De l’histoire de l’antisémitisme. Pourquoi vous êtes certainement, vous aussi, antisémite ?
« Du peuple en trop à l’État en trop », la parole anti juive libéré. À l’invitation du Crif Alsace, de l’Association Charles Peguy, de la ויצו – WIZO, du B’nai B’rith International, l’historien et chercheur Georges Bensoussan, spécialiste d’histoire culturelle de l’Europe des XIXᵉ et XXIᵉ siècles, vient de donner une conférence à Strasbourg qui fera date.
Il a expliqué très concrètement la genèse de l’antisémitisme et de l’anti-judaïsme contemporain, qui est « une maladie mentale », une phobie qui touche de nombreux Français, jusque parmi l’élite de notre pays.

Il propose de ne pas tenter de convaincre des « ignorants » de leur antisémitisme, mais de décortiquer leur cheminement de pensée afin de les confondre. Car l’antisémitisme contemporain utilise les mêmes ressorts que l’antisémitisme ancestral. Les préjugés ont la vie dure.
Prenons les faits. Le pogrom du 7 octobre constitue un massacre « de type génocidaire » car les victimes ont été tuées uniquement pour ce qu’elles étaient, sans distinction individuelle : des Juifs.
Ce qui est intéressant c’est surtout la réaction internationale qui a suivi dès le 8 octobre.
Le chercheur estime que les Juifs de diaspora et les Israéliens ont retrouvé un sentiment ancien « de solitude » et une forme de « communauté de destin » face au monde hostile. Tout d’un coup, ils se sont soudés face au déferlement de haine contre eux. Mais était-il si soudain ?
Bensoussan affirme que la hausse de l’antisémitisme « n’a rien d’étonnant ». Pour lui, historiquement, chaque événement marquant touchant les Juifs est suivi d’une vague antisémite comme « les répliques d’un tremblement de terre ». Il prend l’exemple de la profanation du cimetière de Carpentras en 1990 : après les manifestations de soutien, les actes antisémites ont augmenté.
Son idée majeure est que l’antisémitisme n’a jamais disparu. Il cite Léon Pinsker qui le définissait déjà au XIXᵉ siècle comme « une forme de paranoïa collective ».
Après Auschwitz, la haine des Juifs n’a pas pu s’exprimer au nom de la race. Personne ne pouvait s’associer à l’idéologie nazie. Elle s’exprime donc aujourd’hui à travers le rejet du sionisme et d’Israël. Mais les travers antisémites sont exactement les mêmes qu’avant la Seconde Guerre mondiale.
Georges Bensoussan a consacré une longue partie de son intervention à démontrer que les accusations portées contre Israël après le 7 octobre sont en réalité des versions modernisées de très anciens thèmes antijuifs.
Ainsi, le « Juif tueur d’enfants » (thème repris depuis le Moyen Âge) devient : « Israël accusé de tuer volontairement les enfants de Gaza ». Le « meurtre rituel médiéval » devient « l’accusation de génocide. » Le « juif comploteur » devient « le Mossad responsable de tous les événements du monde. » « Le Juif fauteur de guerres » (thème repris notamment par Adolf Hitler) devient « Israël responsable du désordre international. » Ce sont d’autres mots mais qui désignent exactement les mêmes populations : les Juifs.
L’historien rejette l’excuse « Je ne suis pas antisémite, je suis antisioniste ». Il considère que l’antisionisme actuel constitue une forme de « délégitimation fondamentale ». Car avant 1948 (création de l’État d’Israël), hormis les nazis, le concert des nations pouvait débattre de la création d’un État juif. Après la création d’Israël, « être antisioniste revient nécessairement à vouloir la disparition de cet État. » Logique.
Une autre partie primordiale de la conférence a été consacrée à l’accusation de « colonialisme » d’Israël.
Georges Bensoussan a prouvé de façon étayée que le sionisme ne répond pas historiquement et déontologiquement aux critères classiques d’une colonie. Il note, par exemple, l’absence d’armée coloniale avant 1948 en Palestine mandataire. Il rappelle l’existence d’un lien historique et culturel ancien entre les Juifs et la terre d’Israël. Depuis l’Antiquité et même sous l’Empire ottoman, les Juifs sont présents en Palestine, en Judée-Samarie ou sur l’actuelle bande de Gaza. Ils y parlent leur langue. Des familles y sont installées. Cela est historiquement attesté.
Pour étayer cette idée, il cite notamment Chateaubriand qui a séjourné à Jérusalem. Il écrit en 1806 : « les Juifs sont les légitimes maîtres de la Judée ».
Mais surtout l’écrivain fait remarquer qu’il n’y a aucune « agglomération de peuplement » en Palestine avant 1948. Les colons auraient colonisé quoi au juste ?
Il rappelle également que le renouveau national juif ne serait pas né uniquement en Europe avec Herzl, mais bien évidemment à l’intérieur même de la Palestine ottomane au XIXᵉ siècle, autour de la renaissance de l’hébreu.
Une longue séquence a été ensuite consacrée à l’accusation de « génocide ». Selon l’auteur des « Territoires perdus de la République », le génocide est aujourd’hui « l’équivalent moderne de l’accusation médiévale de déicide ». Il s’explique : « autrefois les Juifs étaient accusés d’avoir tué le Christ ; aujourd’hui Israël est accusé de commettre un génocide. » Dans les deux cas, il voit le même mécanisme : faire des Juifs ou de l’État juif une entité « paria » placée hors de « l’humanité normale ».
Georges Bensoussan soutient également que « l’accusation de génocide permet à l’Occident de se libérer symboliquement de la culpabilité liée à la Shoah. » Car, si les Juifs deviennent à leur tour des génocidaires, ils cessent d’être des victimes particulières.
Il a retracé ensuite l’histoire de cette accusation depuis 1947, montrant qu’elle existait déjà chez certains responsables arabes, puis dans l’extrême droite française et européenne avant d’être reprise progressivement par une partie de l’extrême gauche.
Pour l’ancien élève d’Henri IV, une partie des racines de l’antisionisme se trouve dans la littérature antisémite européenne. Il prend exemple du Protocole des Sages de Sion, édité en Russie. Un livre totalement imaginaire qui vise à dénoncer le complot juif sur le monde. Pourtant, cet ouvrage et les thèmes qui y sont développés participent encore aujourd’hui « à la dénonciation du mouvement sioniste ». Après 1945, la survivance de l’idéologie nazie portée notamment par des nationalistes palestiniens, a également constitué une matrice importante de l’antisionisme moderne. Cette matrice a été relayée par la propagande soviétique.
Bensoussan note le bouleversement du paradigme concernant l’antisionisme : « la gauche européenne d’après-guerre était au contraire largement favorable à la création d’Israël. » Il cite Sartre, Camus, Mauriac, Claudel ou encore Beauvoir. Pour l’historien, l’antisionisme de gauche est davantage électoraliste. Elle permet de s’approprier des masses et des esprits ignorants de la réalité et du contexte géopolitique.
Alors, l’historien accuse et interpelle sur le rôle joué par les intellectuels et une partie de la presse. Il établit un parallèle entre ceux qui déniaient l’existence du Goulag en Union soviétique, l’aveuglement devant le maoïsme ou devant les crimes de Pol Pot, les négationnistes de l’existence des chambres à gaz et ceux, aujourd’hui, qui sont incapables de voir les crimes du Hezbollah ou du Hamas : « un aveuglement » qui interroge, forcément.
Selon lui, « les croyances idéologiques sont souvent plus fortes que les faits ». Il cite Proust : « les faits pénètrent difficilement l’univers des croyances. » Face à des personnes ignorantes, qui n’ont plus « aucune culture historique ni religieuse », impossible d’aborder ce que recouvre, par exemple, l’idéologie mortifère du djihâd.
Pour expliquer la haine des Juifs, Georges Bensoussan avance un argument anthropologique : « Israël réactive dans les imaginaires collectifs occidentaux et musulmans » la position du Juif qui doit absolument être soumis. Dans le monde chrétien, cela renvoie à des siècles d’antijudaïsme déicide. Les Juifs n’avaient pas de nationalité, étaient privés de certains métiers et de certains droits. Ils n’étaient que tolérés.
Dans le monde musulman, cela renvoie au souvenir du statut de dhimmi, et « de minorité soumise ».
Aujourd’hui, le Juif devenu souverain et puissant constitue donc une rupture symbolique historique difficile à accepter pour la tradition et pour le récit collectif qui perdure depuis 3000 ans. Le Juif est aimé seulement s’il est une victime. Il doit rester à sa place.
L’antisémitisme a encore de beaux jours devant lui.
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