Inès Madani, la djihadiste qui voulait faire sauter Notre-Dame

2
3286

Inès Madani, l’apprentie djihadiste qui voulait faire sauter Notre-Dame

Enquête

© Apaydin Alain/ABACA

Elle s’appelle Inès Madani et, sur Internet, elle se faisait passer pour un combattant syrien afin de séduire des candidates au djihad. Le 4 septembre 2016, elle et sa complice abandonnaient une voiture chargée de six bonbonnes de gaz devant Notre-Dame. Voici son histoire.

Adossé à un centre commercial, le Quick de Sevran donne sur un ­immense parking hérissé de barrières et de poteaux de stationnement. C’est Inès Madani qui a choisi ce lieu de rendez-vous, peut-être à cause de ses hamburgers géants 100 % halal ou de sa proximité avec le pavillon de ses parents. Sur les images de vidéosurveillance, elle entre dans l’établissement à 17 h 03, vêtue de sa tenue habituelle, un voile long et ample qui la couvre des pieds à la tête. Au bout de sa main gantée, elle tient une rose. Ornella Gillig­mann arrive dans une Nissan de location. Elle porte le niqab. Ce 31 août 2016, veille de rentrée scolaire, son plus jeune fils, âgé de 3 ans, l’accompagne. La voilà face à une inconnue dont elle ne connaît que le nom de guerre : Oum Abderrahman. La vision de ces deux femmes, ­assises devant leurs petits plateaux gris, peut paraître surprenante : d’un côté, une mère dont on n’aperçoit que les yeux bruns derrière des lunettes rectangulaires ; de l’autre, une jeune fille de 19 ans au visage encore adolescent qui lui offre une fleur ­entourée de cellophane. « De la part d’Abou Junayd », lui dit Inès.

Lui non plus, Ornella ne l’a jamais vu, à part en photo sur Inter­net et brièvement sur des vidéos où il n’expose qu’une partie de son corps, une joue, un bras, une épaule. Il se présente comme un djihadiste rentré de Syrie afin de commettre un ­attentat sur le sol français. Voilà plus d’un an qu’il braconne sur les réseaux sociaux comme Facebook et Telegram, une messagerie ultra­sécurisée que les services de renseignement n’arrivent toujours pas à percer. Les hommes qu’il a enrôlés ont tous été arrêtés par la police. Désormais, il recrute des femmes comme Ornella. Ou plutôt, il les courtise. Il repère les plus récep­tives à sa cause, les approche sans les brusquer sur des ­forums géné­ralement dédiés à un islam rigoriste. Il débat avec elles d’un point de doctrine, les complimente sur la justesse de leurs ­réponses, les flatte, ­devine leurs failles, comprend leurs désirs. Au fil des messages, la discussion devient intime, parfois ardente. Il joue, parle de les épouser, les met en concurrence, en répudie une, jette son dévolu sur une autre. Sous ses belles paroles, il les entraîne dans un jeu amoureux et mortifère.

Cela fait trois mois qu’Abou Junayd flirte ainsi à distance avec Ornella Gilligmann. Pour le rejoindre, cette mère de trois ­enfants sans emploi se dit prête à tout quitter, sa maison près de Montargis comme son époux qui, à sa demande, vient de lui accorder verbalement le divorce, en présence de témoins, selon le rituel musulman. Abou Junayd et elle ont prévu de se marier. Un « jawez », comme ils disent, dans leur argot numérique, ponctué de « mdrrr » (mort de rire) et entremêlé d’interjections en arabe. Encore une fois, pas devant le maire, mais face à un « tuteur », à la mode de Daech. Avant cela, elle a une mission à remplir, « un service (…) pas très net », comme elle le dira à un juge de la section antiterroriste.


Des policiers devant Notre-Dame (Apaydin Alain/ABACA)

Dans son dernier message, Abou Junayd lui demande de se rendre au Quick de Sevran pour retrouver Oum Abderrahman qu’il présente comme sa sœur. Sous les néons du fast-food, les deux femmes voilées discutent durant deux heures et demie, pendant que le gamin s’amuse dans l’aire de jeu. Quatre jours plus tard, le 4 septembre 2016, elles tenteront de mettre le feu à une Peugeot 607 remplie de bonbonnes de gaz, garée dans une contre-­allée le long de la Seine, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame de Paris. L’attentat devait faire des dizaines de morts et marquer les esprits, un mois et demi à peine après le carnage de Nice.

Inès Madani et Ornella Gilligmann sont aujourd’hui incarcérées dans des prisons distinctes, la première à Beauvais, la seconde à Fleury-Mérogis. Mises en examen pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle » et « tentative d’assassinat », elles encourent la réclusion criminelle à perpétuité. En attendant leur procès, chacune renvoie à l’autre la responsabilité de l’attentat raté. Très loquace depuis le premier jour de sa garde à vue, Ornella clame son innocence : « Je n’ai jamais été une extrémiste pro-Daech », lance-t-elle durant un interrogatoire, le 29 mars 2017. Ses envies de meurtre confiées par SMS à Abou Junayd ? Son rêve de foncer dans la foule avec sa voiture en écoutant des chants guerriers ? « Je lui ai dit ça pour l’épater, rétorque-t-elle, pour entrer dans son délire. » Ses conciliabules au Quick de Sevran avec Inès Madani ? « Elle m’a fait l’éloge d’Abou Junayd en me disant qu’il m’aimait vraiment, qu’il n’avait jamais aimé autant. Nous avons parlé essentiellement de lui. » Elle répète n’avoir agi que par amour pour son djihadiste invisible. « J’étais totalement soumise à lui. »

Le 18 mai 2017, neuf mois après les faits, le juge chargé de l’enquête a un secret à lui révéler : Abou Junayd n’a jamais existé. Le numéro de téléphone qu’elle composait appartenait en réalité à Inès Madani. L’amant virtuel et sa pseudo-sœur ne faisaient qu’un, lui annonce-t-il brutalement. C’était avec une femme, et non un homme, qu’elle entretenait ces échanges passionnés. Sous le choc, Ornella Gilligmann refuse de le croire. « J’ai parlé avec lui ! s’écrie-t-elle. Je l’ai vu sur des vidéos, même si c’était en partie. Pour moi, il n’y a qu’une explication, c’est qu’il vivait avec Inès Madani. J’entendais en arrière-fond sa mère qui l’appelait. »

Inès Madani mettra du temps à avouer la supercherie. Durant sa garde à vue, elle déclare être la seule responsable, puis se tait. « Elle prend alors tout sur son dos », explique son avocat, Me Laurent Pasquet-Marinacce. Elle ne sort de son silence que le jour où elle comprend qu’Ornella lui attribue tous les torts. Lors de leur confrontation, elle admet s’être fait passer « pour un homme » auprès d’elle, mais nie l’avoir abusée ou séduite. « Elle ment quand elle dit qu’elle est tombée amoureuse d’Abou Junayd, s’écrie Inès. Quand je l’ai connue, elle parlait déjà de son divorce. Elle était déjà radicalisée. Peut-être même plus que moi. » Le choix de la cible, c’était l’idée de sa complice, assure-t-elle. Lemodus operandi également. Leur rencontre à Sevran avait pour unique but de discuter de leur projet meurtrier.

« Si Ornella était aussi radicalisée et déterminée à commettre un attentat que vous le dites, quel besoin aviez-vous de vous faire passer pour un homme ? De la séduire, d’avoir des discussions charnelles avec elle ? lui demande alors le juge. – À ce moment-là, c’était un jeu. »

Dans la vraie vie, Inès Madani est une postado mal dans sa peau, timide et effacée. Sur Internet, elle devient un garçon enjôleur, sûr de lui, résolu et dominateur. Elle a peu d’amies et passe l’essentiel de son temps recluse dans sa chambre ; son double masculin multiplie les conquêtes virtuelles. Elle manque d’assurance ; il exerce sur ses affidés, hommes et femmes confondus, une véritable emprise. Elle parle peu ; il inonde ses correspondantes de milliers de messages. Sous ce masque, Inès Madani endosse une identité diamétralement opposée à celle qu’elle renvoie. Mais dans quel but ? Par fantaisie ou par calcul ? Cherche-t-elle à assouvir ses fantasmes ? Ou recourt-elle à ce stratagème pour mieux parvenir à ses fins ? Essaye-t-elle d’échapper à la réa­lité ou d’influer sur elle ? Même le psychiatre Daniel Zagury, qui l’a examinée en prison, a du mal à trancher : « Dans l’univers protégé d’Internet, écrit-il, sans la barrière des interdits moraux et religieux, elle a donné libre cours à tout un pan de sa vie psychique et de ses potentialités jusque-là en friche. Immergée de façon quasi permanente dans un jeu de rôles amoureux, pseudoreligieux et radical, elle a expérimenté toute une gamme de sentiments interdits, mais tolérés du fait de leur finalité. »

À Tremblay, près de Roissy, l’agitation du ciel contraste avec le calme des rues. Durant la journée, le grondement sourd des avions en approche forme un fond sonore presque constant. La commune la plus vaste de Seine-Saint-Denis, qui s’étire jusqu’aux pistes de l’aéroport Charles-de-Gaulle, alterne habitat clairsemé et espaces verts. Inès Madani a grandi au sein d’une famille d’origine algérienne, dans un quartier de pavillons séparé des tours HLM par un parc planté de chênes. Sa maison, recouverte d’un crépi beige, se trouve au bout d’une voie sans issue. Ses parents et deux de ses quatre sœurs vivent toujours ici. Derrière le portail à battants, au milieu de l’allée, on aperçoit encore, début janvier, la Peugeot 607 qu’Inès a volée pour commettre son attentat.

Son père, Patrick Abdelkader Madani, tenait beaucoup à cette voiture achetée d’occasion à un président de cour d’appel, comme si elle avait été destinée depuis le début à avoir une fin judiciaire. Ex-chauffeur de bus, âgé aujourd’hui de 50 ans, il ne conduit plus depuis un accident de la route. « Kader », comme ses collègues l’appellent, distribue des bouteilles d’eau dans un dépôt de la RATP. C’est un musulman converti élevé dans le catholicisme par une grand-mère normande. Un ultrareligieux, fiché S à cause de propos extrémistes qu’il aurait un jour tenus en public, mais il ne sera jamais cité dans l’affaire de sa fille, dont il désapprouvait la dérive au point d’aller, par deux fois, dénoncer ses agissements à la police. Par peur pour elle ? Ou pour ne pas avoir d’ennuis ?

Chez les Madani, Inès occupe la mauvaise place : quatrième d’une fratrie de cinq enfants. Petite, trapue, acné sur le front, elle se sent mal-aimée. Devant la justice, elle dit avoir de « mauvaises relations » avec sa mère, une ancienne aide-soignante. Elle lui en veut de la délaisser, de n’avoir d’yeux que pour ses sœurs, de lui rappeler constamment ses kilos en trop. Dans la famille, on résume Inès d’un mot : « absente », y compris quand elle est là. Elle ne se confie à personne, surtout pas à ses frangines. Les deux aînées, déjà mariées, vivent ailleurs. La troisième, âgée de 23 ans, travaille dans une auto-école, pendant que la petite dernière, 13 ans, est encore en cinquième. À l’extérieur, Inès ne se fait pas davantage remarquer. L’un de ses anciens camarades de collège la décrit comme « très timide, très introvertie et d’une gentillesse extrême ». Elle décroche à partir de la troisième, cumule les retards, n’écoute plus en classe et obtient son brevet de justesse. À cause d’une double hernie discale, attribuée à son surpoids, elle ne fait pas de sport, ne participe à aucune activité péri­scolaire. « Nous ne l’avons pas dans nos registres », dit-on à la mairie. Auprès des voisins, elle laisse l’image fugitive d’une « petite môme », « toujours polie », « disant bonjour, bonsoir ».


Les consignes manuscrites de l’attentat à commettre sur le sol français.

Un tatouage discret sous l’oreille
Après la mort de sa grand-mère fin 2013, elle traverse une phase dépressive de plusieurs mois et pleure à tout bout de champ. Orientée vers le secrétariat à Hélène-Boucher, le lycée professionnel de Tremblay, elle sèche les cours et abandonne ses études dès la fin de la seconde. Elle ne quitte sa chambre que pour marcher dans les rues désertes de sa ville, se réfugie dans l’alcool et la drogue qu’elle consomme seule, en cachette. Elle se saoule au Jack Daniel’s et au rhum, fume pas mal de joints, sniffe un peu de cocaïne. Elle ne sait pas pourquoi. Inès se pose plein de questions. Les réponses, elle les déniche sur Internet.

Elle se tourne vers l’islam, une religion peu pratiquée à la maison et qu’elle découvre en ligne, au hasard des sites. Elle s’interroge sur ce qui est halal, opte pour le jilbab, sorte de tchador qui ne révèle que le visage, décide d’étudier l’arabe littéraire et le Coran. En septembre 2014, elle s’inscrit à l’Institut européen des sciences humaines, un établissement privé de Saint-Denis, qui, en dépit de son nom, forme des imams et dispense un enseignement inspiré de l’idéologie des Frères musulmans. La théologie ne la passionne pas non plus. Selon son directeur interrogé par la police, Inès Madani est rapidement renvoyée pour absentéisme.

Un soir, elle est assaillie par deux individus dans la rue. Ils tentent d’arracher son pantalon, posent la main sur son sexe. Rongée par la honte et la culpabilité, elle n’en parle à personne (elle s’en ouvrira pour la première fois en 2017, lors de son examen psychiatrique). Elle est encore vierge et ne conçoit pas de faire l’amour hors du mariage. Elle a eu deux flirts sans lendemain. Des garçons du quartier plutôt violents. Le second va être incarcéré et expulsé vers la Tunisie, après avoir apposé un autocollant de l’État islamique sur une voiture de l’opération Sentinelle.

Depuis son agression, Inès ne cesse de se quereller avec son père dont elle était autrefois très proche. Elle le trouve faible. Elle ne supporte plus le décalage entre les discours qu’il tient et ses actes. Un soir, alors que la télévision diffuse des images de bombardements en Syrie, elle lui balance son assiette. Elle l’accuse de ne rien faire, le traite de « mauvais musulman ». Une autre raison plus personnelle explique sa colère : il n’intervient pas lorsque ses filles aînées sont battues par leurs maris. Un jour, Inès vole au secours de sa sœur qui vient de prendre un coup. Elle reproche à son père sa passivité. Il le prend très mal et ne lui adresse plus la parole.

En avril 2014, elle est en quasi-rupture avec sa famille lorsqu’elle fait, à la mosquée, une rencontre qui va changer sa vie. Anissa Medj a 26 ans, attend un enfant et vit à trois rues de la famille Madani. Sur le point d’accoucher, elle dit à Inès qu’elle cherche une baby-sitter. Sur le site Copains d’avant, elle se présente comme « bijoutière ». Rien sur ses voyages ni sur ses passions. Sa page Facebook révèle, en revanche, son engouement pour un chanteur de reggaeton et la radio Skyrock. Elle a un visage ovale, des cheveux noirs ondulés, un tatouage discret sous l’oreille. Inès est très vite fascinée par sa voisine. Elle accepte de garder son nourrisson gratuitement. En instance de divorce, la jeune mère n’a pas les moyens de la payer. En échange, elle lui rend de menus services, la coiffe, la nourrit, la conduit où elle veut avec sa voiture. Durant près de dix mois, les deux femmes ne se quittent plus. Anissa Medj devient l’amie d’Inès Madani, sa confidente, bientôt son guide. C’est elle qui lui apprend l’existence d’un « califat » aux confins du Levant, d’une guerre sans merci entre les « kouffars », les mécréants, et les « vrais musulmans ». Lui fait-elle aussi découvrir les vidéos de décapitations ? Les appels au djihad ? Inès est à la fois subjuguée et déboussolée par cette femme à la personnalité complexe qui alterne les marques d’affection et les accès de violence. « Anissa Medj l’ouvre à un univers insoupçonné, note le docteur Zagury dans son examen psychiatrique. Elle lui apporte des réponses à tout, des solutions à ses tourments. » Selon lui, Inès tentera plus tard de reproduire la même relation de maîtresse à élève avec Ornella, en inversant les rôles.

Début janvier 2015, Anissa lui annonce son départ pour Raqqa, en Syrie, et lui propose de l’accompagner. Inès refuse. Pas prête. Seule, elle retombe dans l’alcool et la drogue. Deux mois plus tard, son ancienne voisine la recontacte, sur Telegram cette fois. Elle lui apprend son mariage avec un combattant de l’État islamique. De nouveau enceinte, elle lui dit qu’elle est heureuse et l’invite à rejoindre au plus vite une ville qu’elle dépeint comme calme et conviviale. Inès hésite toujours.

Par l’entremise d’Anissa, elle entre également en liaison avec un autre djihadiste appelé Abou Barou. Derrière ce pseudonyme se cache un Français originaire de la banlieue de Strasbourg qui apparaît sur plusieurs vidéos de propagande, notamment avec des enfants armés de Kalachnikov. C’est un recruteur très actif sur les réseaux sociaux. Il offre de l’épouser si elle accepte de faire la hijra, émigrer en « terre d’islam », comme il dit. Encore une fois, Inès décline. Elle ne souhaite pas s’unir à lui.

Leurs conversations dure pendant plusieurs semaines. Abou Barou l’interrompt, le temps de participer aux combats contre les Kurdes. Lorsque leurs échanges reprennent, Inès semble disposée à accomplir le grand saut. Trop tard. Le 22 mai 2015, elle est interrogée au commissariat de Villepinte sur ses rapports avec Anissa, visée par une enquête depuis son escapade syrienne. Son passeport et sa carte d’identité lui sont confisqués. Par crainte de la voir partir, son père vient de la signaler à la police. À sa demande, voilà sa fille interdite de sortie du territoire.

Bloquée en France, Inès voyage toujours plus loin sur la Toile. Snapchat, Whatsapp, Telegram, Periscope, Skype, Viber… Elle jongle entre les applications et les réseaux sociaux. Elle découvre un univers où elle peut être qui elle veut, où tout est permis. Sur des forums chiffrés, peuplés de noms de guerre, comment savoir qui est qui ? Elle intègre vite les règles de ce théâtre d’ombres propice à toutes les manipulations. Est-ce d’ailleurs encore Anissa qui lui répond ou son double, Abou Barou ? Celui-ci l’enrôle à distance. Comme il ne parvient plus à se connecter à sa page Facebook, il lui demande d’accéder à son compte afin d’encourager ceux qui le suivent à partir en Syrie. Dans l’esprit du djihadiste, Inès n’est sans doute qu’une petite main, mais, petit à petit, elle y prend goût et commence à se faire passer pour lui. À force d’être rivée à ses écrans, elle finit par raviver les soupçons de son père. Il lui coupe Internet, la prive d’ordinateur. Il installe même un mouchard dans son téléphone. Elle trouve à chaque fois la parade. Elle achète des cellulaires jetables et des cartes Sim, sous des noms et des adresses trouvés dans l’annuaire. Elle apprend à déjouer la surveillance de la police. Elle enregistre des messages vocaux sur le mode dictaphone, les envoie par Telegram et les efface aussitôt afin de ne pas laisser de trace. Elle change constamment de numéro. Bientôt, elle possédera jusqu’à quinze lignes téléphoniques.


Image d’Inès Madanie, saisie en caméra cachée pour le documentaire « Les Soldats d’Allah »

« Ra-ta-ta-ta ! Tu vois ce que je veux dire ? »
Octobre 2015, dans un McDonald’s de Châteauroux. Un garçon appelé Oussama retrouve l’une de ses récentes recrues. Chandail à capuchon gris, bonnet de laine, il se considère comme l’émir d’une petite cellule constituée sur Internet. Stagiaire dans le bâtiment, Cuneyt Kolankaya (de son vrai nom) a 21 ans. Une mère française, un père turc, il rêve de martyre, de paradis doré et des vierges éternelles qui vont avec. Il a choisi son sobriquet en hommage à Oussama Ben Laden, le fondateur d’Al-Qaïda. Il tire sur sa barbichette d’un geste nerveux. Il a demandé à son comparse de le retrouver de toute urgence. Il s’apprête à lui annoncer une grande nouvelle :

« Il y a un frère qui est arrivé sur Paname. Il vient de Raqqa.
– Sérieux ? Il est arrivé quand ?
– Il n’y a pas très longtemps. Voilà, j’ai eu des contacts avec lui. Il veut organiser un truc de ouf, ici ! »

Oussama évoque un projet d’attentat encore vague. Comme cible, il pense à un journal ou à une base militaire. Mais avant cela, il faut constituer des équipes, trouver de l’argent. « Économise : on en aura besoin pour la suite, lui dit-il. Dans un temps pas immédiat. Tous les frères qui ont fait des choses ici ont patienté. Tous. » Avec son donneur d’ordre surgi de Syrie, le ­complice s’est contenté d’échanger des messages sur Telegram. Il ne connaît que son nom de guerre : Abou Souleyman.

L’émir de Châteauroux ignore que l’homme en face de lui enregistre secrètement tous leurs entretiens. Il s’agit d’un journaliste infiltré qui, sous le pseudonyme de Saïd Ramzi, tourne en caméra cachée un documentaire pour Canal +. Lui aussi a approché ces candidats au djihad dans l’anonymat d’Internet. Son film intitulé Les Soldats d’Allah décrit des jeunes en déshérence, psychologiquement fragiles, qui likent leurs photos comme des ados sur Instagram, mais sont prêts à tuer « des milliers de Français ». « Ra-ta-ta-ta ! Tu vois ce que je veux dire ? » s’écrie Oussama.

Le reporter réussit à maintenir sa couverture jusqu’au bout. Il parvient même à entrer en contact avec le véritable chef du groupe, le mystérieux envoyé de Raqqa. Le 19 novembre 2015, Abou Souleyman lui dit d’aller à la station de RER La Plaine-Stade de France. En haut de l’escalator, le journaliste voit arriver une jeune fille en tchador. Il l’ignore encore, mais il s’agit d’Inès Madani. De sa main gantée de noir, elle lui tend une enveloppe en papier kraft et repart aussitôt. À l’intérieur, se trouve une lettre manuscrite de plusieurs pages. Ce sont les consignes de l’attaque-suicide qu’Oussama et sa cellule doivent organiser sur le sol français.

L’opération est directement inspirée du massacre du Bataclan qui a eu lieu six jours plus tôt : « On peut viser un endroit où il y a beaucoup de monde. Boîtes de nuit dans Paris ou cabaret. Des endroits pervers, beaucoup fréquentés par les kouffars dégueulasses. (…) Il faudrait un ou deux kamikazes à l’intérieur. Ils attendent que ça se remplisse bien et ils passent à l’action, ensuite, les frères dehors tueront tout le reste de la viande impure. » Le texte, signé « Abou Souleyman », se termine par quelques formules incantatoires et des louanges adressées à Allah le miséricordieux.

La petite bande disposerait d’un fusil d’assaut Kalachnikov enterré dans la forêt d’Orléans. L’arme, si jamais elle a existé, ne sera pas retrouvée. La police juge la menace suffisamment sérieuse pour passer à l’action. Entre le 23 et le 27 décembre 2015, elle arrête tout le monde, sauf Abou Souleyman, comme toujours insaisissable. Le journaliste clandestin qui prétend avoir échappé, lui aussi, aux forces de l’ordre, le recontacte par Telegram. Ils conviennent d’un rendez-vous à Saint-Denis, non pas sur un quai de gare, mais dans l’institut où Inès étudiait. Et c’est, une fois encore, elle qui l’attend dans une salle de classe déserte, avec son voile et son sac à main. Elle lui remet un courrier, puis lui montre une porte dérobée : « Pour sortir, c’est juste là ! »

« Mon frère, il reste toi et moi, lui écrit-elle. Si on arrive à trouver des armes, on tape armé. Sinon, y a des ceintures et on tape dans trois endroits différents blindés de kouffars. » Il doit se procurer les éléments nécessaires à la fabrication d’explosifs dont la liste détaillée provient, sans doute, d’un des guides de Daech traînant sur la Toile. Par la magie du numérique, Inès Madani est ainsi devenue Abou Souleyman, l’envoyé de l’État islamique, à la fois maître artificier et chef d’orchestre. Sur Telegram, elle noue des liens jusqu’en Belgique, avec des apprentis terroristes de Charleroi. Deux d’entre eux viennent spécialement en bus à Paris pour rencontrer le vétéran du djihad. Le 5 janvier 2016, à la gare du Nord, ils ont la surprise de tomber sur une postado drapée de noir. Elle les accompagne porte de la Chapelle et les présente à des Africains autour d’une camionnette. Ils discutent quelques minutes et repartent bredouilles. « Ils cherchaient des passeurs pour gagner la Syrie », selon l’un de leurs avocats, Me Thomas Puccini. Ils sont suivis par les agents de la DGSI. Un tribunal correctionnel belge les condamnera à sept et huit ans et demi de prison.

Une image de la tour Eiffel en flammes
Comment Inès Madani fait-elle pour échapper à chaque fois aux services antiterroristes ? Ont-ils été eux aussi abusés par sa fausse identité ? Recherchent-ils comme les autres, quelqu’un qui n’existe pas ? Le Fantômas venu d’Orient poursuit ses manœuvres sans être inquiété. Après cette série d’échecs, il ne cible plus que des profils féminins. En quelques mois, il va établir des relations étroites avec au moins onze femmes. Il ne leur sert pas toujours la même légende. Tantôt, il sort de prison ; tantôt, il est recherché. Tantôt, il s’appelle Abou Junayd ; tantôt Abou Souleyman. Il les encourage à émigrer en Syrie ou à agir en France. Plusieurs d’entre elles tombent amoureuses. Au début, il garde une certaine distance, puis les drague ouvertement. Il prétend les aimer, leur fait miroiter un mariage. Inès Madani exprime- t-elle ainsi une attirance pour les femmes ? « Son homosexualité, si elle existe, n’est pas du tout assumée », note Daniel Zagury.

Samia Chalel est l’une de ses premières prises. À 23 ans, elle habite chez ses parents dans la cité du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie. Fascinée par les djihadistes, elle se laisse facilement éblouir par ce Français qui affirme être parti un an en Syrie pour combattre dans les rangs de l’État islamique. Cette fois, il signe Abou Junayd et lui fait comprendre qu’il prépare un attentat. Commencée sur Facebook, leur discussion se poursuit au téléphone. Inès est capable de prendre une voix d’homme et de maintenir l’illusion sur la durée. Ils ou elles échangent ensuite des milliers de SMS.

Lorsque Canal + diffuse Les Soldats d’Allah, le 2 mai 2016, Samia l’identifie derrière le personnage d’Abou Souleyman. Inès avoue l’imposture et semble même en tirer une certaine fierté. Samia ne lui en veut pas. Elle accepte même de lui rendre divers services et, à sa demande, contacte d’autres femmes.


De gauche à droite : Sarah Hervouët, Amel Sakaou et Inès Madani

Vient alors le tour d’Ornella Gilligmann. Elle élève ses trois enfants à Châlette-sur-Loing, dans le Loiret, et se sent délaissée. Son mari, chef d’une équipe de forage, est souvent absent. Elle observe un islam strict depuis son adolescence chaotique, ­rythmée par des condamnations pour vols et violences. Deux ans plus tôt, elle a tenté de gagner la Syrie avec une amie, lors d’un périple dans le sud-est de la Turquie. Quelques jours avant le ­ramadan, elle remarque un nouveau venu sur Periscope, une ­application qui permet de diffuser des vidéos en direct. « Je suivais un live de culture religieuse, racontera-t-elle aux enquêteurs. Une personne me complimentait souvent sur mes bonnes réponses. Son compte se nommait au départ “Abou Souleyman”. » Plus encore que ses connaissances en islam, son correspondant apprécie les sympathies qu’elle témoigne pour Daech. Au bout de quelques semaines, la confiance s’installe. Ornella lui parle de ses problèmes de couple. « Il m’a fait croire que mon mari ne me méritait pas. Il a commencé à l’insulter et à le contredire sur tout. Il le traitait d’apostat. Il disait qu’il payait des impôts et travaillait pour la France. » Coup de foudre ou état de sujétion ? Elle admire son charisme et sa fermeté, elle veut lui obéir. « Oui, tu es mon homme et je suis ta femme et te prête allégeance », lui écrit-elle le 12 août 2016. Leurs milliers de messages (pas moins de 4 037 pour le seul mois d’août), contiennent beaucoup de fantasmes et d’allusions sexuelles à peine voilées. Ornella lui raconte avec un frisson de plaisir ses prouesses au volant, comment elle « monte à 170 km/h », comme « un avion ». Inès embraye aussitôt : « Tu vas me mettre les nerfs en plus. G envie de te défoncer là. » Elle l’appelle « femme », sans pronom possessif. Quand Ornella évoque leur future noce et lui demande si « ça se fera jamais », elle lui répond : « Non, tout va aller très vite. Je ne pense qu’à ça. » Son amant virtuel lui envoie aussi « sa » photo, celle d’un homme barbu, en djellaba. Il s’agit du beau-frère d’Inès, celui qui bat son épouse.

Ornella n’agit pas seulement sous l’effet de son soupirant. Elle communique aussi avec un chef de Daech en Syrie : Rachid Kassim, l’instigateur de plusieurs attentats, dont le meurtre d’un policier et de son épouse, à Magnanville, dans les Yvelines, et celui d’un prêtre à Saint-Étienne-du-Rouvray. Il anime une chaîne sur Telegram, Sabre et lumière, où il explique comment faire sauter une voiture remplie de bonbonnes de gaz. Il conseille de faire un trou dans le plancher du véhicule à l’aide d’une perceuse et d’y répandre de l’essence, afin d’allumer le feu à distance.

À partir du début août 2016, Rachid Kassim entretient des échanges réguliers avec Ornella. « Il me fallait un tuteur pour notre mariage », expliquera-t-elle. Il ne se contente pas de jouer un rôle d’entremetteur entre les deux femmes. Selon les versions, c’est aussi lui qui va piloter leur opération commando.

Avant de rencontrer Inès au Quick de Sevran, Ornella effectue un repérage en voiture dans Paris. Le 2 septembre 2016, en quittant sa maison, elle remet à chacun de ses enfants une photo d’elle, barrée d’un « bisou, je t’aime ». Sur son ordinateur, elle laisse bien en évidence l’image d’une tour Eiffel en flammes.

En chemin, elle achète deux bouteilles de butane. Inès l’accueille dans l’appartement de sa sœur aînée, partie en vacances. « Elle s’est montrée méfiante, froide et fermée », dira Ornella. Ensemble, elles consacrent la journée du lendemain à acheter quatre autres bonbonnes et à enregistrer des messages de revendication sur leur téléphone. « J’ai envoyé la vidéo à Rachid Kassim qui m’a répondu n’avoir reçu qu’un écran tout noir », poursuit ­Ornella. Le soir, après avoir percé le sol à l’avant de la 607, elle tente en vain de le recontacter. Elles ont soudain un doute : comme les deux voitures roulent au Diesel, elles veulent savoir si ce carburant peut remplacer l’essence dans leur plan. Elles ignorent que ce combustible est difficilement inflammable.


La fuite des trois jeunes femmes, filmée par les caméras de vidéosurveillance de Boussy-Saint-Antoine, le 8 septembre 2016.

Le 4 septembre, vers 22 heures, Ornella prend la direction de Paris avec sa Nissan de location. Inès la suit de près au volant de la Peugeot volée à son père. Elle n’a pas le permis et sait à peine conduire. Elle donne des coups de frein brutaux, fait des embardées, heurte plusieurs fois le trottoir. Les deux femmes tournent pendant des heures. Elles hésitent sur la destination et connaissent mal la capitale. Elles s’arrêtent devant la tour Eiffel. À la vue de l’esplanade déserte, elles repartent, cette fois vers Notre-Dame, et, à 3 heures 30 du matin, après moult détours, se garent dans la petite rue de la Bûcherie, séparée du quai de Montebello par un square. Elles ôtent la plaque d’immatriculation, répandent un peu partout du gazole dans le coffre et l’habitacle. Ornella allume une Malboro, tire plusieurs bouffées et tend la cigarette à Inès qui la jette à travers l’accoudoir. Elles s’éloignent rapidement, remontent dans la Nissan, font un tour de l’île et reviennent sur leur chemin. Lorsqu’elle comprend que la Peugeot n’a pas explosé, Inès aurait voulu la récupérer pour rentrer chez elle. « Je ne l’ai pas fait, dira-t-elle, car j’ai pris peur en voyant des gens que j’ai confondus avec des policiers. »

Les trois sœurs et le couteau de cuisine
En cette fin d’été, à cette heure avancée de la nuit, il y a encore un du monde sur la terrasse du café Le Petit Pont. Intrigué par cette voiture parquée devant l’établissement, avec les warnings allumés, un serveur s’approche et aperçoit une bouteille de gaz sur le siège arrière. Il compose à deux reprises le 17, alerte une patrouille qui promet d’« envoyer des collègues ». La police n’interviendra avec une équipe de démineurs qu’à 7 h 30 du matin. Elle découvre facilement le nom du propriétaire sur le PV du contrôle technique, oubliée comme par un fait exprès. De son côté, Patrick Madani a signalé au commissariat la disparition de sa fille. Les recherches sur les téléphones d’Inès permettent de remonter assez vite à Ornella, déjà connue des services depuis son départ raté en Syrie.

Après leur équipée, les deux femmes se disputent. Ornella abandonne sa complice au petit matin devant la mosquée de Sarcelles et file rejoindre son mari et ses enfants. Ils seront arrêtés par une équipe du GIGN, sur une aire d’autoroute, au sud d’Orange, le 6 septembre. Inès, après avoir squatté chez des amis sous des motifs divers, finit sa course à Boussy-Saint-Antoine, une commune de l’Essonne. Rachid Kassim lui a trouvé quelqu’un prêt à l’héberger et la seconder dans une nouvelle opération. Elle s’appelle Amel Sakaou. Le djihadiste leur annonce l’arrivée d’une troisième « sœur » venue du Midi,Sarah Hervouët. Il leur conseille d’attaquer une banque, une gare ou une mairie. Peut-être une synagogue. À part la perspective d’une mort glorieuse, Inès n’a pas de projet précis. Elle veut racheter ses fautes, obtenir son « ticket pour le paradis ». Elle reste obnubilée par sa famille. « Dire que c’est mon père qui m’a balancé », grince-t-elle, quand la télévision évoque l’affaire.

Le 8 septembre 2016, en fin de journée, Amel Sakaou reçoit un appel. Sa fille l’informe que la gare de Boussy est « remplie de flics ». En quelques minutes, les trois « sœurs » quittent l’appartement, chacune munie d’un couteau de cuisine. Sur le parking, elles repèrent un type à bord d’une camionnette blanche. Amel se tourne vers Sarah : « Allez, on va prendre la voiture. Vas-y, fais ce que tu as à faire. » La jeune femme s’avance, poignarde le conducteur à l’épaule. Surprise : celui-ci sort une arme. D’autres inspecteurs de la DGSI surgissent. L’immeuble était encerclé. Un policier ordonne à Inès de lâcher son couteau. Elle continue de marcher vers lui en criant : « Tuez-moi ! » Il tire à quatre reprises et la blesse au pied et à la cuisse. En s’effondrant, elle croit l’entendre dire : « Non, tu n’auras pas le martyre aujourd’hui. »

Depuis deux ans, Inès Madani est maintenue à l’isolement, malgré tous les recours déposés par son avocat. Elle devrait passer devant le tribunal correctionnel de Paris au mois de mai ou de juin, avec la bande de Châteauroux. Elle comparaîtra quelques mois plus tard devant la cour d’assises spéciale de Paris, dans l’affaire de Notre-Dame. Rachid Kassim figure parmi les huit accusés, bien qu’il soit depuis donné pour mort, tout comme Anissa Medj et Abou Barou. Dans sa cellule, Inès Madani laisse la télévision allumée en permanence pour se sentir moins seule. Elle dit ne pas comprendre comment elle a pu en arriver là. « Je suis rentrée clairement dans une secte, répète-t-elle. J’étais asservie. Je me sentais obligée de faire des choses pour des gens que je ne connaissais même pas. » Quant à son personnage d’Abou Souleyman, il continue d’exercer une étrange fascination sur tous ceux qui ont cru en lui. À l’instar d’Ornella, Oussama et les autres djihadistes en herbe ne peuvent se résoudre à l’idée qu’ils obéissaient à une femme.

Cet article est paru dans le numéro 67 (avril 2019) de Vanity Fair France.

2 COMMENTS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.