Le Ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a surpris ces derniers jours en déclarant que le plan proposé par John Kerry était la meilleure offre qu’Israël pouvait espérer, à condition que les échanges de territoires avec le futur Etat palestinien soient faits de zones habitées au lieu de terres vides. 
Sa déclaration a été immédiatement condamnée par la gauche israélienne, qui soutient l’idée de transfert de population juive (de Gaza hier, de la Judée et de la Samarie demain) mais abhorre cette idée lorsqu’elle est évoquée pour les Arabes (même si, dans le plan de Lieberman, il n’y aurait aucun transfert de population mais seulement un nouveau tracé des frontières). Et pourtant, la même gauche finira très probablement par canoniser Lieberman comme héros national. Après tout, c’est ce qu’elle fit avec Ariel Sharon il y a huit ans, transformant le démon en ange du jour au lendemain.
Pourquoi? Parce que Lieberman veut être Premier ministre, parce qu’il sait exactement quel prix politique il devra payer pour atteindre cet objectif, et parce qu’il est aussi pragmatique qu’il est cynique.
Le fait même que Lieberman ait été étiqueté comme homme politique « d’extrême droite » montre à quel point ses détracteurs sont hypocrites et combien il est, lui, cynique. Il sait aussi bien que ses détracteurs qu’il n’est pas «d’extrême droite», mais cette étiquette le sert politiquement (pour attirer le vote des électeurs russophones) et elle sert ses adversaires (pour éviter d’aborder la question du programme politique de Lieberman).
En quoi, exactement, le parti de Lieberman est-il « d’extrême droite ? » Sur les questions du rapport entre l’État et la religion et sur le service militaire, ses positions ne sont guère différentes de celles du parti centriste « Yesh Atid » ou du parti de gauche « Meretz ». Sur la question du conflit israélo-arabe, ses positions sont similaires à celles de la gauche sioniste : il soutient la création d’un Etat palestinien et la partition de Jérusalem (contrairement au Likoud), ainsi que des échanges de territoires (le Likoud rejette les échanges de territoires, car cela constituerait une admission implicite de l’idée erronée que toute présence israélienne au-delà de la ligne de 1949 est illégale et doit par conséquent être “compensée”).
Lieberman a été décrié comme un extrémiste à cause de son discours musclé sur les citoyens arabes d’Israël. Mais en réalité il ne fait que parler et n’a pas traduit ses paroles en législation.
Le parti de Lieberman («Israel Beitenou») dit souvent qu’il n’y aura « pas de citoyenneté sans loyauté» mais n’a fait que voter de rares lois qui sont par ailleurs contre-productives. La Loi sur les commissions d’admission promue par «Israël Beitenou» et adoptée en 2011 en est un exemple. En 2000, la Cour suprême a statué dans l’affaire « Kaadan » que les citoyens arabes ont le droit d’acheter des terres dans des villages construits et financés par le Fonds national juif pour la population juive. En 1989, cependant, la même Cour suprême avait statué (dans le cas « Avitan ») qu’un Juif n’a pas le droit d’acheter des terres dans un village construit pour les Bédouins. En conséquence, « Israël Beitenou » a promu une loi censée protéger la judéité de villages juifs. Mais en réalité, la loi votée en 2011 à l’initiative d’ »Israël Beitenou » a eu l’effet contraire de transformer l’arrêt « Kaadan » en loi.
Si Lieberman était sincère à propos de son programme nationaliste, il n’aurait jamais permis qu’une telle loi ne fût votée. Mais ce qui compte vraiment pour Lieberman c’est de se faire traiter de fasciste pour s’attirer le vote nationaliste.
C’était en tout cas son intérêt jusqu’à tout récemment. Depuis qu’il a été acquitté dans ses affaires de corruption, l’objectif de Lieberman est de devenir Premier ministre. Et pour atteindre ce but, il doit changer de stratégie.
La relation entre Lieberman et Netanyahou rappelle celle entre Ariel Sharon et Menachem Begin. Begin n’aurait pas signé l’accord de Camp David sans l’approbation d’Ariel Sharon, de la même manière que Netanyahou aura besoin de l’approbation de Lieberman pour tout accord avec les Palestiniens. Comme Sharon sous le gouvernement Begin, Lieberman veut remplacer son patron.
Le vieil ami et aide de camp de Sharon, Uri Dan , déclara après que Sharon ait été démis de ses fonctions, suite au massacre de Sabra et Chatila, que ceux qui ne voulaient pas de Sharon comme Ministre de la Défense finiront par l’avoir comme Premier ministre. Il a fallu vingt ans pour que cette prophétie se réalise, mais dès l’investiture de Sharon l’establishment juridique du pays décida d’avoir sa peau.
Vieux cynique et brillant tacticien, Sharon savait exactement comment vaincre ses ennemis. En 1973, il surprit l’armée égyptienne par derrière. En 2003, il a annonça la « livraison » de 8.600 « colons » à la gauche israélienne sur un plateau d’argent. Soudainement et comme par miracle, il fut absout par le procureur général. Et les mêmes médias qui le dépeignèrent comme l’incarnation du mal pendant deux décennies firent de lui, du jour au lendemain, un héros national.
Lieberman sait cela. Comme Sharon, il est ambitieux, impitoyable et cynique. Ceux à droite qui voient en lui leur grand espoir feraient bien se souvenir du précédent de Sharon et de faire la liaison. Quant à la gauche israélienne, je parie publiquement que si Lieberman suit les pas de Sharon, comme je l’en soupçonne, ceux-là mêmes qui le diabolisent aujourd’hui le vénéreront demain .

Emmanuel Navon est le directeur du Département des Sciences Politiques et de la Communication au Collège orthodoxe de Jérusalem. Il enseigne les Relations Internationales à l’Université de Tel-Aviv et au Centre Interdisciplinaire d’ Herzlia (IDC), et est membre du Forum Kohelet de politique publique.
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