Les “pilules de performance” envahissent les campus israéliens
Dans les bibliothèques universitaires israéliennes, une nouvelle forme de “dopage académique” s’installe en silence. Selon de récentes données du Centre israélien de toxicomanie et de santé mentale (ICA), environ un étudiant sur six consommerait des médicaments destinés au traitement du TDAH sans aucune ordonnance. Parmi eux, 11 % présentent un usage considéré comme à haut risque : prises fréquentes, fortes doses ou usage totalement détourné de tout cadre médical.
Le TDAH – trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité – est un trouble neurodéveloppemental réel, caractérisé par des difficultés de concentration, une impulsivité marquée et parfois une hyperactivité. Les stimulants prescrits pour le traiter, à base de méthylphénidate ou de molécules similaires, peuvent transformer le quotidien d’un patient correctement diagnostiqué et suivi. Mais utilisés par des étudiants non diagnostiqués, ces mêmes médicaments deviennent des “pilules de performance” censées permettre d’enchaîner nuits blanches et sessions d’examens, au prix de risques non négligeables.
L’ICA distingue trois formes d’usage problématique : d’abord la consommation par des étudiants qui n’ont jamais reçu de diagnostic de TDAH ; ensuite, chez ceux qui ont une ordonnance, l’augmentation des doses au-delà de ce qui est prescrit pour “tenir” dans les périodes de pression ; enfin l’usage détourné, comme le fait d’écraser les comprimés pour les inhaler, ce qui augmente la vitesse et l’intensité de l’effet. Le professeur Mario Mikulincer, directeur académique de l’ICAMH, rappelle que ces médicaments sont globalement sûrs lorsqu’ils sont prescrits, surveillés et ajustés par un médecin, mais qu’un usage non encadré peut entraîner troubles du sommeil, palpitations, anxiété, comportements impulsifs et, à terme, dépendance.
L’étude met en lumière un lien étroit entre santé mentale fragilisée et automédication. Les étudiants qui signalent des symptômes d’anxiété ou de dépression sont environ deux fois plus nombreux à consommer des anxiolytiques sans ordonnance : près de 20 % d’entre eux ont un usage jugé dangereux, contre moins de 10 % chez ceux qui ne rapportent pas ces troubles. Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance plus large observée en Israël depuis le 7 octobre 2023 : les recherches menées par l’ICAMH montrent une hausse marquée de l’usage problématique de sédatifs, d’opioïdes et de stimulants dans l’ensemble de la population, en particulier chez les jeunes adultes exposés au stress de la guerre et à l’insécurité permanente. (afhu.org)
L’exposition à la violence et au sentiment de danger joue un rôle déterminant : parmi les étudiants se disant directement menacés ou fortement exposés à des contenus liés au conflit, 17,6 % déclarent une utilisation à haut risque de médicaments, contre 8 % chez ceux qui affirment se sentir globalement en sécurité. Cette réalité rejoint les conclusions d’une étude récente sur les étudiants israéliens : environ 22 % d’entre eux déclarent avoir déjà utilisé des stimulants, et une part significative les obtient sans prescription, souvent via des contacts ou des plateformes en ligne. (MDPI)
Face à cette demande, un marché parallèle florissant s’est développé. Les autorités signalent une hausse des ventes illégales de médicaments contre le TDAH, notamment via des groupes chiffrés sur Telegram. Une boîte de 30 comprimés peut se négocier entre 700 et 900 shekels, avec livraison à domicile et paiement en espèces ou par code de retrait anonyme. Ce modèle s’inspire de réseaux déjà utilisés pour d’autres drogues sur les applications de messagerie, que la police peine à éradiquer malgré des opérations coup de poing régulières. (shomrim.news)
La réponse judiciaire commence toutefois à se structurer. Dans une affaire récente, une femme de 49 ans a été inculpée pour possession et vente de milliers de comprimés classés comme stupéfiants en l’absence d’ordonnance. Selon l’acte d’accusation, elle aurait falsifié des prescriptions pour se procurer les médicaments, qu’elle revendait entre 500 et 1 200 shekels la boîte en fonction du dosage. D’autres dossiers similaires, impliquant parfois des professionnels de santé, ont conduit à des peines de prison fermes, preuve que les autorités ne considèrent plus ces trafics comme des “petits arrangements” estudiantins. (ISSUP)
Au niveau international, de nombreuses études montrent que le mésusage de stimulants universitaires s’accompagne fréquemment d’autres consommations problématiques (alcool, cannabis, tabac) et de comportements à risque. Les travaux menés sur les undergraduates israéliens confirment cette tendance : attitudes banalisantes envers les stimulants, sentiment de pression académique extrême et faible confiance en ses propres capacités augmentent fortement la probabilité de consommation non médicale. (Cris)
L’ICA insiste donc sur un double impératif. D’un côté, renforcer l’éducation à la santé dans les campus, former les enseignants et les médecins universitaires à repérer les signaux d’alerte et offrir des alternatives : accompagnement psychologique, gestion du stress, aménagements d’examens pour les étudiants réellement diagnostiqués. De l’autre, resserrer l’encadrement des prescriptions et lutter fermement contre le marché noir, afin que ces médicaments restent ce qu’ils doivent être : un outil thérapeutique pour ceux qui en ont réellement besoin, et non un raccourci dangereux vers la performance à tout prix.
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