Il est difficile de retrouver avec précision la trace du moment où une nouvelle idée fait sa première apparition sur la scène humaine, spécialement celle concernant l’idée indéfinissable de l’amour. Mais l’amour a une histoire [1] Il y a un contraste que nous avons trouvé dans la pensée grecque puis chrétienne,  entre éros et agape : d’un côté, le désir sexuel et, de l’autre l’amour très abstrait pour l’humanité en général.

Il y a le concept de chevalerie qui fait son apparition à l’âge des Croisades, le code de conduite qui prise la galanterie et les actes héroïques de bravoure afin de « gagner le cœur de la femme ». Il existe l’amour romantique qui fait son apparition dans les nouvelles de Jane Austen, qui décrit la condition que le jeune ou moins jeune homme destiné à l’héroïne doit avoir, un bon revenu et un domaine à la campagne, de manière à illustrer cette « vérité universellement reconnue, que seul un homme en possession d’une bonne fortune, doit être à la recherche d’une femme » [2] Et il y a ce moment dans Un violon sur le Toit où,  influencé par les nouvelles idées de ses enfants dans la Russie prérévolutionnaire, Tevye se tourne vers sa femme Golde, et s’engage alors la conversation suivante :

Tevye : M’aimes-tu ?

Golde : Je suis ta femme !

Tevye : Je sais ! Mais m’aimes-tu ?

Golde : Est-ce que je l’aime ? Je vis avec lui depuis 25 ans, j’ai lutté avec lui, j’ai été affamé avec lui.

25 ans, mon lit est dans son…

Tevye : Shh !

Golde :Si ce n’est pas de l’amour, qu’est-ce ?

Tevye : Alors tu m’aimes !

Golde : Je suppose que oui !

L’histoire intérieure de l’humanité est en partie l’histoire de l’idée de l’amour. Et, à un certain stade, une nouvelle idée fait son apparition dans l’Israël biblique. Nous pouvons en  retrouver la meilleure trace dans un passage hautement suggestif dans le livre de l’un des plus grands prophètes de la Bible, Osée.

Osée a vécu au 8ème siècle avant l’ère commune. Le royaume a été divisé depuis la mort de Salomon. Le royaume du Nord en particulier, à l’époque d’Osée, a basculé, après une période de paix et de prospérité dans l’anarchie, l’idolâtrie et le chaos. Entre 747 et 732 avant l’ère commune, il y a eu pas moins de 5 rois, résultat de séries d’intrigues et de luttes sanguinaires pour le pouvoir. Le peuple également est devenu laxiste : « Il n’y a pas de fidélité ni de bonté, et pas non plus de connaissance de Hachem dans le pays, il y a des jurons, des mensonges, des meurtres, des vols et des actes d’adultères, ils ont dépassé les limites et le meurtre appelle le meurtre » (Os. 4: 1-2).

Comme d’autres prophètes, Osée savait que la destinée d’Israël dépendait du sens de sa mission. La fidélité en Hachem, permet de réaliser des choses extraordinaires : survivre en face des empires, et générer une société unique dans l’ancien monde, de l’égale dignité de tous, en tant que concitoyens sous la souveraineté du Créateur du Ciel et de la terre. En cas d’infidélité, en revanche, il n’était juste qu’un pouvoir parmi les plus mineurs dans le Proche-Orient antique, dont les chances de survie contre les grands prédateurs politiques étaient très modiques.

Ce qui rend remarquable le livre d’Osée, c’est l’épisode par lequel il commence. Hachem dit au prophète de se marier avec une prostituée, et voit à quoi cela ressemble de vivre un amour trahi. Seulement alors Osée aura un aperçu du sens de la trahison de Hachem par le peuple d’Israël. Les ayant libéré de l’esclavage et conduit dans leur pays, Hachem les a vus oublier le passé, abandonner l’alliance, et idolâtrer des dieux étranges. Pourtant, il n’a pas pu les abandonner en dépit du fait qu’eux L’ont abandonné. C’est un passage puissant, portant l’affirmation étonnante que plus que le peuple Juif aime Hachem, Hachem aime le peuple Juif. L’histoire d’Israël est une histoire d’amour entre le D.ieu fidèle et le peuple souvent infidèle. Bien que Hachem soit parfois en colère, Il ne peut que pardonner. Il les emmène comme dans une sorte de seconde lune de miel, et ils renouvelleront leurs vœux de mariage :

“ Par conséquent, je vais maintenant la charmer;

Je la conduirai dans le désert

Et je lui parlerai tendrement…

Je vais me fiancer avec toi pour toujours ;

Je vais me fiancer avec droiture et justice,

avec amour et compassion.

Je vais me fiancer avec toi avec fidélité,

Et tu connaitras Le Seigneur ». (Osée 2: 16-22)

C’est cette dernière phrase – avec sa comparaison explicite entre l’alliance et le mariage – que les Juifs disent lorsqu’ils mettent les téfilines de la main, en enroulant sa lanière autour du doigt comme une alliance.

Shaoul Benchimol – Dirigeant d’entreprise, Akadem

Les maladies bibliques, Tazria-Metsora: le langage du corps  (24 min)
Un verset au milieu de cette prophétie mérite l’examen le plus consciencieux. Cela comporte deux métaphores complexes qui doivent être éclaircies point par point.

« En ce jour, » déclare le Seigneur,

«  tu M’appelleras ‘mon mari’ (ishi) ;

Tu ne M’appelleras plus ‘mon maître’ (baali) (Osée 2: 18)

C’est un double jeu de mots. Baal, en hébreu biblique, signifiait ‘un mari’, mais dans un sens très spécifique – à savoir, ‘maître, propriétaire, possesseur, contrôleur’. Cela signalait une domination physique, légale et économique. C’était aussi le nom du dieu Cananéen – dont Elijah  a défié les prophètes lors la fameuse confrontation au Mont Carmel. Baal (souvent dépeint comme un taureau) était le dieu de la tempête, qui a vaincu Mot, le dieu de la stérilité et de la mort. Baal était la pluie qui imprégnait la terre et la rendait fertile. La religion du Baal, c’est le culte du D.ieu en tant que pouvoir.

Osée met en contraste cette sorte de relation avec l’autre mot Hébreu  signifiant mari, ish. Ici, il rappelle les mots du premier homme à la première femme.

« C’est maintenant l’os de mes os

Et la chair de ma chair ;

Elle sera appelée Femme [ishah],

Parce qu’elle provient de l’Homme [ish] ». (Gen. 2: 23)

Ici la relation homme-femme est fondée sur quelque chose de tout à fait différent que le pouvoir et la domination, la propriété et le contrôle. L’homme et la femme se confrontent l’un à l’autre en similarités et différences. Chacun est l’image de l’autre, pourtant  chacun est séparé et distinct. La seule relation capable de les relier l’un à l’autre sans recourir à l’usage de la force est le mariage en tant qu’alliance – un lien de loyauté réciproque et d’amour dans lequel chacun fait une promesse à l’autre de le servir.

Ce n’est pas seulement la façon radicale de re-conceptualiser  la relation entre l’homme et la femme. C’est également, suggère Osée, la manière dont nous devrions considérer la relation entre les êtres humains et Hachem. Hachem se joint à l’humanité non pas en tant que pouvoir – la tempête, le tonnerre, la pluie – mais en tant qu’amour, et non un amour abstrait, philosophique mais  une passion profonde et  durable qui survit à toutes les déceptions et trahisons. Israël peut ne pas toujours se comporter avec amour envers Hachem, dit Osée, mais Hachem aime Israël et il ne cessera pas d’en être ainsi.

La manière dont nous sommes reliés à Hachem influence la manière dont nous sommes reliés les uns aux autres. C’est le message d’Osée – et vice versa : la manière dont nous sommes en relation  avec les autres affecte la manière dont nous pensons à Hachem. Le chaos politique d’Israël au 8ème siècle avant l’ère commune était intimement connecté à sa dérive religieuse. Une société construite sur la corruption et l’exploitation est une société où tout peut l’emporter sur le droit. Ce n’est pas du Judaïsme mais de l’idolâtrie, le culte de Baal. Maintenant nous comprenons pourquoi le signe de l’engagement est la circoncision, le commandement donné dans la première des parachiot de cette semaine, Tazria.

Pour que la foi soit plus que le culte du pouvoir, celle-ci doit affecter la plus intime des relations entre les hommes et les femmes. Dans une société fondée sur l’engagement, les relations homme-femme sont construites sur quelque chose d’autre, de plus doux que la domination masculine, le pouvoir masculin, le désir sexuel et l’instinct de propriété, contrôle et possession. Baal doit devenir Ish. Le mâle dominant doit devenir le mari attentionné. Le sexe doit être sanctifié et empreint de respect mutuel. L’instinct sexuel doit être circoncis et circonscrit de telle sorte qu’il ne cherche pas à posséder mais se contente d’aimer.  Il existe, par conséquent, plus qu’une connexion accidentelle entre le monothéisme et la monogamie. Bien que la loi biblique ne commande pas la monogamie, il la dépeint néanmoins comme le stade normatif, commencement de l’histoire humaine : Adam et Eve, un homme, une femme. Chaque fois que dans la Genèse un Patriarche se marie avec plus d’une femme, il y a de la tension et de l’angoisse. L’engagement à un D.ieu se reflète dans l’engagement en une personne.

Le mot Hébreu emunah, souvent traduit par “foi”, signifie, en fait, fidélité, précisément, l’engagement que chacun entreprend en se mariant. Inversement, pour les prophètes, il y a une relation entre l’idolâtrie et l’adultère. C’est la manière dont Hachem décrit Israël à Osée. Hachem s’est marié aux Israélites mais ils agissent, en servant des idoles, comme une femme aux mœurs légères (Os. 1-2).

L’amour entre mari et femme – un amour en tout premier lieu personnel et moral, passionné et responsable – est aussi proche de notre compréhension de l’amour de Hachem envers nous et de notre amour idéal pour Lui. Lorsque Osée dit, « Tu connaîtras le Seigneur », il ne veut pas dire la connaissance dans un sens abstrait. Il signifie la connaissance de l’intimité et de la relation, la perception des deux soi à travers l’abîme métaphysique qui sépare une conscience de l’autre. C’est le thème du Cantique des Cantiques, qui humanise profondément encore l’expression mystique d’eros, l’amour entre l’humanité et Hachem. Cela représente la signification de l’une des phrases clés du Judaïsme : «  Tu aimeras le Seigneur, ton D.ieu avec tout ton cœur et avec toute ton âme et avec toute ta force » (Deut. 6:5).

Le Judaïsme, depuis le début, établit un parallèle entre la sexualité et la violence d’une part, la fidélité maritale et l’ordre social, de l’autre. Ce n’est pas par hasard que le mariage est appelé kiddushin « sanctification ». Comme l’alliance elle-même, le mariage est une promesse de loyauté entre deux parties, chacune reconnaissant l’intégrité de l’autre, honorant leurs différences, tout comme ils arrivent ensemble à porter une nouvelle vie à être. Le mariage est à la société ce que l’alliance est à la foi religieuse : une décision  de faire l’amour – pas le pouvoir, la richesse ou la force majeure – les principes générateurs de vie.

Tout comme la Spiritualité est la relation la plus intime entre nous et Hachem, ainsi le sexe est la relation la plus intime entre nous et une autre personne. La circoncision est le signe éternel de la foi Juive car il unit la vie à l’âme avec les passions du corps, nous rappelant que les deux doivent être gouvernés par l’humilité, la retenue et l’amour.

La Britmilah contribue à transformer le mâle en Baal à Ish, d’un partenaire dominant à un mari aimant, juste comme Hachem le dit à Osée : c’est ce qu’Il cherche dans Ses relations avec le peuple de l’Alliance. La circoncision transforme la biologie en spiritualité. L’instinct mâle exhortant à se reproduire devient, à la place, un acte d’alliance avec un partenaire et une affirmation mutuelle. Cela a été, par conséquent, un tournant décisif dans la civilisation humaine comme le monothéisme d’Abraham lui-même. Les deux concernent l’abandon du pouvoir comme la base de la relation, et au lieu de nous aligner avec ce que Dante appelle « l’amour qui fait se mouvoir le soleil et les autres étoiles » [3] La circoncision est l’expression physique de la foi qui vit dans l’amour.

Tazria – Metsora 5775

22 avril 2015 – 3 Iyyar 5775

Par le Grand Rabbin et Lord Jonathan Sacks

Adaptation : Florence Cherki

[1] See, e.g., C. S. Lewis, The Four Loves. New York: Harcourt, Brace, 1960. Simon May, Love: A History. New Haven: Yale UP, 2011.

[2] The famous first line of Pride and Prejudice.

[3] La Divine Comédie, 33: 143-45.

 

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