Dans l’étreinte des États‑Unis face à l’Iran se cache un grand danger

Malgré les vagues de frappes, l’Iran a réussi à préserver ce qui lui tient vraiment à cœur. Son programme nucléaire a été à peine touché, et son dispositif de missiles – déjà atteint lors de l’opération « Avec le Lion » – est en cours de réhabilitation. Trois options se trouvent actuellement sur la table pour éliminer la menace et remporter la guerre, tandis qu’un fossé d’intérêts croissant apparaît entre Israël et les États‑Unis. Tamir Hayman, ancien chef du renseignement militaire israélien, ayant servi dans cette guerre, livre ici une tribune spéciale.

La campagne contre l’Iran et ses supplétifs n’est pas encore terminée. Et bien qu’aucune image de fin n’existe encore, il vaut la peine de s’arrêter un instant, de regarder en arrière et de résumer sa première phase. Car c’est une guerre singulière : la plus grande au Moyen‑Orient depuis 2003, et la première où Israël combat aux côtés d’une coalition active avec les États‑Unis. Elle influence le statut d’Israël dans le monde et dans la région, et ses leçons sont essentielles au cas où les hostilités reprendraient.

Les succès tactiques sont clairs : Israël et les États‑Unis ont réussi à détruire des capacités militaires, des mécanismes de commandement et de contrôle, à perturber l’économie et à infliger de lourds dommages à la production et au lancement de missiles.
Mais les centres de gravité du pouvoir iranien tiennent toujours : le régime a survécu et a même développé une conscience de résilience. L’Iran détient encore plus de 1 500 missiles opérationnels ; ses supplétifs ont tous agi (même s’ils ont été peu efficaces) ; et le projet nucléaire n’a été que légèrement atteint (selon un rapport du renseignement américain, la guerre n’a rien changé à l’estimation du temps nécessaire à l’Iran pour atteindre la capacité nucléaire – autrement dit, rien n’a changé sur ce point).

Ce qu’a traversé l’Iran entre les vagues de combats

La voie vers cette campagne a été ouverte après que la « guerre des 12 jours » de juin 2025 n’a pas offert de solution durable. Ce conflit avait réussi à repousser le programme nucléaire, à affaiblir temporairement l’effort de production de missiles et à démontrer l’infériorité militaire de Téhéran face à Jérusalem – mais dès sa fin, il était clair que cet acquis n’était pas stable. Tant que le régime restait en place et qu’un stock d’uranium enrichi se trouvait sur le sol iranien, le problème n’était pas résolu – seulement reporté.

En effet, dans les mois qui ont suivi, l’Iran a rapidement reconstruit ses capacités :

  • Nucléaire : à Fordo, certaines capacités souterraines préoccupantes ont été restaurées. L’Iran a développé le site du mont Maakhouch comme futur lieu d’enrichissement, supposé plus résistant aux frappes aériennes.
  • Missiles sol‑sol (balistiques) : la production de missiles a été relancée, et le rythme mensuel de fabrication a même augmenté.
  • Supplétifs : Téhéran a renouvelé son soutien aux milices chiites et réussi à transférer financements et armes au Hezbollah, y compris via le territoire syrien, bien que le nouveau régime syrien soit hostile à l’Iran et au Hezbollah.

Les objectifs de la guerre – entre ambitions et réalités

L’un des principaux problèmes de cette campagne est l’écart entre l’ambition de renverser le régime et une planification militaire plus modeste : « user les capacités et éliminer les menaces tout en créant les conditions d’un effondrement futur ». L’objectif maximaliste provenait d’une sous‑évaluation de la stabilité du régime iranien après la répression des émeutes, d’un excès de confiance et de l’illusion née des succès antérieurs (comme celui des États‑Unis au Venezuela). La planification militaire plus prudente résultait des limites de la puissance aérienne : on ne renverse pas un régime sans une invasion terrestre d’envergure.

Cet écart a provoqué un désalignement entre la stratégie (vision et moyens) et sa mise en œuvre opérationnelle (plan de guerre). Ce décalage a aussi créé une crise d’attentes dans une grande partie du public israélien, qui voyait dans la chute du régime un but digne du sacrifice – alors que tout résultat moindre a été perçu comme une déception.

Le déroulement de la guerre – trois perturbations majeures

Trois facteurs ont marqué la mise en œuvre du plan : la résilience du régime, le détroit d’Hormuz et la profondeur souterraine stratégique.

  • Le régime : l’Iran a adopté un commandement décentralisé et résistant. Ainsi, malgré une ouverture de guerre brillante qui a éliminé la plupart des dirigeants militaires et politiques, aucun vide de pouvoir ne s’est créé, et le pays n’a pas sombré dans le chaos. La nomination de Mojtaba Khamenei comme Guide suprême, prévue par la Constitution, a stabilisé le système, bien que son rôle reste limité.
  • Hormuz : la fermeture du détroit a modifié la nature du conflit. Elle a exercé une pression mondiale sur les États‑Unis, détournant leur attention vers les questions d’énergie, de navigation et d’infrastructures vitales. Pour Washington, ce fut un facteur central ; pour Israël, un élément marginal. Ce décalage d’intérêts entre les membres d’une même coalition militaire est malsain.
  • Les infrastructures souterraines : la plupart des installations nucléaires et balistiques iraniennes ont survécu dans des bunkers. C’est aussi le cas des principaux états‑majors. Conclusion banale mais essentielle : la puissance aérienne, aussi brillante soit‑elle (et l’armée de l’air israélienne a fait preuve d’une excellence remarquable), peut infliger des dégâts, mais pas détruire des systèmes conçus pour survivre sous terre. Puisque nos ennemis le savent, cette limite doit influencer la définition des buts de guerre, la construction de la puissance militaire israélienne et les futures méthodes de combat.

Conséquences de la guerre sur le Moyen‑Orient

La campagne a ébranlé la perception de sécurité des pays du Golfe. Leur stratégie de « couverture des risques », fondée sur des alliances diverses, n’a pas suffi à les protéger contre la brutalité iranienne. Les dégâts aux infrastructures, aux transports, aux ports et à la stabilité ont prouvé que la sécurité face au voisin du nord est essentielle à leur avenir : éliminer la menace iranienne n’est plus un luxe.

Au Liban, l’entrée du Hezbollah dans la guerre a suscité une violente critique interne, sa participation ayant révélé au grand jour qu’il agit sur ordre de Téhéran et à l’encontre des intérêts libanais. La « zone de sécurité » conquise, formant la « ligne jaune », réduit la menace directe pour les habitants du nord d’Israël mais ne supprime pas les menaces de missiles, roquettes, drones et UAV. Elle expose l’armée israélienne à un frottement permanent avec le Hezbollah, si la situation perdure sans issue militaire ou diplomatique.

Conséquences sur le statut d’Israël

L’image internationale d’Israël oscille entre deux pôles : celui du combattant habile et celui du « brute cynique ». Le premier est une opportunité ; le second, un danger grave pour l’État et pour le peuple juif de la diaspora.

  • Aux États‑Unis : la coopération avec Washington a montré Israël à son apogée technologique et militaire, impressionnant les Américains. En parallèle, monte aux États‑Unis l’idée qu’Israël les a entraînés dans une guerre qui n’était pas la leur. Sur fond de trois années de conflit et d’une perception mondiale d’un Israël réticent à tout accord diplomatique, cette image négative s’aggrave, notamment aux États‑Unis.
  • Dans la région : au Moyen‑Orient, on comprend de plus en plus qu’Israël a modifié sa doctrine de sécurité d’une manière perçue comme menaçante pour les États arabes modérés (y compris ceux en lien avec lui). Selon cette perception, Jérusalem ne cherche plus des accords politiques mais fonde sa sécurité sur une guerre permanente et sur des zones tampons portant atteinte à la souveraineté de ses voisins. Cette perception d’Israël comme menace renforce la dissuasion, mais peut aussi provoquer des réactions régionales – remise en cause des accords de paix, frein à la normalisation et course aux armements.

Et maintenant ?

Trois voies sont envisageables pour éliminer la menace et obtenir la victoire : un bon accord, une pression économique prolongée ou une nouvelle guerre. Chacune présente avantages et inconvénients, mais le seul critère décisif doit être l’amélioration durable de la sécurité nationale d’Israël, même après l’ère Trump.

  • Accord nucléaire : un bon accord doit être réellement strict : démantèlement complet du programme, inspection intrusive, retrait des matières enrichies, interdiction d’enrichissement souterrain et destruction des centrifugeuses avancées. Un accord mou laissant à l’Iran une marge de reconstitution future ne ferait que repousser la crise.
  • Campagne de pression : la pression économique peut pousser l’Iran à des compromis ou donner une légitimité à une reprise militaire. Mais elle ne doit pas devenir une stratégie permanente : sans limitation parallèle du réarmement iranien, elle pourrait, paradoxalement, fortifier le régime en détresse et l’inciter à accélérer vers la bombe.
  • Reprise des hostilités : une nouvelle guerre devrait être centrée sur l’élimination des menaces majeures, à commencer par le nucléaire. Les frappes symboliques (ponts, centrales électriques) ou partielles (un seul site nucléaire) sont insuffisantes. L’expérience montre que l’Iran ne cède pas sous la douleur ; au contraire. En bref : si la guerre reprend, elle doit priver Téhéran de ses principaux atouts de négociation avant les pourparlers ultérieurs.

La prochaine étape

La décision stratégique face au programme nucléaire iranien reste à venir. Si la trêve actuelle devient une politique durable de « ni accord ni attaque », l’Iran pourra reconstituer sa puissance – à moins qu’un effondrement du régime ne survienne avant, ce qu’on espère sans pouvoir le prévoir. En revanche, si le blocus américain actuel favorise un accord nucléaire rigoureux ou une reprise efficace de la guerre, il sera possible de modifier durablement la donne de la menace iranienne, même sans chute du régime.

Dernier mot – le danger de l’étreinte américaine

Israël a restauré sa dissuasion tactique et démontré une valeur militaire précieuse aux yeux des Américains. Mais cette même étreinte américaine et les contraintes qu’elle lui impose donnent à Israël l’image d’un État sous tutelle. À long terme, c’est nuisible : cela affaiblit l’image d’une Israël indépendante et forte, maîtresse de sa sécurité. L’externalisation de la politique de défense israélienne contredit la doctrine traditionnelle de sécurité nationale. Cette tendance est très utile à court terme, mais redoutablement dangereuse sur le long terme.

Le major-général (réserviste) Tamir Heyman a servi dans la réserve au sein du département du renseignement militaire pendant la guerre du Rugissement de Hari. Ancien chef de ce département, il dirige aujourd’hui l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS).

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