Témoignage
Sauvée de la Déportation par un policier de Vichy, elle ne l’apprend que 80 ans plus tard

Reconnu Juste parmi les Nations, le 22 septembre, l’ancien secrétaire de police Bertrand Duloutre a sauvé la vie de Florette et de sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale.

Louis Mathieu et Claire Gressieux

Il y a sept ans, Florette (88 ans) apprend qu’elle doit la vie à un policier de Vichy, en retrouvant une lettre dans les affaires de son père. Depuis, la Niortaise n’a eu de cesse d’œuvrer pour qu’il soit reconnu comme Juste parmi les Nations.

Toute sa vie, Florette a cru que c’était à la chance qu’elle devait son salut. Née en 1938 dans une famille de religion juive établie à Viry-Châtillon (Essonne), elle évite les rafles du régime de Vichy et de l’occupant allemand.

Celles-ci concernent 76 000 Juifs en France, soit près de 25 % de la population juive présente en France dans l’Hexagone en 1939, selon le mémorial de la Shoah.

Plus de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Florette apprend, en fouillant dans les affaires de son père, qu'elle et sa famille ont été sauvés par un policier du régime de Vichy.Plus de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Florette apprend, en fouillant dans les affaires de son père, qu’elle et sa famille ont été sauvés par un policier du régime de Vichy. • © Claire Gressieux / France Télévisions

Découverte fortuite

Mais à la fin des années 2010, s’intéressant aux affaires de son père – immigré russe originaire de Kishinev [aujourd’hui Chișinău, capitale de la Moldavie, NDLR] venu s’installer en France en 1933 –, elle découvre une liasse de documents dont la couverture indique : « DOSSIER PERSONNEL ».

En le parcourant, elle s’attarde sur une lettre adressée à la sous-préfecture de Corbeil.
Celle-ci est signée par son père mais quelque chose suscite son étonnement. « Mon père n’écrivait pas le français », révèle Florette, âgée aujourd’hui de 88 ans. « À partir de ce moment, je me suis dit qu’on avait été sauvés », expose celle qui réside aujourd’hui sur la commune de Niort (Deux-Sèvres).

Le secrétaire de police de Vichy, Bertrand Duloutre, a écrit pour le père de Florette, une lettre adressée à la sous-préfecture de Corbeil-Essonnes pour faire cesser les demandes de convocations de la Kommandantur.Le secrétaire de police de Vichy, Bertrand Duloutre, a écrit pour le père de Florette, une lettre adressée à la sous-préfecture de Corbeil-Essonnes pour faire cesser les demandes de convocations de la Kommandantur. • © Stéphane Hamon / France Télévisions

Elle prend alors contact avec les archives de Viry avec qui son mari, rescapé de la Shoah, entretient d’étroites relations. Ce dernier venait de faire reconnaître Juste parmi les Nations la personne l’ayant protégé pendant la guerre. Grâce au travail de l’archiviste Mme Joubert, Florette met la main sur le nom de « Duloutre ».

Ce nom lui évoque de vagues souvenirs. « Dans mon enfance, j’ai entendu mon père le prononcer », se remémore-t-elle. « J’ai alors cherché sur internet, car on y trouve tout », développe Florette, animée par le souhait de dissiper ce brouillard mémoriel. L’intuition de la Niortaise se révèle payante.

Prise de contact avec la famille Duloutre

« À ce moment-là, il y a une hésitation », interrompt Florette. « Quelqu’un qui appelle 50 ans plus tard, ça peut poser des problèmes », reconnaît-elle. Malgré ces inquiétudes, une prise de contact est effectuée lui permettant de rencontrer Michelle Duloutre, résidant à Andernos-les-Bains (Gironde).

Michelle est une descendante du secrétaire de police du régime de Vichy : Bertrand Duloutre. Grâce aux multiples échanges entre les deux femmes, il est mis en évidence que le fonctionnaire a sauvé au moins treize familles de la Déportation, dont celle du médecin traitant de la famille de Florette. Des études graphologiques valident l’hypothèse, mettant en évidence que la lettre de Florette et les écrits personnels de l’ancêtre de Michelle ont été écrits d’une seule et même main.

« Dans le courrier, envoyé au sous-préfet de Corbeil, il est spécifié que nous ne sommes pas Juifs mais orthodoxes avec des preuves de documents que mon père n’aurait pas pu avoir parce qu’il est venu de Russie en [1933] et qu’ils étaient perdus », détaille Florette.

Photo de la famille de Florette (petite fille, en bas) pendant la Seconde Guerre mondiale.Photo de la famille de Florette (petite fille, en bas) pendant la Seconde Guerre mondiale. • © Photo confiée par la famille

« Cette lettre a fait cesser les convocations à la Kommandantur [administration allemande d’occupation, NDLR] qui le pressait de justifier son statut », conclut celle qui n’avait que quatre ans à l’époque. « J’ai beaucoup pleuré », lâche-t-elle, évoquant le moment où elle a pris conscience du caractère salvateur de l’intervention de ce fonctionnaire de Vichy.

Dans le récit de Florette, les mots se font plus rares et les pauses plus longues. Les souvenirs affleurent. « Je me souviens de la guerre et des bombardements, du ciel en flamme, de ma [grande] sœur Zina qui se cachait en hurlant sous la table », énumère-t-elle, la mine interdite.

La mémoire et sa douleur

Ces événements n’ont « jamais été évoqués ». « On ne parle pas des mauvais souvenirs. Il fallait se protéger. Même après la guerre mes parents me disaient de ne pas dire que j’étais juive », poursuit-elle, permettant de mesurer l’ampleur de ce que fut la Shoah. Pour elle, la suite est une évidence : « Faire reconnaître M. Duloutre comme Juste parmi les Nations pour honorer sa famille. »

La cérémonie s’est déroulée le 22 septembre 2026, à Niort (Deux-Sèvres), en présence de 14 descendants du secrétaire de police, « emprisonné par les Allemands » et devenu commissaire après la guerre. Pour Florette, entamer cette démarche était une manière de faire « son devoir ».

À l’encontre des descendants de Bertrand Duloutre, elle espère leur faire savoir « que leur grand-père a été aussi généreux de sa force et de ses possibilités de sauver les autres ».

 

Paul Sebaoun, délégué régional du comité français pour Yad Vashem, tient à préciser que la fonction de policier de Bertrand Duloutre est « un point particulier de ce dossier ». « Sous Vichy, on assimile plutôt la police avec Auschwitz », rappelle-t-il, précisant que seuls 5 % des policiers de Pétain ont transgressé.

« Ils ne sont qu’une quarantaine à être jusqu’à se mettre en danger et être nommés Justes », ajoute-t-il, insistant ainsi sur l’unicité du policier Duloutre, sauveur de Florette et de sa famille et de bien d’autres familles, leur évitant l’horreur des camps de concentration.

Le secrétaire de police Bertrand Duloutre se joint ainsi aux 4 300 Justes parmi les Nations que compte la France.

JForum.fr avec france3-regions.franceinfo.fr
Reconnu Juste parmi les Nations, le 22 septembre, l’ancien secrétaire de police Bertrand Duloutre a sauvé la vie de Florette et de sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale. • © France Télévisions

La rédaction de JForum, retirera d'office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire