fais revivre les morts, Toi … ».

Suivent deux modulations, l’une pour les saisons pluvieuses, l’autre pour la saison de rosée. Et la prière continue par ces mots:

« Tu sustentes la vie par bénévolence, tu fais revivre les morts par compassions nombreuses, tu soutiens ceux qui tombent, tu soignes les malades, tu libères les prisonniers, et tu relèves confiance en toi chez ceux qui gisent dans la poussière; qui est comme toi Maître des forces et qui pourrait être comparé, souverain qui fait mourir et qui fait revivre et qui fait germer les salvations ».

D’où ces deux axiomes emboîtés:

   « Tu fais foi (nééman) au sujet de la résurrection des morts.

   « Béni sois tu Eternel qui fait revivre (meh’ayé) les morts ».

Ce véritable paradigme se retrouvera dans toutes les autres prières de la journée et dans celles du chabbat. L’affirmation est loin d’être annexe, anecdotique ou allusive.

Il s’agit d’une quintuple déclaration, d’une proclamation qui donne leur ton et leurs sens aux autres bénédictions qui vont se déployer désormais.

On aura néanmoins prêté attention à une formulation particulière et spécifique du principe: « Souverain qui fait mourir et qui fait revivre ».

Elle est décisive puisqu’elle rapporte le fait de la mort au Créateur lui même, la résurrection apparaissant mais ensuite, comme s’il fallait que les deux choses fussent liées et qu’elles le soient de sorte que la mort, sans être déniée, fût immédiatement profilée dans l’affirmation corrélative de résurrection dont le contenu reste à élucider.

Une autre observation s’impose à propos de cette prière méticuleusement élaborée à l’époque du second Temple, lui même symbolique d’une reconstruction, si ce n’est d’une résurrection.

La résurrection des morts n’y est pas évoquée de manière exclusive ou isolée: elle ouvre à une série d’affirmations qui concernent toutes la résistance de la vie, qu’elle soit corporelle ou spirituelle, individuelle ou collective, à ce qui la contre-bat: maladie, misère, captivité.

Là encore, comme si la résurrection constituait une tête de chapitre dont tous les paragraphes fussent cohérents entre eux et synergisent les forces, les guévourot, dont le Créateur est la source, la guévoura désignant la force effective mais régulée, consciente: la force créatriceA suivre

  Raphaël Draï

[1]Cf. Alfred North Whitehead, Procès et réalité, Gallimard,1995.

[2] Cf. Raphaël Draï, Totem et Thora. L’énigme de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Hermann, 2011.

[3] Celle des enfants d’Aaron, Nadav et Avihou (Lv, 16).Le commentaire du Zohar sur la paracha concernée(Ah’aré moth) est décisif au regard des questions ici abordées.

[4] Ici organe de l’emprise.

[5] Il faudrait reprendre sous cet angle l’institution du lévirat, du yboum et tout le Traité Yévamot du Talmud.

[6] Pour le Zohar (Kedochim) le Un ainsi entendu ne se conçoit que dans la complétude fructifère du masculin et du féminin, de même que sont considérés comme « Un » les téphiline, les phylactères complémentaires et coordonnés de la tête et du bras qui s’ajustent puis se détachent néanmoins dans l’ordre, le séder, suivant: pour les attacher l’on commence par celui de la tête et l’on finit par celui du bras,mais pour les détacher l’on commence par celui du bras. C’est cet ordre- là qui est transgressé par l’emprise exercée sur l’arbre de la connaissance (du) bien et (du) mal que précède dans l’implantation édénique l’arbre de vie, selon le schème suivant: 1) arbre de vie, 2) arbre de la connaissance, d’abord du bien et ensuite seulement 3) du mal.Le renversement de cette Loi aboutit à instaurer la prévalence du mal sur le bien, et celle de leur mixture sur l’arborescence de vie qui recommencera pourtant avec la conception, la naissance et la qualification de Chet, l’enfant de la connaissance et de la reconnaissance.

4 COMMENTS

  1. Bien sûr qu’il y a resurrection des morts !!!
    Celui qui meurt redevient poussière… forcément,
    Son corps, enveloppé dans un drap Bblanc, déposé dans un coffret de bois, un sarcophage ou jeté dans la fosse commune sera mangé par les vers jusqu’à sa dernière parcelle, sa dernière cellule, son dernier atome, aucun ne sera oublié.
    Ainsi le corps redevient un nombre d’atomes, quelques centaines de milliards, dont aucun ne sera perdu,
    tous les atomes seront vivants et recouvriront la terre, l’air et les eaux, tous seront dispersés aux quatre vents dans l’univers qui nous entoure,
    Notre terre est donc vivante, ainsi que l’air que nous respirons ainsi que l’eau que nous buvons,
    mais avant de devenir homme ou femme, nous serons des vers, la vemine, des sauterelles, des poissons, des oiseaux, des bêtes sauvages, des bêtes à cornes, des vaches à lait, comme dans les dix plaies…
    Du lait de vache sera avalé par les fils de l’homme parce que chaque bébé qui sort du ventre de la femme sera nourri par l’humanité prétendue morte depuis la création de l’univers… Or, tous les corps du cimetière sont désormais des cellules vivantes, la terre et la pierre sont vivants mais nous ne voyons rien.
    Parce que la mort n’existe pas !
    Dans tout ce que nous buvons et mangeons, se trouvent des atomes et des cellules vivantes d’adam et Hava, de la terre et du ciel.
    Tout le monde sans exception, vous et moi inclus, sommes composés de la résurrection de parcelles de nos ancêtres, mais aussi de l’univers comprenant la terre, les étoiles avec quelques milliards de parcelles venues des lointaines et proches galaxies dont la plus proche est justement nommée la voie lactée, dont chaque jour je vois sur ma terrasse des poussières blanches venues de notre voie lactée, ces poussières blanches sont la manne qui nourrit notre terre.
    Tous les hommes sortent de Misraïm.
    Suffisait d’ouvrir les yeux pour voir que notre livre ne nous trompe pas. CQFD.

  2. Il est dommage que la modernité du “roman” et du cinéma ait interféré dans la perception du Programme.
    Même le rêve du prophète Ezekiel { 37:1}aura participé de cette imagerie des ossements se couvrant de nerfs et de chair puis de peau, et se levant, se mettant en marche…
    Mais c’est…un rêve !
    À interpreter.
    L’imaginaire a intégré une sorte de mort-vivant, sortant de son sépulcre… (reconstitué à l’identique? Ou une autre incarnation ? à quel âge ? Et avec quels souvenirs ? Quelle personnalité ? Quelle conscience ? Et pourquoi faire ?)
    Et quid du Jugement?
    Le Judaïsme (d’après mes études) professe la metempsychose, incarnations succèssives, jusqu’à ce que l’âme réincarnée ait parcouru le cursus complet des “Réparations/Restauration”, (Tikounim) pour lesquelles elle a été sélectionnée /choisie.
    Ou aura opté (?).
    Et c’est là le process qui transparaît dans les “prières” quotidiennes juives.
    Jusqu’à quand ?
    C’est une autre histoire. 🙂

  3. “l’affirmation obtuse selon laquelle le judaïsme n’admettrait pas la résurrection des morts, qu’il en a fallu lui en implanter l’idée par le moyen du christianisme”. Le christianisme n’a rien inventé. Tout au plus, prit une position claire sur ce qui est ou était une controverse entre diverses sectes juives. Il est déjà mentionné des resurrections réalisé par D… pendant les ministères de prophètes. Pendant les voyages de Paul, l’annonce de la résurrection des morts choquait plus les païens que les juifs de la diaspora.

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