L’attentat de l’AMIA a changé à jamais les Juifs sud-américains

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Comment l’attentat de l’AMIA a changé pour toujours les Juifs d’Amérique latine

AMHERST, Mass. ( JTA ) – Vingt-cinq ans après l’attaque terroriste qui a visé le centre caritatif juif AMIA de Buenos Aires, faisant 85 morts et des centaines de blessés, une chose est claire : la vie des juifs latino-américains a changé à jamais.

Avec  près de 200 000 Juifs à l’époque, de différentes origines ethniques et courants religieux, l’Amérique latine représentait l’une des plus grandes populations juives après Israël, les États-Unis et l’Europe. Le matin du 18 juillet 1994, à 9h53, ces communautés relativement calmes, vivant avec un certain laissez faire – dans une région peu réputée pour avoir connu ouvertement l’existence d’un quelconque type d’antisémitisme local dangereux – se sont retrouvées face à face à leurs propres vulnérabilité. 

Malgré la distance qui les séparait du conflit du Moyen-Orient, la tragédie les a placé directement dans son orbite. Il est rapidement devenu évident que les terroristes étaient des membres iraniens liés au président argentin de l’époque, Carlos Saul Menem, d’origine syrienne. En mars 1992, un attentat terroriste avait eu lieu à l’ambassade israélienne à Buenos Aires. À l’instar de l’attaque de 1993 contre le World Trade Center, avant-coureur du 11 septembre, cet attentat est maintenant perçu comme une préfiguration de ce qui allait se passer à New York, 7 ans plus tard.

La réaction immédiate, dans le monde juif hispanique, à l’attaque de l’ Asociación Mutual Israelita Argentina a  été de resserrer les liens. Des mesures de sécurité à long terme ont été mises en place dans les écoles, les synagogues et les centres sportifs et culturels, non seulement en Argentine, mais également au Mexique, au Chili, en Colombie, au Brésil, au Venezuela et dans d’autres pays. En tant que visiteur désireux d’assister aux offices, par exemple, vous ne pouviez plus simplement vous présenter à la porte. Une identification appropriée était maintenant requise, souvent des mois à l’avance. De même, des policiers armés étaient postés à l’extérieur des locaux. Les gardes accompagnaient des rabbins et d’autres dirigeants juifs dans la rue.

Plus important encore, l’antisémitisme de la région était désormais envisagé sous un nouvel angle. En particulier, il y avait de la méfiance. Après tout, l’Amérique latine compte la plus grande concentration de Palestiniens en dehors du Moyen-Orient. Comme les Juifs, ils forment une minorité pacifique. Il y a sans doute des extrémistes des deux côtés.

Mais la secousse sismique allait plus loin. Après la tragédie de l’AMIA, il est devenu évident que l’antisémitisme hispanique devait être compris dans ses propres termes. Alors que ses racines étaient liées au même type de haine anti-juive ancestrale en Europe, aux États-Unis et dans le monde arabe, les forces spécifiques qui l’ont façonnée en Argentine, au Venezuela et ailleurs dans la région ont mis en évidence un métabolisme unique s’inscrivant dans la lutte contre l’antisémitisme global – tout en répondant aux conditions locales qui les ont favorisées.

Cela avait commencé pendant la période coloniale, quand l’Inquisition espagnole persécutait les nouveaux chrétiens (Conversos) et les autres, qu’elle décrivait comme hérétiques. Cela avait duré pendant la période de fanatisme anti-immigré du début du XX e siècle, atteignant son apogée à Buenos Aires lors de la Semana Trágica de 1919, le premier et le seul pogrom à avoir jamais eu lieu dans les Amériques, dans lequel les Juifs ont été pris pour cible, parce qu’ils étaient considérés comme des communistes et des anarchistes. Environ 700 personnes sont mortes.

L’attaque de l’AMIA a propulsé la carrière de l’idéologue antisémite Norberto Ceresole vers de nouveaux sommets. Ceresole, un argentin devenu conseiller et confident de l’homme fort vénézuélien Hugo Chavez, a expliqué que c’était Israël et les Juifs Argentins qui avaient orchestré l’explosion d’AMIA afin de créer de l’empathie auprès des autres et d’augmenter leur influence financière et politique en Amérique latine. Ceresole et d’autres étaient en partie responsables de la mutation de l’antisémitisme en antisionisme dans le monde hispanophone, décrivant Israël comme le représentant du monde satanique dans l’hémisphère sud et les juifs d’Amérique latine comme son instrument de manipulation.

Parmi les autres conséquences postérieures à 1994, on compte la ré-émergence de néonazis au Paraguay, au Brésil, en Bolivie, au Chili et en Argentine. L’un de leurs théoriciens était Miguel Serrano, un ami de CG Jung et l’auteur de « La visite de la reine de Saba» (1960), qui affirmait dans de nombreux volumes, qu’Adolf Hitler allait renaître en Amérique latine. La rhétorique de Serrano a trouvé un écho parmi les enfants d’anciens nazis et d’autres Allemands qui ont immigré en Amérique du Sud, dans le cadre de la soi-disant «route des rats» qui a permis à Adolf Eichmann, Josef Mengele et d’autres officiers SS, aidés par le Vatican, de s’échapper à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme Ceresole, Serrano a vu l’attentat de l’AMIA comme l’avènement d’un nouvel âge dans lequel les Juifs d’Amérique latine étaient des relais pour mettre en œuvre l’influence d’Israël dans le Cône Sud. 

En effet, à la suite de l’enlèvement d’Eichmann par des agents du Mossad à Buenos Aires en 1960, des organisations d’autodéfense souterraines juives étaient actives, notamment en Argentine, au Chili, au Venezuela et au Mexique. L’attaque de l’AMIA a entraîné la nécessité de réévaluer ces stratégies. Un examen approfondi de la vie de Mauricio “Tata” Furmanski, le dirigeant sioniste récemment décédé (né en 1928, il se considérait comme un Maccabi moderne) permettra de comprendre plus avant et plus complètement l’orchestration de ces entités d’autodéfense avant et après 1994.

Personnellement, l’attaque m’a fait prendre conscience de mon propre rôle d’érudit juif mexicain et d’intellectuel public aux États-Unis. J’ai réalisé que la connaissance de l’histoire des Juifs d’Amérique latine était terriblement limitée en dehors de la région. Il était temps d’ouvrir les yeux sur l’histoire des crypto-juifs du Nouveau Monde, sur l’antisionisme des Amériques et sur la voix latente mais dangereuse des néo-nazis de la région. En élargissant les horizons des gens sur ce qui motive les Juifs latino-américains et dans quelles circonstances ils vivent, leur rôle dans l’esprit du temps actuel serait mieux pris au sérieux.

En bref, l’attaque de l’AMIA a sonné le réveil. Après 1994, il est clair pour les Juifs d’Amérique latine que l’antisémitisme, parfois ignoré ou, au contraire, exagéré, constitue un danger clair et présent, lié simultanément aux factions d’extrême droite et d’extrême gauche de la région. La communauté a compris que, peu importe à quel point vous pensiez que votre pays était périphérique (par rapport au conflit arabo-israélien), le globalisme vous aspirait. Pour combattre efficacement l’antisémitisme, il fallait, à la fois, comprendre le rôle des défenseurs locaux et la nécessité de constituer des liens internationaux.

est professeur de sciences humaines, sciences latino-américaines au Amherst College, éditeur de Restless Books et animateur de l’émission NPR In Contrast. Son livre The Seventh Heaven : Travels through Jewish Latin America (Pittsburgh) sera publié en octobre.

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