Chrétiens d’Irak, instrumentalisation et compassion amnésique.La situation des chrétiens d’Irak depuis les offensives de l’État islamique a suscité un large élan de solidarité de la part des pays occidentaux. Cela soulève toutefois des interrogations : pourquoi une réaction aussi tardive alors qu’ils sont en danger depuis l’invasion américaine ? Pourquoi la France et les pays occidentaux, choisissant pour eux la solution de l’exil, ne tiennent-ils pas compte des demandes des représentants chrétiens qui veulent rester en Irak, leur pays ?

Depuis la prise de la ville irakienne de Mossoul par les combattants de l’État islamique en juin, et plus encore depuis l’offensive djihadiste vers les positions kurdes qui s’est traduite début août par la conquête des localités chrétiennes des plaines de Ninive, le christianisme irakien, déjà menacé par le chaos qui prévaut dans le pays depuis 2003, paraît plus que jamais en voie d’extinction. Les chrétiens de Mossoul ont été sommés en juillet par les nouveaux maîtres de cette ville majoritairement arabe et sunnite de quitter leurs foyers sous peine de mort s’ils ne se convertissaient pas à l’islam ou s’ils refusaient d’acquitter un impôt vexatoire. Leur sort a troublé les opinions publiques occidentales ; il a contribué à ramener temporairement les chrétiens irakiens sur le devant de l’actualité internationale. Cependant, bien que louables dans une situation d’urgence, les déclarations formulées notamment par le gouvernement français posent problème. Paris s’est en effet rapidement déclaré prêt à accueillir sur son territoire les réfugiés chrétiens d’Irak qui en feraient la demande. La France a pris des mesures justifiées par une hypothétique solidarité confessionnelle, contribuant à installer l’idée selon laquelle l’existence en Irak d’une population chrétienne constituait une anomalie aux conséquences funestes et que la place de ces populations ne se trouvait pas dans leur pays d’origine mais en Europe ou en Occident, auprès des leurs.

Ces représentations sous-jacentes sont d’autant plus pernicieuses qu’elles entrent paradoxalement en résonance avec les projections des idéologues de l’État islamique. Celui-ci s’emploie à mettre en place dans les régions passés sous son contrôle un ordre totalitaire visant à faire table rase des héritages multiples de la région, à effacer les traces de son histoire complexe pour faire advenir un monde nouveau, expurgé de toute hétérogénéité confessionnelle. Une fois de plus les chrétiens irakiens ont fait les frais de leur association en partie subie à l’Occident. Depuis l’expansion de l’influence européenne dans ce qui était alors l’Empire ottoman, au XIXe siècle, les ancêtres des chrétiens d’Irak, instrumentalisés et plusieurs fois trahis par les puissances coloniales britannique, française et russe ont été enfermés, aux yeux de leurs voisins musulmans et des autorités de la région, dans une position qu’ils n’ont jamais choisie : celle d’une tête de pont de l’Occident, de cinquième colonne suspecte. Alors même que leur histoire, indissociable de celle du Proche-Orient dans sa globalité, a commencé à s’écrire en dehors des sphères d’influence des chrétientés latine ou grecque.
Aux premiers siècles de l’ère chrétienne, les chrétiens d’Assyrie (nord de l’Irak actuel) sont placés sous la domination de la Perse achéménide et s’attachent justement à se distinguer de l’Église d’Antioche, située dans l’aire byzantine, pour être tolérés par le pouvoir. Ils suivront dès lors une trajectoire historique et théologique distincte et parallèle à celle des mondes chrétiens, placée sous l’influence de Rome et de Constantinople. Pour les dénominations chrétiennes qui s’opposent au dogme byzantin — comme l’Église nestorienne —, la Perse zoroastrienne et ses dépendances mésopotamiennes dans ce qui sera bien plus tard l’Irak représentent alors un refuge contre les persécutions du basileus, empereur de Constantinople.
Ni
La situation des chrétiens du Croissant fertile ne change pas fondamentalement avec la conquête musulmane de la région au VIIe siècle. Les empires arabes du Proche-Orient occupent face à Byzance une position analogue à celle des Perses vaincus. Les relations des chrétiens avec les nouveaux maîtres de la région sont florissantes. Les premiers siècles de la domination islamique coïncident même avec une période d’expansion du christianisme syriaque. De nombreuses églises et monastères sont fondés dans les plaines du nord de la Mésopotamie ;
Ce sont en revanche les Croisades, à partir du XI siècle, qui amorcent un
C’est dans cette région que la chrétienté syriaque va entamer son rapprochement avec la chrétienté européenne. En 1553 est fondée
Leur renaissance nationale contribue par ricochet à la formation d’un nationalisme chrétien de culture syriaque prétendant transcender les divergences ecclésiastiques pour faire émerger une nouvelle
Cependant, les chrétiens orientaux dans leur ensemble sont de plus en plus associés par les autorités ottomanes aux intérêts de leurs nouveaux protecteurs français, britanniques ou russes. Le déclenchement de la première guerre mondiale, qui oppose la Sublime Porte à ces trois puissances, fait des chrétiens d’Orient de culture syriaque des ennemis de l’intérieur. En 1915, Ils subissent —
En 1933, après l’indépendance du pays, ils sont à nouveau l’objet de massacres, les nouveaux maîtres de l’Irak les considérant comme les collaborateurs d’une puissance occupante qui, après son retrait, les abandonne à leur sort.
La fin de la seconde guerre mondiale inaugure une période plus favorable pour les chrétiens d’Irak. Avec le triomphe du nationalisme arabe, ils ne sont pas inquiétés pour leur appartenance religieuse, mais se trouvent contraints de
Un coup décisif leur sera cependant porté après l’intervention américaine en Irak en 2003, avec l’arrivée dans le pays de
L’effondrement de l’ordre public permet à des
Ce statu quo a été renversé par les avancées de l’État islamique en août 2014. L’offensive djihadiste, que les forces kurdes en déroute n’ont pu contenir, a brisé la confiance d’une partie des derniers chrétiens d’Irak envers le gouvernement d’Erbil. L’aide militaire accordée au Kurdistan irakien par les États-Unis et certains États européens a permis aux combattants kurdes de reprendre le dessus et d’écarter l’éventualité d’une conquête des régions kurdes par l’État islamique, mais le territoire du Kurdistan a perdu symboliquement son statut de

C’est donc l’exil définitif et sans retour qui apparaît comme l’unique solution à bien des chrétiens irakiens. Si ceux qui sont installés depuis longtemps dans les

Face à ce phénomène, la réponse la plus claire qu’ont donné les
D’abord, elles ont fait naître chez des milliers de personnes des espoirs qui ne

Les projets de régions autonomes chrétiennes en Irak existent depuis plusieurs années Article original et leur réalisation aujourd’hui semble être le seul moyen d’éviter l’évanouissement définitif des populations chrétiennes d’Irak.

Cependant, soutenir cet objectif implique pour les puissances occidentales de sortir d’une vision exclusivement victimaire et de leur donner les moyens de prendre en main leur défense en leur permettant de rester sur ces terres qui sont les leurs.
ALLAN KAVAL
2 NDLR. Selon l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat), qui met en garde contre un effet d’annonce gouvernemental, pour le premier semestre 2014, seules 93 demandes d’asile de ressortissants irakiens ont été enregistrées par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).
orientxxi.info Article original
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