Israël veut une véritable zone tampon en Syrie, pas un vide dangereux
Alors que l’attention reste focalisée sur Gaza et le Liban, une autre ligne de front se consolide en silence : le sud de la Syrie et le plateau du Golan. Depuis la chute du régime d’Assad et son remplacement par un gouvernement sunnite dirigé par le président Ahmed al-Sharaa fin 2024, Tsahal a profondément modifié son dispositif au-delà de la frontière. Pour Jérusalem, il ne s’agit pas d’une aventure territoriale, mais d’un impératif né d’une crainte claire : voir émerger, à quelques kilomètres des localités israéliennes, un nouveau foyer djihadiste incontrôlé.
Concrètement, l’armée israélienne a établi neuf positions à l’intérieur de la zone tampon syrienne, certaines jusqu’à une quinzaine de kilomètres au-delà de la ligne de séparation. Ces postes servent de bases pour des raids ciblés contre des cellules terroristes, la capture d’armes et de missiles, et la surveillance des mouvements de groupes radicaux sunnites, qu’ils soient intégrés à la nouvelle armée syrienne ou qu’ils agissent en marge du régime. Le dispositif s’accompagne de nouvelles tranchées antichars, de travaux de génie et du renforcement de la clôture de sécurité le long du Golan.
La récente opération dans le village de Beit Jinn, les 27 et 28 novembre, illustre ce nouveau terrain de confrontation. Une unité de Tsahal y a pénétré pour arrêter des membres de Jamaa al-Islamiyya, branche armée des Frères musulmans libanais. L’assaut a tourné à l’affrontement prolongé : six soldats israéliens ont été blessés sous le feu, nécessitant une couverture aérienne et l’évacuation par hélicoptère. Selon les premiers bilans, une vingtaine de terroristes ont été neutralisés. Pour Israël, ce type d’opération montre à la fois le prix humain payé sur le terrain et la nature des menaces qui se structurent à la lisière de sa frontière.
Pour Dina Lisnyansky, spécialiste des mouvements islamistes au Centre Moshe Dayan de l’université de Tel-Aviv, le message est clair : ce n’est pas le moment de reculer. Elle rappelle qu’Ahmed al-Sharaa, ancien chef djihadiste devenu président, concentre aujourd’hui ses efforts sur la stabilisation intérieure et l’attraction d’investissements étrangers, ce qui rend peu probable une offensive conventionnelle contre Israël. Mais, souligne-t-elle, la zone frontalière abrite déjà un mélange explosif de forces : éléments de l’État islamique et d’Al-Qaïda, restes de Tahrir al-Sham et milices inspirées des Frères musulmans, qui opèrent parfois en dehors de tout contrôle effectif de Damas. Dans ce contexte, elle estime qu’un retrait des positions israéliennes serait prématuré et risqué.
Le 3 décembre, le Premier ministre Benyamin Netanyahu est venu rendre visite aux soldats blessés lors des heurts récents. Il y a réaffirmé la doctrine israélienne : tirer les leçons du 7 octobre en empêchant, au nord comme au sud, toute reconstitution d’une base terroriste au contact direct des communautés israéliennes et des villages druzes alliés. Jérusalem exige désormais qu’un éventuel accord avec la Syrie inclue une zone tampon démilitarisée allant de Damas jusqu’à la zone de séparation existante, en englobant les pentes et le sommet du mont Hermon. Netanyahu se dit ouvert à un arrangement politique, mais uniquement si ces principes de sécurité sont gravés dans le marbre.
Face à cette ligne dure, le nouveau régime syrien plaide sa cause sur la scène internationale. À Doha, Ahmed al-Sharaa a accusé Israël de « combattre des fantômes » et d’« exporter ses crises » pour détourner l’attention de Gaza, en exigeant le retour aux lignes de l’accord de désengagement de 1974 et le retrait des forces israéliennes au-delà du Golan. À Damas comme dans plusieurs capitales arabes, l’expansion de la présence militaire israélienne dans la zone de séparation est dénoncée comme une violation de l’arrangement encadré par l’ONU.
Pour le professeur Eyal Zisser, vice-recteur de l’université de Tel-Aviv et spécialiste de la Syrie, le tableau est nuancé : il ne voit pas de menace d’invasion syrienne classique, mais décrit un « chaos contrôlé » le long de la frontière, où des groupes extrémistes comblent le vide laissé par l’armée syrienne. Ces cellules peuvent, à tout moment, transformer ce « bruit de fond » sécuritaire en attaques ciblées contre des cibles israéliennes. Dans le même temps, la marge de manœuvre de Tsahal est limitée par la volonté américaine de préserver le nouveau régime à Damas.
Au final, le débat ne porte plus seulement sur la légitimité d’une présence israélienne temporaire au sud de la Syrie, mais sur la question de savoir qui, concrètement, empêchera les djihadistes de s’installer au pied du mont Hermon. Pour Israël, la réponse est simple : tant qu’aucune zone tampon réellement démilitarisée, vérifiable et respectée n’existe, se retirer serait un pari que l’État hébreu n’est pas prêt à tenter, surtout après le traumatisme du 7 octobre.
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