Le précédent Bennett : quand la rupture de confiance devient une méthode de gouvernement
Réduire le parcours de Naftali Bennett à un simple épisode d’opportunisme politique serait passer à côté de l’essentiel.
Son accession au pouvoir fut certes marquée par une succession spectaculaire de reniements : rupture avec sa base nationaliste, alliance avec Yair Lapid, constitution d’une coalition hétéroclite allant de la gauche sioniste au parti islamiste Ra’am, et abandon d’engagements formulés sans la moindre ambiguïté. La disparition électorale de Yamina lors du scrutin suivant a pu apparaître comme la sanction logique de ces choix.
Mais la principale séquelle de l’épisode Bennett ne relève pas seulement de la morale politique : elle est institutionnelle. En s’emparant de la tête du gouvernement à la barre d’une formation de sept députés – dont six seulement soutenaient effectivement sa coalition –, Bennett a créé un précédent redoutable pour la démocratie parlementaire israélienne : celui d’un dirigeant transformant une portion congrue de suffrages en tremplin vers la fonction suprême.
Naftali Bennett n’est évidemment pas un « Madoff » au sens juridique du terme. Il n’a pas été condamné pour fraude pénale, et il importe de ne pas brouiller les pistes. Mais, sur le plan civique, il a fait commerce d’un capital autrement plus précieux que l’argent : la confiance des électeurs.
La légalité contre la légitimité.
Lors des élections à la 24e Knesset, Yamina ne remporta que 273 836 voix (6,21 % des suffrages). Lors du vote d’investiture, l’opposition d’Amichai Chikli réduisit le socle parlementaire direct du nouveau Premier ministre à six voix. Le gouvernement fut investi par 60 voix contre 59, avec une abstention. Tout cela était légal. Mais tout ce qui est légal n’est pas légitime.

Le groupe parlementaire du chef du gouvernement ne représentait qu’environ 10 % de sa coalition – le poids relatif le plus faible de l’histoire politique israélienne pour un Premier ministre. Le système d’alternance permit ainsi à une micro-formation d’exiger non plus seulement des portefeuilles ou des budgets, mais la direction même de l’État. Les petits partis israéliens ont de tout temps joué les « faiseurs de rois ».
Bennett a démontré que le faiseur de rois pouvait désormais se couronner lui-même.
Si le leader d’un parti de sept sièges peut prétendre au trône parce qu’il détient la clé d’une majorité, pourquoi celui d’une formation de six, cinq ou quatre députés s’interdirait-il demain la même exigence ?
Dès lors que la fonction suprême entre dans le catalogue des biens négociables, elle cesse d’être l’expression du rapport de forces électoral pour devenir la prime à l’habileté cynique.
Une « promesse stupide » comme doctrine
Le deuxième dommage touche à la signification même de la parole publique. Le 21 mars 2021, à la veille du scrutin, Naftali Bennett signait en direct un engagement formel : ne jamais permettre à Yair Lapid de devenir Premier ministre, et exclure tout gouvernement adossé à Mansour Abbas. Ce document n’avait rien d’une boutade improvisée ; il visait à neutraliser les réticences de son électorat de droite.
Quelques semaines plus tard, il faisait exactement le contraire. La politique n’a jamais été exempte de compromis. Mais il existait jusqu’alors une digue symbolique : le mensonge électoral manifeste demeurait lourdement sanctionné. Avec l’épisode Bennett, une étape a été franchie. L’amnésie postélectorale est devenue une méthode de gouvernement.
Les partisans de Bennett invoquent l’impératif de conjurer le cycle des scrutins répétés pour « sauver le pays ». L’argument mérite d’être entendu, mais il ne saurait tout absoudre. Des circonstances nouvelles peuvent amener un dirigeant à infléchir sa ligne ; elles ne lui confèrent aucun droit de propriété sur des voix captées sous de faux auspices.
Surtout, cet argumentaire n’explique pas pourquoi le chef d’une formation de sept sièges devait impérativement s’octroyer le premier rôle, damant le pion à un Yair Lapid retranché derrière dix-sept députés. En 2024, l’intéressé finissait par reconnaître sa rupture de ban, non comme une faute morale, mais comme le fruit d’une « promesse stupide ». En clair : le tort ne résidait pas dans le parjure, mais dans l’existence d’une trace filmée qui en attestait. La leçon ainsi transmise au corps électoral est redoutable : elle enjoint au citoyen de ne plus voir en son vote qu’une simple matière première, convertible après coup au gré des ambitions personnelles.
L’épreuve de la mémoire
Naftali Bennett a formellement le droit de revenir en politique. La démocratie n’est pas un bannissement. Mais elle ne saurait être non plus l’amnésie organisée. Lorsqu’il formule aujourd’hui de nouveaux serments – jurant cette fois de s’interdire toute alliance avec les partis arabes –, une question élémentaire s’impose au citoyen : pourquoi le croire sur parole ?
L’héritage de Bennett dépasse sa modeste parenthèse à la tête de l’État. Il laisse en héritage l’idée que la fonction suprême est négociable, que le serment électoral est caduc dès le dépouillement achevé, et que le reniement peut s’effacer derrière de nouveaux habits neufs.
Lorsque la parole publique perd toute valeur, c’est le bulletin de vote tout entier qui finit par dépérir.
Dr Eitan Jean-Jacques CHIKLI
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