Paris: exposition unique sur le rôle des diplomates pendant la Shoah

Des Juifs se pressant devant le consulat de Pologne pour obtenir des visas d’émigration, mars 1938CDJC / Yad Vashem / DOWDes Juifs se pressant devant le consulat de Pologne pour obtenir des visas d’émigration, mars 1938

Après la guerre, les diplomates ont eu une place de choix dans la négociation des réparations aux survivants

Dans une exposition authentique intitulée « Les diplomates face à la Shoah, » inaugurée au début du mois de février, le Mémorial de la Shoah à Paris met en lumière l’action des diplomates pendant la Shoah, de l’arrivée au pouvoir d’Hitler jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre.

Au travers de documents uniques et de témoignages inédits, le spectateur a un accès direct à l’univers d’observateurs expérimentés et au rôle qu’ont joué les diplomates de cette époque, dont certains étaient les premiers informateurs des crimes nazis.

Dépêches, télégrammes, frise chronologique, cartes, passeports, photographies de plusieurs diplomates et d’événements, extraits d’actualités filmées de Gaumont-Pathé, entretiens avec des rescapés ou encore mur des diplomates Justes, dont le dernier et seul Français – récemment honoré du titre, François de Vial, composent cette exposition articulée autour de trois grands thèmes principaux.

« Il existe un éventail d’attitudes face à la montée des périls et lors de la Shoah: de l’analyse pertinente de la situation à l’aveuglement, voire la complaisance à l’égard du régime nazi, de l’indifférence à la collaboration active, en passant par l’indignation et l’action. L’exposition vise à évoquer de façon chronologique et thématique ces différents aspects, de ce qu’a pu être le rôle des diplomates dans leurs fonctions, à savoir des hauts fonctionnaires représentants officiels à l’étranger de leur pays, au service de la politique étrangère du moment qu’ils contribuent à définir par l’observation du pays de résidence et leur interprétation de la conjoncture locale et internationale », a déclaré la co-commissaire de l’exposition, Claire Mouradian, à i24NEWS.

Les diplomates ont d’abord tenu un rôle prépondérant dans les questions migratoires, notamment dans celle des réfugiés allemands de la fin des années 1930 et pendant le conflit, avant que l’Allemagne n’interdise toute émigration pour les Juifs en octobre 1941.

Mémorial de la Shoah / CDJC
Mémorial de la Shoah / CDJCDes représentants réunis autour d’une table lors de la conférence d’Évian Évian-les-Bains, France, 6-15 juillet 1938

Dès 1931 et l’apparition du parti nazi, les diplomates en Allemagne évoquent ce nouveau mouvement, qu’ils peinent à définir, tentant d’évaluer ses chances d’arriver au pouvoir ainsi que la place de l’antisémitisme dans son idéologie.

Dès la montée au pouvoir d’Hitler au poste de chancelier en janvier 1933, la correspondance diplomatique fait état de la lutte contre les Juifs.

Après la guerre, les diplomates ont eu une place de choix dans la négociation des réparations aux survivants, tout comme dans la mémoire de la Shoah à l’international.

L’exposition met en exergue ce que les diplomates savaient et ce qu’eux-mêmes et leurs gouvernements pouvaient faire, invitant le public à la réflexion sur le rôle de l’ONU, ou encore sur le droit d’ingérence qui est toujours d’actualité aujourd’hui.

Qui étaient ces diplomates?

« Il s’agit d’ambassadeurs, de ministres plénipotentiaires, de consuls ou vice-consuls de différents pays dont la France, la Suisse, la Suède, les Etats-Unis, les Pays-Bas, ou encore le Japon et bien sûr l’ Allemagne. Sachant que le réseau diplomatique des pays n’était pas identique, et que pendant la guerre, il n’y avait plus dans le Reich que des diplomates des pays neutres ou alliés, ceux des pays en guerre avec l’Allemagne ayant dû partir, il n’y a plus de représentations diplomatiques dans les pays ayant perdu leur souveraineté comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. L’action des diplomates a été variable au fil du temps, en fonction des sources d’information disponibles, de l’évolution du conflit, et surtout de la personnalité et de l’engagement moral des individus », a expliqué Claire Mouradian à i24NEWS.

Des portraits de Justes dont le Suédois Raoul Wallenberg à Budapest et le Portugais Aristides de Sousa Mendes à Bordeaux ou encore d’autres moins connus comme le Japonais Siguhara ou le Chinois Ho Feng Shan sont également présentés.

Face au nazisme, les réactions des diplomates ont été très divergentes, elles ont tout d’abord reflété les politiques des chancelleries: ils ont appliqué les politiques qui leur étaient dictées. Mais cela ne les a pas empêchés d’exprimer leur ressenti, mêlé à la fois de fascination et de répulsion.

Beaucoup ont également tenté d’avertir des atrocités du régime nazi, des risques d’embrasement de l’Europe mais également du sort des Juifs.

Mémorial de la Shoah / CDJC

Mémorial de la Shoah / CDJCRéfugiés juifs recevant des tickets d’alimentation Shanghai, Chine

Un petit nombre d’entre eux ont essayé d’aider les Juifs, notamment en leur procurant des visas malgré les restrictions drastiques pour leur délivrance tandis que certains diplomates ont sauvé des Juifs, risquant leur carrière, dont quelques grandes figures reconnues et commémorées.

L’exposition révèle aussi des diplomates moins célèbres, complices du génocide. Des diplomates allemands ont aidé à la réalisation de la Shoah, en négociant l’arrestation et la déportation de Juifs dans les pays occupés ou alliés du Reich.

Une réflexion sur le rôle des diplomates actuels

« Les événements de la Seconde Guerre mondiale ont sans doute contribué à la réflexion sur la nécessité de mieux définir en droit international le concept de crimes contre l’humanité et d’institutionnaliser la répression de ces crimes d’Etat. Ces dernières années, la notion de compétence universelle pour la répression de ces crimes commis hors du territoire d’un Etat s’est répandue, et on a vu aussi la création d’ambassade thématique en France, en 2000, avec l’ambassade des droits de l’homme, pour la dimension internationale de la Shoah, des spoliations et du devoir, » a affirmé Claire Mouradian à i24NEWS.

Pendant la Shoah, de nombreux diplomates ne relaient pas les témoignages sur les massacres en cours. Certains, indignés, en informent leurs autorités. C’est le cas du ministre plénipotentiaire de France à Bucarest, Jacques Truelle, avant son ralliement au gaullisme en 1943.

« Les diplomates à l’époque ne représentaient qu’un corps d’élites, issus souvent de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, avec leurs préjugés et comportements liés à leur statut social, leurs idées et valeurs propres, mais aussi le devoir de servir leur Etat. Ils n’étaient pas très nombreux, n’avaient que peu d’atouts et d’armes à leur disposition. L’action de quelques individus a pu faire la différence, même si le nombre de personnes sauvées peut paraître dérisoire au regard de celui des victimes », a déploré Claire Mouradian.

Plusieurs conférences venant compléter les thèmes abordés sont également organisées dans le cadre de l’exposition autour des « diplomates sous Vichy » ou encore de quelques personnalités comme Aristides de Sousa Mendes ou Paul Morand.

L’exposition a lieu jusqu’au 8 mai prochain.

Caroline Haïat est journaliste pour le site d’i24NEWS en français
Caroline Haïat Journaliste web i24NEWS

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