Albert Bensoussan

 

 

Hanoukka, l’exaltation de la vie

 

  

J’écoute L’hiver de Vivaldi, qui a consacré les quatre saisons, je frissonne avec les cordes et gémis avec le violon ; pourtant la fin de cette saison fait entendre la gracieuse balançoire de l’espoir : celui du renouveau. Le printemps viendra, oui il reviendra, les feuilles mortes et les branches desséchées s’effaceront sous l’éclosion des fleurs et la verte végétation. En vérité la saison hiver est promesse de floraison. Et les fruits passeront la promesse des fleurs. L’arbre est beau et adorable, mais qu’en est-il de l’homme, cet homo erectus, celui qui, complétant la Création, s’est finalement dressé sur ses jambes et a inventé les mots pour dire la beauté des choses ?

Et comment l’a-t-il dit autrement que par les pieux vers des Psaumes et les bonheurs poétiques des Cantiques, dont le plus haut des chants, le Cantique des cantiques ? L’homme s’est fait religieux pour devenir humain. Et, s’il faut remonter très loin dans le temps, l’être est devenu humain du jour où il a enseveli le mort. Car c’est la mort qui a été la pierre angulaire du temple de sa conscience. En mettant le corps en terre, loin de cacher la mort dont il pouvait bien avoir peur puisqu’elle lui retirait la vie, cet être devenu humain a noué d’un lien étroit la vie et la mort, en en faisant un tout indissociable qu’on peut bien appeler la Vie avec une majuscule – ou la Mort en majesté. Car, s’est-il dit, qu’est-ce que la vie sinon vie et mort mêlées et indissociables ? Et pour bien matérialiser ce lien qui, du même coup, le libérait d’une angoisse primitive – celle-là même qui le faisait trembler quand l’hiver arrivait, lorsque la foudre zébrait le ciel et le tonnerre mettait à mal les murs de son abri –, il a matérialisé ou balisé le corps mort, la dépouille, par un signe, un monument : une pierre, un bout de bois, une dalle, un tumulus, une pyramide. Devant quoi il a pris l’habitude de se tenir, droit, erectus, debout et silencieux, en fortifiant sa pensée autour de celui qui restait dessous. Et puis il a même pensé, en mal d’équilibre et d’harmonie, que celui qui était dessous était aussi dessus, dissociant ainsi l’enveloppe terrestre du corps − qui venait de retourner à la terre − de l’esprit du défunt qui planait au-dessus, et qu’il a forcément logé au-dessus de sa tête, donc au ciel. Le fils pouvait alors s’écrier que son père qui était sous terre se trouvait aussi aux cieux. Abinou chebachamaïm שבשמים אבינו. Et chacun ensevelissait son mort et l’honorait ensuite de sa présence et d’une pensée pieuse, c’est-à-dire miséricordieuse, abolissant cette frontière qui, apparemment, séparait la vie de la mort ; et c’est ainsi qu’un culte s’organisa : le culte des morts, le culte des ancêtres. Ainsi naquit la religion, en quelque lieu du globe où se manifestait ce souci du mort et cette pensée de la mort, et chaque pays,  chaque esprit s’inventa un culte personnel, de là la multiplicité des cultes, des croyances et des rites, avec un seul vecteur commun : le rattachement de la vie à la mort, ou pour le dire autrement la mise en perspective des deux espèces d’existence : une existence dans la vie et une existence dans la mort. La religion, de quelque nom qu’on l’appelle, n’est qu’une trousse de survie. L’être accepte son destin, qui est forcément double : il est vivant, il est mort ; qu’on peut tout aussi bien exprimer ainsi : il est mort, il est vivant. Car c’est du pareil au même. Destin tragique, certes, car la cessation de vie est douloureuse, seulement pour celui qui reste et contemple la disparition de l’autre, mais destin acceptable parce qu’inscrit dans une logique circulaire, avec la même circularité d’un univers qui tourne sur lui-même, sans limite et sans fin. Vie et mort sont les deux faces d’une même ligne de temps : le temps de la vie, qui est compté, limité, fini, et qui est le Temps avec majuscule, et la ligne infinie du temps de la mort, qui est intemporalité ou absence de temps. La vie s’inscrit dans le temps, la mort dans l’absence de temps et c’est ce qu’on appelle l’éternité.


Cimetière de Safed (photo Déborah Ben Soussan)

Et qu’on appelle Dieu. Dieu est  au-dessus, au-delà. Quand nous sommes prisonniers de la glèbe, naissant de la terre et y retournant, la divinité échappe à cette contingence, elle est toute essence, toute immatérialité, tout esprit. Elle apparaît aux premières lignes de Berechit comme un souffle, un roua’h רוח qui fait valdinguer le tohou vabohou תוהו־ובוהו, le chaos originel, et l’ordonne dans une harmonieuse Création qui s’achève par l’invention de l’Homme Adam אדם issu de la terre adama האדמה. Nous lisons au verset 7 du chapitre II de Berechit, où nous retrouvons l’homme, « poussière provenant du sol » – ‘afar עפר min haadamah – :

« Et il insuffla en ses narines une haleine de vie – nishmat ‘haïm – et l’homme devint âme vivante – nefesh ‘haya. » Nous avons là deux mots qui semblent désigner la même chose : haleine de vie et âme vivante. Nefesh נפש est âme, souffle et vie, et le verbe nafosh נפש signifie respirer. Neshem נשם est à la fois âme et respiration, et de même le verbe nashom נשם signifie respirer, et donc neshamah נשמה est souffle de vie. Les deux mots sont synonymes, associant ce que nous appelons l’âme − sans trop savoir ce que c’est si ce n’est que ce n’est pas le corps et la chair − et la respiration ou le souffle qui est le principe même de vie. Pourquoi s’en étonner ? Le Créateur souffle sur son petit bonhomme de glaise inerte – son Golem גולם − et fait entrer en lui un peu de Sa respiration, de ce roua’h qui a préludé à toute la Création. Il y a donc, entre le Créateur et Sa créature – faite à son image, ne l’oublions pas – un rapport de continuité, de transmission ou disons de filiation. C’est la même substance – l’air, le souffle – qui passe de l’Un à l’autre, sauf que l’Un a tout le  souffle, le souffle infini et éternel, en Lui, et l’autre n’en a qu’une petite part. Et en disant cela, je vois bien, à mon âge qui s’avance de plus en plus, combien il m’est difficile de reprendre souffle, de respirer à fond, de me sentir vibrer de vie. Tant la vie est fragile et le souffle court. Je me rassure en disant que l’âme, nefesh ou neshamah, qui est ce dépôt – cette trace − de la divinité en nous, est immortelle, sans qu’on sache par quel parcours, par quel détour…

Hanoukka, à l’entrée de l’hiver, marque aussi – et c’est cela même qui chiffre l’espoir – le début de la croissance des jours. À partir du 25 du mois de kislev le jour rallonge et va se rallonger de plus en plus jusqu’à l’avènement de l’été. Cette fête qui s’appuie sur le miracle d’une mince fiole d’huile capable d’alimenter le feu huit jours durant, veut nous dire que la flamme d’une chandelle, par quoi on a accoutumé de jalonner la mort tout en suggérant la survie – celle que scande ce me’hayé hametim (qui ressuscite les morts) répété quotidiennement dans la prière juive –, cette flamme-là signifie bien que la mort n’est pas la mort. Elle n’est pas la fin de tout, elle ne représente pas la perte corps et âme, et qu’il y a bien continuité de présence – de vie ? – au-delà de l’ensevelissement dans la terre. C’est bien pourquoi le cimetière  en hébreu n’est pas une « maison des morts » mais une Beth ‘haïm בית־חיים, une maison de vie. Et quand je vais à Pantin et fais le tour de la tombe où reposent les miens, je m’écrie sans nulle incongruité : « Mes morts sont en bonne santé ». Quant à Claudy, mon neveu, qui avait tant d’adoration pour son grand-père, il n’a jamais voulu croire que Chmuel Ben Yehouda שמואל־בן־יהודה, mon père, avait vraiment disparu, car il sentait périodiquement sa présence sur son lit et les mains du patriarche lui dispensant ses caresses, qu’en son langage d’autrefois il appelait des fachouches – en arabe fahchouch désigne la joie de vivre. Au-delà de l’anecdote, le mystère reste entier : qu’est-ce que l’âme et quel est son destin une fois disparu le corps ? Teilhard de Chardin ne dissociait pas l’esprit de la matière et croyait au poids physique de l’âme autant qu’à celui du corps. Mais l’âme – notre neshama – échappe au pourrissement de l’enveloppe charnelle, elle s’en détache et rejoint ce grand souffle d’éternité qui a présidé à la Création. Nulle preuve, certes, mais qui m’interdit d’y croire ? Comme la raison fait résistance, Kierkegaard définit la foi comme un saut qualitatif, un saut au-delà de la raison. Un saut dans l’irrationnel. Sauf que ma raison raisonnante n’entre pas en conflit avec ma croyance en l’immortalité de l’âme, et me voilà en paix et en harmonie.

Et en ce soir de Hanoukka, qui est miracle de la lumière pérenne et qui dure au- delà du raisonnable, conduisant la flamme du shamash – ce soleil adjacent qui guide ma main − aux bougies successives et les enflamme, c’est à mes morts que je penserai, eux dont l’âme s’est élevée comme ce flamboiement vertical, et qui, à tout jamais, ne sont et ne seront pas morts. Comme disait mon ami Cyrille Fleischman פליישמאן alors que la maladie le terrassait : Vive la vie ! לחיות־את־החיים.

Albert Bensoussan

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