Zemun, en « ex-Yougoslave-juive » : berceau du sionisme Du rabbin Yehuda Alkalaï à Theodor Herzl
Par Jean-Marc Alcalay
1re partie
Berechit…
C’est avec un grand intérêt que j’ai relu l’article de Ronen Shnidman, « Du nationalisme au sionisme : “L’État juif est-il né en Serbie ?” », en date du 3 novembre 2018, paru sur JForum. Notre auteur rappelait la visite en Serbie du président israélien Reuven Rivlin, le 26 juillet 2018. Avec le président Aleksandar Vučić, ils avaient inauguré une rue Theodor Herzl, la Ulica Teodora Herlca, à Zemun, un quartier de Belgrade, séparé de la capitale serbe par la Save. Cette situation géographique et stratégique de Zemun, comme nous le verrons, n’est pas sans importance dans l’émergence de la pensée sioniste, née chez le rabbin qui officiait pour la communauté juive de la ville.
Cette inauguration rétablissait et confirmait enfin le lien et l’influence directe de ce rabbin, Yehuda ben Salomon Haï Alkalaï (ou Judah ben Shlomo Haï Alkalaï), sur le sionisme de Theodor Herzl. Ainsi, les écrits et le projet sioniste du rabbin Alkalaï ont-ils précédé de près de cinquante-sept ans le sionisme politique de Theodor Herzl, si nous retenons sa naissance à la date du premier Congrès sioniste de Bâle, en 1897, et celle du rabbin Alkalaï vers 1840, lors de l’affaire de Damas.
Ce lien, en même temps presque filial, est donc d’autant plus fort que le grand-père et le père de Theodor Herzl sont aussi nés à Zemun, l’ancien Semlin (ou Zemlin) autrichien. Des sources généalogiques indiquent encore que ses arrière-grands-parents seraient aussi nés à Zemun. Donc, tous nés dans cette ville, là où justement a officié le rabbin Alkalaï, d’abord instituteur de 1825 à 1851, puis rabbin jusqu’en 1874.
Mais comment donc le sionisme a-t-il pu naître dans une aussi petite ville que Zemun, et dans une toute petite communauté juive ? Expression du miracle juif, dirait un rabbin ; non pas ! dirait un historien : seulement une convergence d’événements historiques qu’un certain rabbin Alkalaï a cristallisés sous la forme d’un premier projet sioniste et que Theodor Herzl a accomplis.


26 juillet 2018 : inauguration de la rue Herzl à Zemun par les présidents israélien et serbe.
Juifs de Zemun : entre Empire ottoman et Empire autrichien
L’histoire des Juifs des Balkans, et donc de Belgrade, capitale de la Serbie, se confond en grande partie avec celle de l’Empire ottoman qui, de 1453 à 1918, a occupé et gouverné, souvent de façon autoritaire, la plupart des pays balkaniques : la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Roumanie, la Bulgarie, l’Albanie, la Grèce, puis encore la Palestine.
Pendant toute cette période, l’Empire ottoman s’arrête alors aux portes de l’Empire autrichien, dont l’un des points de passage et de résistance est justement la petite ville de Zemun, tantôt ottomane, tantôt hongroise, tantôt autrichienne, jusqu’à devenir et rester serbe depuis le 5 septembre 1918, après la chute de l’Empire austro-hongrois.
Nous verrons aussi l’importance de Zemun dans l’histoire du sionisme. Des populations juives étaient présentes dans les Balkans depuis l’époque romaine. Elles se sont peu à peu, mais grandement, « séphardisées » après l’arrivée des Juifs d’Espagne et du Portugal, ces derniers dans une moindre mesure, après 1492, chassés par l’Inquisition et accueillis à « bras ouverts », mais avec une autorité certaine exercée sur les populations minoritaires, par le sultan Bayezid II, dont le règne dura de 1481 à 1512.
Au XVe siècle, on trouve une synagogue à Sofia, mais les Juifs habitent surtout à Istanbul, Athènes, Salonique… mais il n’y a aucune famille juive à Sarajevo, qui est en Bosnie-Herzégovine et vit depuis 1463 sous le joug ottoman. Cette occupation durera quatre siècles.
Nous n’en trouvons pas non plus à Belgrade, qui est juste en face de Zemun, et qui intéresse aussi cet article. À cette époque, Belgrade est la capitale de la Serbie, en route vers son indépendance. Les Ottomans prennent la ville en 1521 aux Hongrois. Nous sommes alors sous Soliman le Magnifique, qui régna de 1520 à 1566. Il déporte les hommes à Constantinople.
C’est à partir de cette année-là, écrivent Esther Benbassa et Aron Rodrigue[1], que les Juifs s’installent à Belgrade. En 1521, on y trouve 800 personnes. Les auteurs poursuivent qu’à Sarajevo, 15 familles de marchands de Salonique s’implantent aussi, puis, 16 ans plus tard, ce sont 60 familles. On y compte 1 000 Juifs au XVIIIe siècle.
Yehuda Alkalaï et sa famille, qui viennent de Sarajevo, mais avant cela de Salonique, terre également ottomane, sont peut-être parmi eux ?, amenés par le père, Shlomo Haï Ben Moshe Alkalaï.
Toujours en 1521, les Serbes se battent à Zemun contre les troupes de Soliman le Magnifique et les Turcs la prennent le 12 juillet. Mais on ne parle pas encore de présence juive à Zemun, puisque les premiers Juifs s’y installeront durablement au début du XVIIIe siècle.
Pourtant, à la fin du XVIe siècle, on trouve des quartiers juifs dans toutes les grandes villes, dont un, à Belgrade, appelé Jevrejski Mala.[2]
Zemun reste donc cette ville frontière, séparée de Belgrade par la Save, dont les deux bras se jettent dans le Danube, lequel borde aussi une partie de la ville. En face, les Ottomans, qui sentent la menace venant de l’Autriche, dressent une forteresse à la fois offensive et défensive, dont les ruines se visitent encore aujourd’hui. La promenade y est d’ailleurs très plaisante.
Zemun est reprise par les Autrichiens en 1668, sous le commandement suprême de Maximilien-Emmanuel de Wittelsbach, qui la rebaptise Semlin. La ville est reconquise par les Turcs en 1690 et est à nouveau aux mains des Autrichiens en 1717, sous Eugène de Savoie-Carignan. Le 21 juillet 1718, par le traité de Passarowitz, Semlin devient une terre d’Empire et fait alors partie de la famille Schönborn.
Cette même année, par le traité de Belgrade, les Habsbourg annexent la Bosnie-Herzégovine. Ils y resteront de 1718 à 1739.
Semlin se développe davantage sous l’Empire d’Autriche : une école et un bâtiment accueillent les voyageurs qui franchissent la Save et viennent prendre un petit air autrichien… Nous sommes alors en 1730.
Cette ouverture à l’Occident a sans doute permis qu’en 1726, deux Juifs habitent la ville : Isaac Mosey et Josef Isaac. Mais la guerre reprend en 1737 entre Autrichiens et Ottomans. Les Turcs reprennent Belgrade en 1739, mais Semlin, qui redeviendra Zemun (écrit parfois Zémoune), reste autrichien.
Et Zemun devint Semlin…[3]
Il y a sans doute un premier rabbin dont on connaît le nom, mais non l’année à partir de laquelle il officie dans la nouvelle Semlin : il s’agit du Rav Yechuda Yeruham.
En 1739, ce sont 20 familles ashkénazes qui émigrent de Belgrade à Semlin, comme quoi les points de passage sont possibles entre l’Empire ottoman et l’Empire autrichien.
En 1846, sous domination autrichienne, les Juifs de la ville vivent comme dans le reste du pays : ils sont traités comme des minorités et ne peuvent donc pas travailler dans tous les domaines de la vie professionnelle.
La ville devient une commune militaire en 1749. On évoque qu’en 1753, 19 familles juives ashkénazes habitent la ville et qu’en 1754, la population de Semlin (Zemun) compte 76 Juifs, ce qui fait peu, si l’on retient que 19 familles habitaient la ville un an avant, alors que certaines l’ont peut-être quittée entre-temps.
Ces premiers Juifs viennent donc principalement de l’Empire autrichien et sont pratiquement tous ashkénazes.
Le 22 avril 1755, le commandant militaire général de Slavonie autorise les Juifs et les catholiques à nommer des juges pour légiférer sur des affaires civiles touchant leurs ressortissants.
En 1756, 15 familles juives possèdent leur propre maison. Il y a une maison communautaire, un cantor et une école. Mais les Juifs y sont juste tolérés. Ils n’ont pas le droit d’ouvrir des commerces dans le centre-ville et peuvent seulement se déplacer autour de la rue Dubrovacka, là où, en 1871, on érigera la synagogue sépharade dans laquelle, pendant un temps, a officié le rabbin Alkalaï.
La communauté doit donc protéger tant soit peu ses lieux de culte. La ville s’ouvre donc peu à peu aux Juifs, principalement donc des Ashkénazes.
Elle compte 6 800 habitants en 1777, dont la moitié se compose de Serbes et l’autre de Juifs, de catholiques, d’Arméniens et de musulmans. Des Hongrois y arrivent aussi et peuvent être parmi eux les premiers membres de la famille Herzl.
En 1776, les archives de la ville mentionnent la présence d’une synagogue qui est peut-être celle sur laquelle, ou à côté de laquelle, sera construite en 1850 la synagogue ashkénaze, toujours visible aujourd’hui.
En 1791, Semlin-Zemun est autrichien, tandis que Belgrade est définitivement ottomane. À Semlin, en 1794, on mentionne l’existence d’un autre rabbin, Rabbi Alexander, qui va y mourir en 1808.
On compte alors 242 Juifs dans la ville et, en 1815, 45 familles juives y vivent… Après ce premier rabbin, et jusqu’en 1823, ce sera le rabbin Joseph Fridensberger qui animera la vie religieuse juive de la communauté.
La famille Herzl a donc connu tous ces rabbins sur une ou deux générations. Mais il faut attendre la nomination, en 1825 (on parle aussi de 1826), du rabbi Alkalaï, pour que se produise la rencontre historique entre les familles Alkalaï et Herzl, parfois trop négligée par les historiens, mais qui verra naître le sionisme et dont la naissance d’Israël sera l’aboutissement victorieux.
Après le départ d’Alkalaï, suivront évidemment d’autres rabbins…
La famille Herzl de Semlin…

Simon Loeb Herzl — Rebecca Herzl
C’est dans ces contextes-là, de luttes entre les peuples, de conquêtes d’États-nations, de redéfinitions des frontières à coups de traités, d’alliances nouvelles, de mésalliances, de victoires, de défaites des États, d’assassinats politiques, d’exils forcés et de migrations volontaires… que s’implante donc à Semlin-Zemun la famille Herzl.
Les recherches généalogiques des Herzl indiquent que Simon Loeb Herzl, le grand-père de Theodor Herzl, est né à Zemun en 1797. Nous savons aussi que le père de Simon Loeb s’appelait Leopold, lui-même originaire de la ville, comme son père à lui, Naftali Herzl, l’arrière-arrière-grand-père de Theodor.
Ils sont peut-être venus avec les premiers Hongrois cités plus haut. Nous le savons, les Juifs de Semlin étaient 76 en 1754 et nous savons aussi que 25 familles juives y habitent en 1773, dont évidemment la famille Herzl.
Simon Loeb se marie sans doute encore à Semlin avec Rebecca, née en 1798. Ils auront sept enfants.
Max (1828-1858) est né à Belgrade en 1828. Heinrich Loeb est le premier enfant des grands-parents de Herzl qui est né à Semlin, en 1831. Jacob Herzl (1835-1902), le père de Theodor, voit aussi le jour à Semlin, l’ancien Zemun, puis Karoly en 1844, mais on ne sait pas où, Rosalie non plus, tandis qu’une autre fille, Katarina, est née également à Semlin.
Il y a un autre enfant dont on ne sait ni le prénom ni le lieu de naissance.
Les grands-parents de Theodor Herzl connaissent donc la première synagogue de Semlin, aujourd’hui détruite. Yehuda Alkalaï a sans doute célébré les Brit Milah, Bar-Mitzvah, mariages et enterrements de quelques-uns de la famille Herzl et de leurs proches. Nous pouvons au moins l’envisager…
La « tectonique » des peuples[4]
Il faut donc attendre le XIXe siècle pour que des volontés populaires d’indépendance se fassent jour sous la forme de la création d’États-nations qui, pour se constituer, doivent se libérer de l’Empire ottoman.
La Révolution française de 1789, puis les conquêtes napoléoniennes, n’ont pas été sans influence sur ces demandes d’indépendance, en même temps qu’elles ont permis l’émancipation des Juifs des pays traversés par les armées de Napoléon, mais bien plus tard.
Les révolutions françaises de 1830 et de 1848 ont également eu leurs effets sur cette « tectonique » des peuples qui, sous les coups des révoltes, des occupations, des annexions de territoires, des déplacements de frontières, ont dû cohabiter tant bien que mal, ont dû parfois se mélanger, mêler leurs identités jusqu’à, à nouveau, se séparer, voire s’entre-déchirer, mais aussi s’entre-tuer…
Les Juifs acquièrent l’égalité des droits dans l’Empire ottoman en 1839, en Autriche-Hongrie en 1867, en Bulgarie et en Serbie en 1878. Cela n’a évidemment pas empêché des pogroms, des exactions, des expulsions, mais aussi la migration des populations…
Pour ce qui est de la Serbie, c’est de 1804 à 1813 qu’a lieu une première révolte contre l’Empire ottoman, alors que Napoléon se fait couronner empereur et commence la conquête de l’Europe.
Un premier soulèvement contre l’occupant ottoman a lieu en Serbie en 1804. Sous le commandement de Djorde Petrovic, dit Karageorge (George le Noir), les Serbes s’emparent de Belgrade le 30 novembre 1806. Les Ottomans la reprennent le 7 octobre 1813.
Une seconde révolte a lieu, emportée par Milos Obrenovic, en 1815, qui tue Karageorge en 1817.
En 1830, l’autonomie de la Serbie est reconnue par la Sublime Porte comme principauté autonome et héréditaire à l’intérieur de l’Empire ottoman.
La Grèce connaît la sienne le 3 février 1830, après une guerre qui durait depuis 1821.
En 1878, la Bulgarie devient autonome, mais ne sera pleinement indépendante que le 5 octobre 1908, tandis que la Roumanie l’était depuis 1878…
C’est dans ces contextes-là que la famille Herzl de Semlin rencontre la famille Alkalaï dans cette vieille nouvelle ville de Zemun qui n’a fait que changer de nom, mais dont les habitants ont bénéficié à la fois des luttes d’indépendance des peuples vivant dans l’Empire ottoman et de la modernité occidentale dont se saisiront les Juifs européens…
Le sionisme a certainement trouvé sa voie dans tous ces entre-deux… Encore fallait-il que son précurseur, le rabbin Alkalaï, soit à l’écoute de tous ces mouvements historiques et de ces « tectoniques » des peuples afin qu’il puisse les intégrer en un projet pour les Juifs.
[1] Esther Benbassa, Aron Rodrigue, Juifs des Balkans, espaces judéo-ibériques, XIVe-XXe siècle, Éditions La Découverte, 1993, p. 69.
[2] Ibid., p. 100.
[3] Site de la Communauté juive de Zemun. Pour respecter la chronologie historique, j’ai opté pour écrire Semlin au lieu de Zemun, mais j’ai aussi parfois accolé Semlin à Zemun pour rappeler qu’il s’agit de la même ville.
[4] Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Fayard, 1991.
Par Jean-Marc Alcalay
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