Zemun, en « ex-Yougosla-juive » : berceau du sionisme, du rabbin Yehuda Alkalaï à Theodor Herzl
Par Jean-Marc Alcalay
3ème partie
Semlin la provinciale
La synagogue ashkénaze de Zemun, construite en 1850 dans le style de la synagogue-maison, existe encore aujourd’hui, mais elle a été transformée en restaurant. Elle se trouve à une quarantaine de mètres de la synagogue sépharade, qui date de 1871 et où a également officié le rabbin Alkalaï avant son départ pour Jérusalem en 1874. Elle se situait à l’époque rue Dubrovacka, où devaient se cantonner les Juifs de la ville sous l’Empire autrichien, sans doute dans l’ancien quartier juif de Zemun-Semlin. Cette synagogue sépharade de style mauresque a été détruite en 1944 par une bombe alliée, puis définitivement démolie en 1957 par les autorités de la ville. Celles-ci prétextaient à l’époque que la communauté juive n’était pas assez nombreuse. En souvenir de son rabbin, la rue a toutefois été appelée rue du rabbin Alkalaja.
Vers 1851-1852, le rabbin Alkalaï part pour l’Europe, notamment en Grande-Bretagne, afin d’y diffuser son projet sioniste. Mais son succès auprès des communautés juives reste limité. À Londres, les évangélistes sionistes lui offrent un meilleur accueil et l’aident à fonder The Society of the Settlement of Eretz Ysrael. Toujours à Londres, et cette même année 1852, S. Solomon publie un texte en anglais, traduit de l’hébreu de Yehuda Alkalaï, qu’il signe d’ailleurs « Alkali » et qui, en anglais, se résume ainsi : « Harbinger of Good Tidings: an address to the Jewish nation on the propriety of organizing an association to promote the regaining of their fatherland… »
En 1857, de retour à Zemun, il édite un livre intitulé Goral la Adonaï (Désigné pour Dieu, ou plutôt, d’après Ronen Shnidman, Faire beaucoup pour le Seigneur), qu’il publie à Vienne et dans lequel il expose son projet de restauration de la vie juive sur la terre ancestrale d’Israël et de retour à la langue hébraïque. Ce projet sera réalisé par Eliezer Ben Yehuda (1858-1922), avec, en 1910, le début de la publication du Dictionnaire complet de l’hébreu ancien et moderne, en 17 volumes. Comme quoi, l’idée d’une renaissance de la langue hébraïque voulue par Alkalaï aura aussi traversé le rêve d’Eliezer Ben Yehuda.
Toujours dans son livre, le rabbin Alkalaï décrit les moyens pour parvenir à bâtir Eretz Israël : création d’une société par actions à laquelle chaque Juif pourrait participer. Pour cela, il faut, écrit-il encore, intercéder auprès du Sultan de Constantinople afin qu’il cède des terres aux Juifs qui souhaitent s’implanter en Eretz-Israël.
Georges Weisz écrit que le Rav Giron, grand rabbin de Constantinople, écrit alors au Rav Alkalaï qu’en 1867, un autre rabbin, Rav Natonek (1813-1893), effectue de semblables démarches en contactant de hauts fonctionnaires à Constantinople pour l’achat de terres en Palestine ottomane. Comme quoi, l’idée sioniste fait son chemin.
Sans le savoir, le rabbin Alkalaï a posé les pierres du futur Keren Kayemeth LeIsrael (KKL), le Fonds national juif, qui verra le jour en 1901, à la suite de la conférence de Katowice en 1884, ainsi que des premier et cinquième Congrès sionistes, respectivement à Bâle en 1897 et en 1901…
C’est ce même livre, Goral la Adonaï, que Simon Loeb Herzl a entre les mains. En 1857, son fils Jacob a maintenant 22 ans. Il est pratiquement impossible que Simon, son père, ne lui ait pas parlé de ce livre, d’autant que Jacob ne cessera d’encourager et d’aider financièrement son fils Theodor, une fois devenu adulte et engagé dans son projet sioniste.
Jacob a donc été très tôt imprégné des idées sionistes de son père, que celui-ci avait reçues du Rav Alkalaï, si tant est qu’il n’en ait pas été directement initié…
Theodor Zeev Herzl est né le 2 mai 1860 à Pest. La ville n’est pas encore reliée à Buda. Les deux villes, séparées par le Danube, fusionneront définitivement en 1873. Pest n’est qu’à 313 kilomètres de Zemun.
Theodor est encore bien jeune quand, en 1861, Yehuda Alkalaï écrit un nouveau livre, Shema’ Yisrael. Toujours en 1861, il rejoint une première organisation créée à Francfort par Chaim Lorje (1821-1878), qui vise à créer des implantations juives en Palestine ottomane. Se joignent également à cette association d’autres personnalités à l’origine du sionisme : le rabbin Zevi Hirsh Kalisher (1795-1874), souvent associé au rabbin Alkalaï par les historiens lorsqu’ils évoquent les « pré-sionistes », mais aussi Moïse Hess (1812-1875), puis David Gordon (1831-1886)…
Semlin est sans doute loin de Budapest, mais elle est bien vivante et ses sionistes sont bien actifs. En 1872, on y trouve 100 familles juives : 60 ashkénazes, 40 sépharades et deux synagogues.

Yehuda Alkalaï : Goral la Adonaï : Vienne 1857. 
Plaque qui indique le lieu de naissance de Theodor Herzl : synagogue Dohany, Budapest.
Retour à Semlin ?
Serge-Alain Rozenblum écrit dans sa biographie de Theodor Herzl que c’est Simon Loeb qui vient davantage à Pest visiter son fils Jacob que l’inverse. Jacob ne s’y rendra d’ailleurs pas davantage, par exemple en 1863 pour l’inauguration des nouveaux vitraux de la grande synagogue, pourtant réalisés par un membre de la famille Herzl. Deux ans plus tard, il n’ira pas non plus féliciter Bernard Herzl lorsqu’il devient chef de la communauté juive de la ville, tandis que Moritz Herzl, précise encore notre auteur, préside la synagogue. À cette époque, en plus des grands-parents de Theodor, il y a donc encore des Herzl qui vivent à Zemun.
En 1873, le jeune Herzl a 13 ans. Il est temps qu’il célèbre sa majorité religieuse. Alain Michel écrit que c’est dans la synagogue de Yehuda Alkalaï qu’il va célébrer sa bar-mitsvah. Il s’agit sans doute de la synagogue de style mauresque, une synagogue, dit-on, à portiques, selon des critères architecturaux. Bien qu’il en existe une autre, construite en 1850, nous ne savons pas si, à l’époque, il y a un autre rabbin à Semlin que le Rav Alkalaï.
Peut-être aussi que la synagogue mauresque, dont la première pierre avait été posée en 1871, ne fonctionnait pas encore. Auquel cas, la bar-mitsvah du jeune Theodor aurait eu lieu dans la plus ancienne, aujourd’hui transformée en restaurant…
Mais d’autres témoignages évoquent le fait qu’il aurait célébré sa majorité religieuse dans la Grande Synagogue de la rue Tabak à Budapest. Des témoins l’affirment si bien qu’au final, nous pouvons penser qu’il a célébré sa bar-mitsvah dans la capitale hongroise…
Un an plus tard, en 1874, Yehuda Alkalaï, qui, trois ans auparavant, s’était encore rendu à Jérusalem, décide de s’y installer avec sa femme Esther. Il quitte donc définitivement Semlin, où il a élaboré depuis des années son projet sioniste et le réalise en partie, comme il l’avait écrit, sous la forme d’une Teshouva individuelle.

La Synagogue de Zemun au coin de la rue Preka

L’intérieur de la synagogue : Un Restaurant !
Photo : Jean-Marc Alcalay

La synagogue sépharade de Zemun, construite en 1871 : détruite définitivement en 1957.
Yehuda Alkalaï et Theodor Herzl
Aussi, inaugurer une rue Theodor Herzl à Zemun, non loin de la rue du rabbin Alkalaï, c’est, rappelons-le encore, faire le lien direct entre le religieux Alkalaï et le laïc Herzl.
Ainsi pouvons-nous dire que, si Yehuda Alkalaï a été le cœur battant et naissant du sionisme religieux sur une terre tantôt ottomane, autrichienne et serbe, dans un milieu à la fois sépharade et ashkénaze, oriental et occidental, Theodor Herzl en fut le poumon européen, ashkénaze et laïc, qui allait le faire respirer et lui donner suffisamment d’air et de force pour sa réussite future.
Lui s’est tellement dépensé pour son projet qu’il en est mort d’épuisement…
Il fallait malgré tout l’élan de ce nouveau Moïse, car Yehuda Alkalaï avait d’abord écrit en ladino, langue peu usitée par les ashkénazes qui habitaient l’Empire austro-hongrois, puis en hébreu pour mieux se faire comprendre des Juifs occidentaux. Si bien que ses premiers messages n’avaient pas une force de conviction suffisante pour être entendus par les Juifs qui ne comprenaient ni le ladino ni même l’hébreu.
Mais si le sionisme est né dans l’esprit de notre rabbin, c’est aussi parce que ses idées, il est allé les chercher du côté de l’Aufklärung, ce courant de pensée né en Allemagne et qui s’étend de 1720 à 1785, identifié aux Lumières.
Il est donc, de ce fait, un penseur de la Haskala, les Lumières juives des XVIIIe et XIXe siècles, qui prônaient la modernisation des Juifs et leur émancipation à la sortie du ghetto. Pensée appuyée aussi sur la volonté des peuples de former des États-nations de l’autre côté de la Save, enfin dégagés du joug ottoman.
Mais, en tant que rabbin, il devait aussi articuler et justifier sa pensée sioniste, empreinte de modernité, avec la religion juive et l’idée de rédemption, dont il ne pouvait se défaire. C’est aussi pourquoi sa pensée est pénétrée de messianisme et d’arguments cabalistiques…
S’agissant du sionisme d’Alkalaï, dont Herzl reprend en partie les principales idées, il est sans doute erroné de parler d’un « pré-sionisme », comme les historiens le font trop aisément. Tout simplement, il s’agit du sionisme…
Pourtant, tous s’accordent à écrire que Theodor Herzl ne fera pratiquement aucune référence au rabbin Alkalaï, à qui il doit sans doute, inconsciemment ou trop consciemment, son projet.
Budapest-Vienne
Le 7 février 1878, Pauline, la jeune sœur de Theodor, meurt à 19 ans, foudroyée par le typhus. Son frère ne s’en remettra jamais et restera mélancolique et triste, mais avec parfois une détermination telle qu’il voudra bâtir un État pour son peuple.
La famille quitte Budapest pour Vienne, la capitale de ce vaste Empire austro-hongrois. En octobre de cette même année, Yehouda Alkalaï meurt à Jérusalem à l’âge de 80 ans. Esther, sa femme, y mourra aussi. Tous deux sont enterrés dans l’immense cimetière juif du mont des Oliviers…
En 1950, on construira une ville nouvelle à 13 kilomètres de Tel-Aviv, qui s’appelle Or Yehuda, en hommage au rabbin Alkalaï…
Un an après sa mort, en 1879, c’est Simon Loeb Herzl qui disparaît à son tour. Il n’est pas possible que Jacob, son fils, et Theodor, son petit-fils, ne soient pas retournés à Semlin pour y enterrer leur père et grand-père dans le cimetière de la ville.
Semlin passe alors peut-être définitivement sous la barre du refoulement ou d’une mémoire allusive chez les Herzl, atteints un an auparavant, et en plein cœur, par la mort de Pauline.
Pauline morte, Alkalaï mort, Simon Loeb mort… Il n’en fallait sans doute pas davantage pour que Theodor déprime et que Zemun reste au loin, comme enfoui dans les brumes de l’enfance.
Il ne faut plus parler de ce grand-père et de ce rabbin, peut-être trop orthodoxes pour cette famille qui se voulait assimilée à la modernité viennoise, et puis peut-être aussi de Zemun et de ses habitants juifs qui, pourtant, se rappelleront à Theodor Herzl.
Dans les livres de Theodor Herzl, nous les croiserons tous, mais sous une forme discrète, allusive, subliminale parfois.
Rebecca Herzl, la femme de Simon Loeb, mourra à Semlin en 1888.

La sépulture de Yehuda ben Salomon Haï Alkalaï et sa femme Esther : Mont des Oliviers : Jérusalem.

Les tombes de Simon Loeb Herzl et Rebecca Herzl à Zemun : les photos ont été collées, car elles ne sont pas situées au même endroit dans le cimetière.
Theodor Herzl : sioniste !
Nous ne détaillerons pas ici tout l’immense travail accompli par Theodor Herzl pour parvenir à son projet sioniste. Nous relèverons seulement les grandes étapes de ses démarches, qui rappellent celles du rabbin Alkalaï…
Nous connaissons les motifs qui ont amené Theodor Herzl à construire son projet sioniste. Il couvre l’Affaire Dreyfus en 1894, alors que, depuis octobre 1891, il est correspondant à Paris pour la Neue Freie Presse.
Lui, qui était un journaliste-écrivain et plutôt un Juif assimilé, auteur de pièces de théâtre et, comme on le disait de lui, un dandy, devient un ardent sioniste au contact de ceux qui se sont déjà engagés dans ce combat.
Ce ne sont pas les quelque cinquante-trois livres et articles de Yehuda Alkalaï qui l’ont influencé. Pourtant, écrit Georges Weisz : « La figure qui a presque joué un rôle déterminant dans l’inconscient de Herzl est celle du Rav Alkalaï, chef charismatique de la petite communauté juive de Zemlin (écrit ici avec un Z), avec lequel le grand-père de Herzl devait probablement être souvent en contact. »
Si l’inconscient est ici convoqué, l’idée du refoulement n’est donc pas loin. Herzl doit oublier le passé, incarner seul le projet sioniste et en faire son destin.
En plus de l’Affaire Dreyfus, il y a aussi la lecture du livre antisémite d’Eugene Dühring, professeur à l’université de Berlin, qu’il publie en 1880. Ce livre s’intitule La question juive comme question de race, mœurs et culture.
Pour Georges Weisz, cet ouvrage est davantage un détonateur sioniste pour Herzl que l’accusation de Dreyfus… Mais pourquoi pas les deux, ce que Herzl écrit d’ailleurs dans son Journal ?
En 1840, l’affaire de Damas avait déclenché chez Yehuda Alkalaï sa prise de conscience sioniste, et ce sont d’autres manifestations antisémites qui déclenchent chez Herzl cette même volonté d’émancipation et de sauvetage du peuple juif. Pour cela, nous pouvons penser que Herzl suit la même « voie royale » qu’Alkalaï.
Yehuda et Simon Loeb : présence de l’inconscient
Herzl commence son premier écrit sioniste le 21 octobre 1894, cinquante ans après l’affaire de Damas et les premiers écrits d’Alkalaï, et le jour même où le capitaine Dreyfus est arrêté.
Comme quoi, cette accusation a aussi été un grand déclencheur de la prise de conscience sioniste de Herzl, aussi importante que le livre de Dühring.
Sans doute très remonté face à l’antisémitisme qui monte rapidement, le 8 novembre, il termine sa pièce Le Nouveau Ghetto, qu’aucun éditeur ne veut publier. Présentée à Vienne le 1er janvier 1898, elle connaîtra un grand succès.
Le 5 janvier 1895, Alfred Dreyfus est dégradé et, en mai de la même année, Herzl écrit au baron Hirsch. La machine est lancée. Les démarches s’enchaînent.
La même année, il met en projet son État juif, puis il voyage à Londres le 21 novembre, avant de se rendre à Vienne en 1896. Le 14 février, il publie dans la capitale autrichienne son livre L’État juif.
Alkalaï y est convoqué de façon subliminale ou, de manière refoulée, pour être plus freudien, car beaucoup des projets du rabbin de Semlin y sont présentés, ce que rappelle Georges Weisz.
Herzl motive l’origine du sionisme par la persécution des Juifs, comme Alkalaï en son temps. Il précise le caractère collectif du Retour, qui n’est pas sans rappeler la Teshouva collective ou individuelle du rabbin Alkalaï. Il parle aussi des progrès de la technologie, autrement dit du projet de voie ferrée de notre rabbin, puis encore de l’action diplomatique pour y parvenir, que les premiers sionistes avaient déjà engagée…
Dans son Journal, qu’il commence le 5 juin 1895 et qu’il terminera à Rome le 23 janvier 1903, Theodor mentionne, en date du 1er juillet 1896, qu’un certain Nevlinski, qu’il rencontre dans le train, lui a suggéré de proposer au Sultan non seulement que la Palestine devienne une principauté juive, mais qu’elle ait aussi son armée, et Herzl d’écrire qu’il avait trouvé cette idée excellente.
Une armée ! L’idée d’une future Tsahal avait-elle déjà germé chez Yehuda Alkalaï ?
C’est Yoram Hazony qui le rappelle : « Il demandait (Alkalaï) aux Juifs d’apprendre le maniement des armes pour assurer leur indépendance comme le firent les Grecs. »
Nous sommes donc entre 1822 et 1830. Alkalaï voulait donc mener une guerre d’indépendance, non pas pour obtenir un État pour les Juifs à l’intérieur de la Serbie ou de l’Autriche, mais une armée pour que les Juifs se défendent une fois revenus en Eretz Israël.
Retour en 1896. Le 3 mars, Theodor Herzl relate dans son Journal qu’un commerçant de Semlin, S. Waizenkorn, lui écrit que tous les Juifs de Semlin sont prêts à émigrer avec leur famille dès que la Jewish Company sera fondée.
Comme quoi, les Juifs de Semlin n’avaient pas oublié la famille Herzl. Ils se rappelaient à lui, peut-être aussi parce qu’ils avaient été à bonne école, imprégnés eux aussi très tôt par le sionisme du rabbin Alkalaï.
Nous ne savons pas si Theodor Herzl s’en trouva ému, mais, comme il le mentionne dans son Journal, nous pouvons le penser et croire aussi qu’il acceptait que le souvenir de sa famille de Semlin fasse retour…
Herzl part en Allemagne, une fois encore, puis à Constantinople le 21 juin… Les contacts et les déplacements n’en finissent pas.
Le 29 juin, il est à Sofia, où une immense foule l’acclame. Et là, autre impression, autre retour du refoulé. Autre retour de Semlin-Zemun.
Vision ou hallucination ? Fausse reconnaissance ? Ou encore inquiétante étrangeté ? Unheimliche, dirait Freud, mais ici inversée.
L’Unheimliche, c’est quand l’intime surgit comme étranger. Ici, c’est un étranger qui ravive l’intime.
En effet, Herzl croit apercevoir dans la foule en liesse un homme âgé, bonnet de fourrure enfoncé sur la tête. Herzl est troublé et anxieux, mais il est en même temps rassuré sur son projet sioniste, car ce vieil homme ressemble à son grand-père Simon Loeb.
L’étranger lui fait un signe. Herzl se sent apaisé. Il pense alors que son grand-père, ardent sioniste depuis Semlin, le soutient, par-delà sa mort, dans son projet politique.
Herzl, pourtant souvent déçu, déprimé, parfois mélancolique depuis la mort de sa sœur et devant l’immense tâche à accomplir, peut désormais continuer. Il vient de recevoir la bénédiction de son grand-père…
Georges Weisz signale une autre allusion, mais cette fois non masquée, à son grand-père, qui est bel et bien nommé par Theodor Herzl. Il écrit dans ses Contes philosophiques : « Les lunettes marquent le début officiel de la vieillesse. C’est fait, je l’ai inaugurée. Soudainement, j’ai vu mon grand-père au moment où il mettait ses lunettes. »
Malgré tout, la vie continue. Il part à Paris puis, à Carlsbad, il fait une proposition dans une lettre qu’il adresse, le 8 novembre 1896, aux sionistes britanniques. Il leur suggère la création d’un Fonds national, qui n’est pas sans rappeler encore la création de la société par actions voulue par Yehuda Alkalaï.
Comme quoi, là encore, un des projets du rabbin de Semlin est repris par Herzl…
Du 29 au 31 août 1897 a lieu à Bâle le premier Congrès sioniste. Des Alkalaï y sont présents. Si les Amants de Sion le boudent, la délégation venue de Semlin-Zemun est importante.
Le 6 octobre, on vote la création d’une banque nationale juive. Le mouvement sioniste est né.
Les rencontres s’accumulent, parfois décevantes, parfois enthousiastes. Les voyages n’en finissent pas et fatiguent de plus en plus Theodor Herzl.
Tournée en Palestine le 26 octobre 1898. Plusieurs rencontres avec le Sultan ont lieu et s’étalent encore sur les deux années qui suivent. C’est sans compter les autres visites, les défaites, mais aussi les succès, comme à Londres en 1900, où soixante candidats au Parlement se déclarent en faveur du sionisme.
Le 9 juin 1902, Jacob Herzl meurt. Semlin, qu’il croyait loin, lui revient comme origine familiale, avec le deuil de celui qui, une fois riche et aisé, l’avait tant aidé dans son projet.
Herzl est à la fois déprimé, mais aussi exalté. Et, en effet, dans la foulée de cette perte, en octobre 1902, Theodor Herzl publie son Altneuland : Pays ancien, Pays nouveau, titre en hommage à la synagogue dite Vieille-Nouvelle de Prague, et non pas en souvenir des deux synagogues de Semlin.
Pourtant, ce livre, écrit et publié si près de la mort de son père, ardent sioniste et passeur des projets d’Alkalaï auprès de son fils, s’adresse peut-être à son père.
C’est comme si, à travers ce roman, Theodor Herzl payait à son père une dette d’amour et de reconnaissance qui ne se soldera que par la création de l’État d’Israël, mais que Herzl, nouveau Moïse, ne connaîtra pas, bien qu’il ait écrit dans L’État juif : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. »
Dans ce livre, le souvenir du rabbin Alkalaï y apparaît aussi de façon consciente ou inconsciente. Encore le refoulement ? Nul ne le sait.
Herzl pense qu’un roman touchera davantage les masses juives qu’un autre écrit politique. Il y est donc question de la création d’une « nouvelle société pour la colonisation de la Palestine ». Ce n’est pas sans rappeler le projet du rabbin de Semlin.
Mais il y a plus encore. Joe Levy, le héros du roman qui veut construire son État juif en Palestine, réunit un Directoire à Londres — eh oui ! à Londres, capitale incontournable pour tous les sionistes ! Les membres sont tous chargés de mener à bien une mission en Palestine.
Celui qui est chargé d’acheter des terres est un certain Alladino, dont Theodor Herzl situe l’origine : « La première chose que je fis, ce fut d’envoyer Alladino en Palestine pour acheter autant de terres que possible. C’était un Juif sépharade, parlant l’arabe et le grec, un homme intelligent et sûr, appartenant à l’une de ces familles distinguées dont l’arbre généalogique remonte à l’expulsion d’Espagne. »
Georges Weisz pense qu’il s’agit, non pas du Rav Alkalaï, mais de son petit-neveu David Alkalaï (1862-1933), à qui Herzl prête les traits d’Alladino. Membre de la Kadima, il représente Belgrade au Premier Congrès sioniste et est élu au Conseil général…
Georges Weisz souligne une dernière similitude entre le Rav Alkalaï et Theodor Herzl. Il cite un propos que le rabbin avait tenu en 1870 : « Seule l’installation sur sa terre constitue le grand hôpital général qui apportera la guérison à toutes les maladies de la maison d’Israël. »
Il rapproche ces propos de ceux que Herzl a tenus trente ans après : « Le sionisme est en quelque sorte un nouveau traitement pour les malades juifs. Comme des infirmiers volontaires, nous sommes entrés en action afin de guérir ce malade, le peuple juif, misérable et souffrant. »
Les voyages, les contacts et les audiences se multiplient au cours des deux années qui suivent, avec des succès, mais aussi des fins de non-recevoir.
Les 22 et 28 août 1903 a lieu le 6e Congrès sioniste à Bâle et, le 24 janvier 1904, Theodor Herzl obtient une audience avec le pape Pie X, qui refuse de faire une déclaration pro-sioniste.
Le 16 mai, il écrit une dernière page dans son Journal. Il est épuisé, peut-être dépressif. Il meurt le 3 juillet 1904 et est enterré à Vienne le 6 juillet.
Son cercueil défile devant une foule immense et c’est comme si le sionisme avait gagné. Mais il faudra encore attendre quarante-quatre ans pour que Ben Gourion déclare enfin l’Indépendance d’Israël, sous le portrait de Theodor Herzl trônant au-dessus de la tribune officielle et dominant une foule emportée autant par l’émotion que par la joie d’un pays enfin retrouvé.

Judenstaat : Vienne : 1896. Altneuland : Leipzig :1902

Sionisme terminé… Sionisme interminable
Judah ben Solomon Haï Alkalaï est mort à Jérusalem en octobre 1878, il y a aujourd’hui cent quarante ans, et soixante-dix ans avant la Déclaration d’Indépendance d’Israël.
Mort en 1904, les cendres de Theodor Herzl ont été ramenées en Israël le 16 août 1949 et des obsèques nationales ont eu lieu le lendemain.
Yehuda Alkalaï et Theodor Herzl se sont en quelque sorte retrouvés sur la terre d’Israël dont ils avaient rêvé qu’elle devienne un État.
Mais, pour autant, le sionisme dont ils ont été les précurseurs avec d’autres ne s’est pas terminé avec la création de l’État d’Israël. Nous savons que bien du travail reste encore à faire…
Le 26 juillet 2018, le président israélien Reuven Rivlin et le président serbe Aleksandar Vučić ont également réuni Yehuda Alkalaï et Theodor Herzl en une émouvante cérémonie.
Ils ont réparé le lien filial et intellectuel qui existait entre les deux hommes, en cette ville de Zemun, berceau même du sionisme, né donc en ex-Yougosla-juive, devenue aujourd’hui République serbe de Bosnie.
Sans doute que nos deux présidents, emportés par leurs discours, n’ont pas remarqué que, dans la foule ainsi groupée, il y avait un vieil homme, bonnet de fourrure enfoncé sur la tête, qui les écoutait avec un sourire ému, apaisé et triomphant…
Par Jean-Marc Alcalay
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