Mohammed Aïssaoui, Dictionnaire amoureux d’Albert Camus. Plon, 2023
Ce livre est une vraie déclaration d’amour d’un lecteur-auteur qui rend un hommage presque fusionnel à celui sur lequel il écrit. Et rien de choquant à cela puisqu’il s’agit d’une collection consacrée à l’amour. L’auteur, d’origine algérienne, comme son illustre modèle, ce qui le rapproche encore un peu plus de son idole, se découvre une foule de points communs avec Camus : une mère analphabète qui ne pourra jamais lire les œuvres de son rejeton, l’indigence, l’arrogance, les airs protecteurs, bref tous deux, l’auteur comme Camus, ont subi bien des discriminations, mais tous deux ont aussi remporté une grande victoire sur leurs contempteurs : de la pauvreté ils sont passés à la gloire littéraire. Quelle revanche ! Mais Camus e n’a pu poursuivre ses études que grâce à une bourse, ce qui est aussi le cas de son biographe. Et Camus est toujours resté près des gens, n’a jamais oublié d’où il venait : un foyer miséreux, juste les yeux pour pleurer tant le destin n’est jamais juste avec les pauvres.

J’ai particulièrement apprécié l’introduction sincère et amicale de l’auteur qui relate ce que l’écrivain, auteur de La peste, représentait et continue de représenter pour lui. Cet attachement va jusqu’à devenir très possessif et croire que toute cette prose lui était destinée et semblait avoir été écrite pour lui seul. Cela peut nous paraître puérile et pourtant il faut le comprendre : si vous êtes enfermé dans une classe sociale, menacé par la nullité de l’entourage, ou que vous venez de milieux défavorisés , vous vous cherchez partout un compagnon d’infortune, une divinité tutélaire, et dès que vous le pouvez, vous proclamez que vous l’avez trouvé, qu’il vous comprend, il est bien le seul, et du coup, il prend sur vous un certain ascendant. Il devient la référence suprême.
Ainsi qu’il le reconnait lui-même, l’auteur n’est pas un spécialiste proprement dit de la littérature, même camusienne, mais il dispose d’un joker d’une immense valeur : l’aide puissante de la fille de Camus , Madame Catherine Camus, qui l’a aidé à y voir clair et à bénéficier d’informations que seul un membre de la famille de l’auteur pouvait connaître. Par exemple, les dix mots préférés de son père, listés dans cette introduction. Avant d’examiner les détails de toutes ces entrées (car le livre est assez volumineux), il faut évoquer les difficultés auxquelles Camus fut confronté : les dénégations, les jalousies, les attaques gratuites, le chemin de la gloire ne fut pas facile., la dévalorisation méchante (la philosophie pour classes terminales, etc…).
Pourtant, Camus a su cultiver un certain style qui touche l’humanité dans son ensemble : Les noces à Tipasa, par exemple, lorsque vous lisez cette belle nouvelle, vous ne la lâchez plus. Et je ne parle même pas de La peste qui m’a servi jadis de champ d’application pour mieux manier les exercices des thèmes allemands :je prenais la version originale française dans une main, et la traduction allemande dans l’autre, et je tentais des restituer de mémoire l’une sans l’autre. Et je ne pense pas avoir été le seul à tenter ce genre d’exercice de par le monde…
Les entrées dans cette collection suivent l’ordre alphabétique et ne poursuivent aucun autre principe, ce qui signifie que le recenseur doit faire un choix bien personnel et, c’est le cas de le dire, passer du coq à l’âne. Après tout, l’ouvrage se veut un dictionnaire et doit être consulté comme tel…
Le corpus est très riche ; je laisse de côté la figure de Abd al Malik pour qui la figure de Camus a tant compté, aussi dans sa vie personnelle, je m’arrête sur la notion d’absurdité, l’importance du sens donné ou refusé à la vie, l’attachement à Alger, à Oman et à l’Algérie en général. Même si je me cantonnais à deux ou trois entrées, il y aurait tant de choses à dire. Il est vrai qu’on peut s’interroger sur la solidité de de toutes ces fidélités ou engagements : se sentait-il algérien ? Je ne le crois pas, ou alors dans un certain sens seulement. En revanche, l’auteur est fondé à dire que le pays, désormais indépendant, exception faite de Tipasa, n’a pas revendiqué sa part dans la gloire de ce fils un peu particulier.
Camus n’a pas été épargné par les déchirements qui ont fini par conduire l’Algérie à l’indépendance. La position de Camus se voulait équilibrée mais n’a contenté personne, au point que certains ont pu crier : Mort à Camus… Le déchaînement des passions était tel que Camus n’a pas pu se faire entendre
On ne fera pas de Camus un partisan convaincu de la colonisation, mais on le sent aussi attaché à une certaine Algérie qui demeure, quoiqu’on dise, son pays de naissance. C’est une question grave et qui demande un approfondissement conséquent. Quand on est né en Afrique du Nord, on reste sensible à ces pays lumineux, à ce climat doux et caressant, bref à tout ce qui nous rappelle l’espace méditerranéen… C’est indéniable et je crois que Camus ne fait pas exception à cette règle.
Si la vie est absurde et le monde injuste, faut-il relever le défi de l’absurde ? Ce débat nous hante, hante l’humanité raisonnable, depuis au moins l’Ecclésiaste, c’est-à-dire depuis le troisième siècle avant l’ ère chrétienne… Et la conclusion qu’il préconise n’est guère satisfaisante car elle contredit l’essentiel de ce livre biblique. Je reconnais en tant que philosophe que les réponses de Camus sont parfois un peu courtes… Mais ce n’est pas là tout Camus qui continue d’être lu et relu de par le monde.
L’entrée consacrée à l’amour mérite que l’on s’y arrête, même si Camus n’a pas vraiment élaboré philosophiquement la question. La lecture attentive de cette entrée m’a fait penser à une belle phrase tirée du Zohar, la Bible de la mystique juive : En ce qui nous concerne l’amour est la chose la plus importante, ce qui compte le plus (en araméen : Anna, ba-havivouta talya Milléta… Mais ce n’est pas si simple car l’homme de son côté, la femme du sien, ne placent pas derrière ce terme les mêmes choses. Peut-être peut-on avancer l’interprétation suivante : l’amour aide à combattre la solitude, à rassurer et a rejeter l’absurdité de l’existence. Il faut approfondir.
Comme je le laissais entendre au début de cette recension, je dois me restreindre à quelques entrées. Mais je juge que la brouille avec Sartre a été plus que déplorable. Camus est parti trop tôt, il n’avait pas encore cinquante ans… Les êtres humains le sont parfois trop peu ou pas du tout.
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à l’université de Genève. Son dernier ouvrage:
Maurice-Ruben HAYOUN. (hayounmauriceruben@gmail.com)
CYCLE DE CONFÉRENCES *
Jeudi 12 octobre à 19 heures
Philosophie , laïcité et religion dans l’Europe contemporaine
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Existe-t-il une vérité religieuse ?
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L’idée religieuse du sacrifice : un plaidoyer en faveur du martyr ?
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Sören Kierkegaard et la «suspension de l’éthique»
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Un champion du dialogue interreligieux : André Chouraqui
Entrée libre. Salle des mariages.
Pour tout renseignement contacter hayoun.raymonde@wanadoo.fr ou le 0611342874
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