Les médias défaillants face au terrorisme

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Dans un entretien express, Dominique Wolton, qui se trouvait à Beyrouth dans le cadre d’une conférence, nous livre sa philosophie de la communication qu’il conçoit comme un outil de progrès et de conciliation, mais aussi, le pont par excellence pour rapprocher les cultures, à moins que l’abus de son usage ne vire vers ce qu’il appelle l’incommunication – un concept propre à lui – ou « l’illusion de la communication par écrans interposés ».

« C’est un monstre de la communication. » C’est en ces termes que Joseph Moukarzel, doyen de la faculté de communication à l’Université antonine, décrit Dominique Wolton, chercheur « classe exceptionnelle », selon les échelons du CNRS, dont il est directeur de recherche, mais non seulement. Membre du conseil d’administration du groupe France Télévisions, directeur de la revue Hermès, ce géant de l’univers de la Com ne saurait être défini par la pléthore de titres prestigieux additionnels qu’il a décrochés tout au long de sa carrière. Ce qui le définit le mieux, c’est probablement son humanisme intelligent et subtil qu’il met au service de la communication, ou l’inverse. M. Moukarzel dira également que c’est un rêveur, un visionnaire. « Son monde à lui, c’est le monde de la diversité, du pluralisme, de la tolérance, de l’amour, un amour sans frontières où la communication est le lien essentiel de l’humanité », souligne le doyen.

« L’idéologie actuelle de la communication en fait une idéologie technique, voire même une idéologie de l’information et des systèmes interactifs, ce qui conduit à faire de l’incommunication un impensé de la communication. (…) Huit milliards ½ de personnes devant un écran ne se comprennent pas mieux qu’avant. » Dominique Wolton.

Dominique-WoltonTrès tôt déjà, dès 1985, Dominique Wolton avait anticipé, dans un ouvrage intitulé Terrorisme à la une, les appétences du terrorisme international à mettre à profit tout ce qui était à leur disposition, notamment les médias, pour leur propagande. La question qu’il avait alors soulevée était de savoir ce que fait l’Occident face à cette situation. L’expert est convaincu qu’il faut absolument faire face à la propagande de la terreur et au chantage dans le domaine de l’information et de l’image par le biais d’une « pédagogie et d’une déontologie » qui restent à construire. « Les terroristes ont compris que les médias sont en concurrence les uns avec les autres et ils en profitent. C’est là où il faut absolument arriver à ralentir et établir une déontologie plus sérieuse », dit-il.

« Il faut les boycotter ! »

Concrètement parlant, les médias doivent prendre une décision de ne pas montrer les exécutions, les chantages à la mort. « On arrête ! On les boycotte ! » préconise l’expert qui invite les médias à cesser de distiller des informations en boucle, ce qui équivaut « à une dramatisation excessive qui angoisse tout le monde. Il faut prendre de la distance historique, culturelle et religieuse. Mettre les événements en perspective. Expliquer pourquoi. Plutôt que d’être dans la folie du direct, de l’instantané et de la concurrence entre médias, il faut sélectionner l’info, vérifier, faire des enquêtes, injecter de l’histoire, de la culture, faire du comparatisme. Au nom de l’information, on fait n’importe quoi maintenant », dénonce M. Wolton, qui pointe du doigt les risques d’erreur et les dangers du direct.
« Le direct est à la fois l’idéal du journalisme et sa pire solution. Il faut absolument ralentir, se décaler, résister au chantage, donc réinventer une forme de journalisme. »
Et d’enchaîner : « La tragédie aujourd’hui est que le journaliste ne va plus beaucoup sur le terrain. Au lieu qu’il fasse le tour du monde, il fait le tour de son ordinateur. Il faut aller voir la réalité, sentir, humer. Évidemment ça coûte cher. Qu’est-ce qui coûte cher dans le journalisme ? C’est l’homme. Qu’est-ce qui ne coûte pas cher dans l’information ? C’est l’ordinateur. »

Pour M. Wolton, la légitimité du journaliste est d’autant plus fragile qu’elle est fonction de la confiance qu’il peut inspirer à travers la crédibilité, le sérieux de ses reportages et l’éthique dont il fait preuve. « Autrefois, le journaliste parlait au nom de l’opinion publique. Maintenant il parle en son propre nom. » « Ce n’est pas en faisant la course à l’événement, la course à l’information et au scoop qu’il va forcément gagner de la légitimité. C’est là où il y a un contresens. Il faut qu’il dise des fois ” je ne sais pas “, ” je ne veux pas ou ” je ne peux pas “. »

Argent, prestige et influence

Le journalisme a-t-il rejoint le monde des affaires et du show-business?

« Si on veut sauver le journalisme comme acteur déterminant de la démocratie, il faudra absolument qu’il y ait une lutte politique que doivent mener les journalistes contre les capitalistes. Les capitalistes, les patrons des médias, veulent faire de l’argent. Ils veulent à la fois de l’influence et du prestige, mais, à la limite, l’information, ils s’en fichent. L’idéal d’un journaliste c’est quand même l’information. Les journalistes sont coincés, mais il va bien falloir qu’ils se révoltent. Et pourquoi ne se révolteraient-ils pas ? »
Pour cet expert, tout le monde peut faire de l’information aujourd’hui et devenir un « micro-journaliste », par le biais d’Internet ou par le biais des réseaux. « Les journalistes font fausse route de croire que leur avenir est dans Internet. Leur avenir sera dans la mise à distance d’Internet et du progrès technique », quand bien même ils seraient inquiets de la concurrence internationale, dit-il.

Résister à la « peopolisation »

Le journaliste devrait-il alors à se rapprocher un peu plus du monde académique?
« En trente ans, les journalistes se sont trop rapprochés des politiques. On dit d’ailleurs qu’ils couchent ensemble. Il faut absolument sauvegarder le journalisme dans sa grandeur. D’où la nécessité de prendre de la distance. Effectivement, il faut qu’ils se rapprochent du monde de la connaissance. Ce que peut faire le journaliste, c’est mieux utiliser la connaissance et la culture du monde académique, tout en les traitant de manière journalistique. À condition que le monde académique veuille bien s’ouvrir aussi sur les journalistes et se départir de son arrogance. »

Wolton-montrer-le-pouvoir_522_348Le journalisme n’est jamais une information mais une construction, un choix arbitraire, poursuit l’expert. « La grandeur du journaliste, c’est d’assumer ce choix », assure-t-il. Et de rappeler la règle sacro-sainte de ce métier, à savoir que le journalisme est inévitablement du côté du contre-pouvoir.
« Il faut qu’il apprenne à durer, résister aux pressions des politiques, mais aussi, à la pression de la “peopolisation”. Les journalistes ont plus intérêt à se rapprocher du monde de la connaissance que du côté people ou des politiques », dit-il.

Refuser les amalgames

Quel rôle peut jouer la communication dans le clash des cultures et des religions dont on témoigne aujourd’hui ?
« Une chose est sûre : il faut éviter que les médias deviennent les acteurs de la guerre des cultures », préconise Dominique Wolton. « La pire des choses, dit-il, c’est de voir les médias occidentaux prendre tout l’islam, tous les musulmans, comme un seul adversaire homogène. Il faut refuser les amalgames et les images caricaturales. »

« Nous avons dû beaucoup humilier les peuples… »

Éviter le piège de la généralisation et des clichés suppose un effort de compréhension approfondie, pour pouvoir appréhender des phénomènes aussi complexes que le terrorisme, par exemple.
« Pour que quelqu’un devienne terroriste, c’est qu’il a été beaucoup humilié. Nous, les Occidentaux, avons dû beaucoup humilier les peuples pendant des dizaines d’années pour en arriver à fabriquer des terroristes », assure l’expert. « L’information beaucoup plus complète aujourd’hui sur la Syrie qu’il y a cinquante 50 ans n’a pas suffi à susciter une mobilisation politique internationale », enchaîne-t-il.
« Sur la résistance intérieure on a effectivement pu avoir quelque chose. Les officiels syriens par ailleurs savent très bien manipuler les médias internationaux. Hélas, dans les deux cas, cela ne suffit pas à déclencher l’action politique. Car la politique, c’est autre chose que l’information. »

OLJ

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