Carlson et Huckabee ; À Tel-Aviv, l’interview tourne à l’orage
L’aéroport Ben Gourion n’est pas un décor habituel pour une confrontation politique de deux heures et demie. C’est pourtant dans le terminal diplomatique que Tucker Carlson a interrogé l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, dans un échange particulièrement tendu consacré à la guerre à Gaza, aux relations bilatérales et à plusieurs dossiers sensibles.
Dès un monologue introductif de vingt-cinq minutes, Carlson a donné le ton, accusant l’ambassadeur de « travailler pour Israël » plutôt que pour les États-Unis. Huckabee a répliqué en montrant l’insigne du drapeau américain sur sa veste : « Quel drapeau est-ce que je porte ici ? » La scène résume la fracture idéologique qui traverse une partie du camp conservateur américain.
Au cœur de l’échange : le nombre de victimes civiles à Gaza. Carlson a évoqué les chiffres publiés par le ministère de la Santé de Gaza, contrôlé par le Hamas, qui fait état de plus de 17 000 enfants tués depuis le 7 octobre 2023. Huckabee a contesté la fiabilité de ces données tout en reconnaissant que « des milliers » d’enfants avaient péri, ajoutant que c’était « des milliers de trop ». Il a défendu les méthodes de Tsahal, affirmant que l’armée israélienne prévenait les civils par SMS, appels téléphoniques et tracts avant certaines frappes – un dispositif documenté, mais dont l’efficacité et la portée restent débattues.
La discussion s’est ensuite déplacée vers la référence biblique à Amalek utilisée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu au début de l’offensive terrestre. Carlson y a vu un « appel au génocide », citant un passage du livre de Samuel. Huckabee a rejeté cette interprétation, soulignant que le verset mentionné provenait du Deutéronome et relevait d’une tradition mémorielle. Le gouvernement israélien a, de son côté, défendu une lecture symbolique, rappelant que la référence à Amalek est historiquement associée à des menaces existentielles.
Autre point d’achoppement : le cas de Jonathan Pollard, condamné pour espionnage au profit d’Israël dans les années 1980. Carlson l’a qualifié de « plus grand traître de l’histoire américaine moderne ». Huckabee a confirmé l’avoir rencontré brièvement à l’ambassade après le décès de son épouse, sans y voir de geste inapproprié. Les évaluations déclassifiées de la CIA ont montré que Pollard avait transmis des informations régionales ; l’allégation selon laquelle Israël aurait partagé ces données avec l’Union soviétique n’a jamais été formellement prouvée.
L’entretien a également abordé les accusations de fuite vers Israël de ressortissants américains poursuivis pour agressions sexuelles, les controverses autour du logiciel Pegasus du groupe NSO, la loi du retour, ou encore les incidents visant des membres du clergé chrétien à Jérusalem. Sur ce dernier point, Huckabee a condamné les crachats signalés, tout en rappelant que les citoyens arabes israéliens votent et siègent à la Knesset comme à la Cour suprême.
La question de l’aide américaine – estimée à plus de 16 milliards de dollars depuis octobre 2023 selon plusieurs instituts – a cristallisé les divergences. Huckabee a soutenu que ces fonds servent essentiellement à l’effort militaire, tandis que Carlson a interrogé le bénéfice concret pour les contribuables américains. Les deux hommes ont aussi croisé le fer sur l’Iran, Carlson accusant Netanyahu de pousser Washington vers un changement de régime, Huckabee rappelant que Téhéran est désigné comme soutien majeur de groupes hostiles aux États-Unis.
Après l’arrêt des caméras, un nouvel épisode a alimenté la polémique : Carlson a affirmé que son équipe avait été soumise à des interrogatoires inhabituels à l’aéroport, ce que les autorités israéliennes ont démenti, évoquant de simples procédures de sécurité. Une vidéo diffusée ensuite montrait le commentateur signant un document avant de quitter les lieux sans incident apparent.
Cette confrontation, largement relayée aux États-Unis, illustre une ligne de fracture croissante au sein du conservatisme américain sur la politique étrangère, la guerre à Gaza et la place d’Israël dans les priorités stratégiques de Washington.
Jérémie de Jforum.fr
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