Venise: Vivre dans le ghetto de Cecil Roth (5)

Traduit de l’anglais par Nadine Picard

Extrait de Cecil Roth, The History of the Jews of Italy, Part VIII : The Age of the Ghetto, Chapter XXIII : Life in the Ghetto, Philadelphia, 1946.

Une vie économique contrariée

Sur le plan économique, les Juifs italiens subissaient à présent des restrictions presque insupportables. Comme on l’a vu, en 1589 le pape Sixte V avait réorganisé le prêt bancaire dans les États pontificaux, et cela avait eu des répercussions dans tout le pays. Le prêt n’était plus une source presque intarissable de prospérité comme il l’avait été par le passé, et la centaine de petites entreprises romaines juives ne pouvait pas s’enorgueillir de posséder plus de 150 000 ducats, tous capitaux confondus.

Au XVIIème siècle, quand le taux d’intérêt légal baissa de 18 à 12%, il apparut qu’une fois déduites les dépenses, le gain sur le capital investi n’était en réalité que de 4.5%. En 1682, le pape Innocent XI renouvela la vieille interdiction totale de l’usure, et le chapitre fut clos. Les banques de prêt, réduites à présent à de misérables officines de prêt sur gage, continuèrent d’exister dans la partie septentrionale de l’Italie, et à Venise, par exemple, la condotta, l’accord conventionnel entre le gouvernement et les Juifs, exigeait que fussent maintenus trois prêteurs sur gage subventionnés, qui travaillaient à perte.

On ne peut pas dire que le prêt constituât encore une activité caractéristique des Juifs italiens, sauf dans certaines régions reculées comme le Piémont, où l’on comptait en tout cinquante-cinq prêteurs, autorisés à avancer de l’argent à un taux d’intérêt qui ne dépassait pas 18%, chacun payant environ 4800 florins annuels pour sa charge. Là encore, il était clair que beaucoup n’étaient que des hommes de paille pour des usuriers chrétiens qui touchaient une part des profits.

Tandis que la source traditionnelle de leur subsistance s’amenuisait, aucun autre moyen d’obtenir des revenus ne leur était accordé. De manière générale, les Juifs n’avaient pas le droit de posséder de boutique en dehors du ghetto, ni de se lancer dans le commerce de détail sauf parmi leurs coreligionnaires, ni de pratiquer quelque artisanat organisé que ce soit, ni d’accéder à une profession libérale, ni d’être employés dans une manufacture, ni d’employer de la main d’œuvre chrétienne.

Ghetto de Venise — Wikipédia

Place du Ghetto de Venise

Ces lois étaient appliquées de façon si rigoureuse qu’à Venise, qui demeurait encore le centre principal de l’imprimerie pendant presque toute cette période, l’impression d’ouvrages en hébreu se faisait sous couvert du nom de familles patriciennes, les Bragadini et les Vendramini, qui apportaient de bonne grâce, sinon gratuitement, leur coopération à cette tâche.
En outre, chaque fois que les Juifs faisaient la moindre tentative pour développer leur champ d’activité, leurs concurrents chrétiens en appelaient au gouvernement pour qu’il intervienne. Ainsi, par exemple, au XVIIème siècle, lorsque des Juifs de Padoue tentèrent de survivre comme charpentiers et tourneurs sur bois, la guilde chrétienne s’indigna, protesta, força la Sérénissime à intervenir et eut gain de cause.

venise quartier ghetto

Ce n’est que de l’industrie textile, à laquelle la participation sans faille des Juifs était à chaque étape, de la fabrication à la vente, une tradition bien ancrée, qu’il s’avéra impossible de les chasser entièrement. Pourtant, des tentatives avaient lieu périodiquement partout, sauf, semble-t-il, dans les duchés de Mantoue et de Modène, et la situation des Juifs n’était jamais garantie. Ainsi à Rovigo, où ils avaient financé l’industrie dès le XVème siècle, où ils avaient introduit le tissage de la soie en 1614 et redonné vie plus tard à l’industrie lainière qui périclitait, on tenta de les évincer ; cela prit du temps, mais fut couronné de succès. La même chose se produisit à Padoue, où l’industrie de la soie avait été introduite par le juif Moses Mantica au XVème siècle et où on disait qu’un siècle plus tard une seule fabrique fournissait des emplois temporaires à six mille personnes ; là aussi, on livra une bataille féroce, avec des perquisitions régulières (la plus impitoyable en 1683) pour trouver dans le ghetto des étoffes fabriquées « illégalement », pour finir par la fermeture des fabriques juives au XVIIIème siècle.

gheto fonderie venise

Il en fut de même à Florence, où les drapiers chrétiens protestaient sans cesse contre le rôle joué par les Juifs, que ce soit en 1620 les tisseurs de soie, ou en 1678 les fabricants de laine qui, à cette époque, étaient très prospères. Un ordre ducal de 1649 interdit aux Juifs de pratiquer le commerce de nouvelles étoffes et d’autres marchandises, car il devait rester le monopole des guildes chrétiennes ; les Juifs durent donc se rabattre sur le commerce de marchandises d’occasion et sur l’exportation.

Cependant, à Sienne, au XVIIIème siècle, le commerce de la laine battait son plein et l’industrie textile était en partie aux mains des Juifs. Dans le Piémont, la charte de 1603 permettait aux Juifs de pratiquer légalement le commerce ainsi que l’artisanat ; mais ce privilège était purement théorique, car il fallait toujours obtenir la permission non seulement du Conservatore degli Ebrei (le préposé aux affaires juives), mais aussi des corporations ou des guildes de commerçants, qui rechignaient à admettre des membres qui n’étaient pas catholiques. Et là, pourtant, les Juifs purent finalement mettre un pied dans l’industrie, si bien qu’au XVIIIème siècle, il y avait des filatures de soie et de coton appartenant à des Juifs à Alessandria, Casale, Acqui, Cherasco, Moncalvo, Fossano et Busca, et une grande partie de l’étoffe importée de l’étranger passait entre leurs mains. Ils avaient une si grande importance que lorsqu’ils furent reclus dans le ghetto, à Turin, en 1679, les observateurs dépités eurent l’impression que toute l’industrie textile avait déserté le reste de la ville. Ce type d’évolution était cependant très localisé, et ne concernait, au mieux, qu’une minorité. Globalement, l’histoire économique des Juifs italiens à l’époque du ghetto se résume en un catalogue de tentatives stériles pour étendre leurs champs d’activités, tentatives ponctuées par des déchaînements de répression sauvage.

À cette époque, une poignée d’importateurs de marchandises en gros – parmi eux une forte majorité d’Espagnols et de Portugais – et d’éphémères magnats du textile occupaient le sommet de l’échelle sociale, formant une petite aristocratie. Le commerce avec la Turquie, par exemple, était essentiellement aux mains des firmes Bonfil et Vivante à Venise, Gentilomo à Pesaro, Morpurgo à Ancône, firmes qui étaient parmi les plus importantes d’Italie.

Au bas de l’échelle, le prolétariat, immense majorité de la population, était composé essentiellement de vendeurs itinérants, de chiffonniers et de vendeurs de marchandise d’occasion. Le Juif, marchand de vieux vêtements, peinant à la tâche, omniprésent, avec sa voix rauque et son fardeau crasseux, était un personnage qui se rencontrait dans toutes les villes, et le ghetto empestait de ces tas de chiffons qu’il manipulait et qu’il remettait à neuf, quand c’était faisable.

Il n’était pas surprenant de voir parfois des vêtements neufs disparaître, pour être ensuite déchirés, puis réparés et vendus comme neufs. À Rome, il y avait un nombre important de tailleurs, officiellement autorisés par la Rota (Rote romaine, un des trois tribunaux de l’Église catholique romaine) qui, au XVIIème siècle, avait jugé qu’il était impossible que tous les Juifs puissent gagner leur vie comme chiffonniers. Les jours d’été, on pouvait ainsi voir, devant les portes dans toutes les rues du ghetto, des groupes d’hommes et de femmes qui tiraient l’aiguille ; ils étaient si renommés pour la finesse de leur travail que, bien souvent, ils étaient employés par des tailleurs non-juifs.

À Florence, c’était la confection des boutons qui était aux mains des Juifs. Bien entendu, la collecte de chiffons conduisait inévitablement à un travail plus délétère pour la santé : le cardage de la laine et la réparation de matelas, travail invariablement effectué par des Juifs qui s’annonçaient en frappant deux bâtons l’un contre l’autre. Un autre gagne-pain, dont on aurait pu difficilement se passer et qui, par conséquent, était très pratiqué par les classes juives pauvres était le colportage, très répandu chez les Juifs italiens de l’ère classique à nos jours. On pouvait interdire aux Juifs d’ouvrir des échoppes pour y vendre des marchandises, mais il était difficile (quoique, de fait, Côme III de Tocane s’y fût essayé) de les empêcher de se charger les épaules d’objets de toutes sortes et de les apporter à des clients potentiels. Ils offraient donc un spectacle familier sur les foires et dans les rues de villages, leurs fardeaux remplis de bagatelles faciles à transporter – colifichets, dentelles, soies, boutons, parfois même quelques mètres d’étoffe.

Il leur arrivait aussi d’associer l’achat d’objets d’occasion avec la vente ou l’échange de vieux vêtements. Cependant, ils avaient interdiction de fréquenter les foires et les marchés sans une autorisation spéciale, de faire du colportage devant les portes des monastères et encore moins, il va sans dire, de franchir celles-ci.
Ramazzini, père des études sur les maladies professionnelles, a décrit les Juifs italiens de son temps et les maux dont ils étaient affectés en des termes très émouvants, dans son ouvrage célèbre, De morbis artificum (Traité des maladies des artisans), 1700 :

« Presque tous les Juifs, en particulier ceux des catégories pauvres, qui constituent la majorité, ont des métiers sédentaires qui les obligent à rester immobiles. Ils s’occupent surtout de travaux d’aiguille et de raccommodage de vieux vêtements, et c’est en particulier le cas des femmes, jeunes ou vieilles, qui gagnent leur vie grâce à la couture. Dans ce domaine, elles ont tant de pratique et de savoir-faire que, lorsqu’elles raccommodent des étoffes de laine, de soie ou de tout autre tissu, on ne peut déceler aucune trace des réparations. À Rome, on utilise pour cela le verbe rinacchiare. De tels travaux les obligent à regarder de très près. En outre, toutes les femmes juives restent à l’ouvrage des journées entières et tard dans la nuit, n’utilisant qu’une petite lampe et une mèche fine. C’est la raison pour laquelle elles souffrent de tous les maux liés à une vie sédentaire et finissent, en plus, par être atteintes de myopie sévère ; dès quarante ans, elles sont aveugles d’un œil, ou alors leur vision est très faible. Par ailleurs, dans la plupart des villes, les Juifs vivent dans des conditions misérables, enfermés dans des ruelles étroites, tandis que leurs femmes travaillent en toute saison, debout devant les fenêtres ouvertes pour avoir plus de lumière. Les conséquences de cela sont les maux de tête, d’oreilles, de dents, le rhume, les maux de gorge et des yeux douloureux. Nombre d’entre elles, en particulier dans les classes les plus pauvres, entendent mal et ont les yeux larmoyants. Quant aux hommes, ils passent leurs journées à coudre des vêtements, assis dans leur baraque, ou debout à attendre les clients auxquels ils pourront vendre quelque vieille fripe. Ils sont donc pour la plupart cachectiques, mélancoliques et maussades, et peu nombreux sont ceux qui, même parmi les plus riches, ne souffrent pas de démangeaisons.
En plus de la couture, il est courant pour les Juifs, du moins en Italie, de restaurer les matelas dont la laine a été tassée par des années d’utilisation. Ils disposent la laine sur une trame d’osier, la frappent avec des bâtons et la secouent, afin de rendre le matelas plus doux et plus confortable pour le dormeur. Ils vont ainsi de maison en maison, et ce travail leur permet de gagner un peu d’argent. Mais la vieille laine s’est imprégnée d’humidité, elle a été souillée de mille manières. En l’agitant et en y passant le peigne, ils inhalent une grande quantité de poussière sale. Cela cause des troubles graves, une toux effrayante, des difficultés respiratoires et des maux d’estomac. Nous avons l’habitude, après un décès, de faire venir un Juif pour qu’il secoue et nettoie les matelas de laine au soleil. Ainsi les Juifs sont contraints de respirer des poussières délétères tout en contractant des affections des poumons ». 

Et c’est ainsi que l’observateur attentif voyait le Juif typique du ghetto.
Mais il n’était pas toujours possible de mettre un frein à l’ingéniosité et à l’audace, et quelques-uns réussirent, malgré toutes les restrictions, à mettre à profit leur savoir-faire. Même à Rome, non seulement certains gardaient un pied dans la fabrication de la soie (introduite pas Meir Magino sous Sixte V), mais il y avait également, au XVIIème siècle, une petite fabrique juive de verre coloré. Là, de plus, afin d’alléger les dures conditions économiques du ghetto, la communauté juive en tant que telle bénéficiait, depuis 1698, d’un petit monopole pour la fourniture des lits et de la literie destinés aux soldats du pape, et cela constituait une de leurs sources régulières de revenu.

Il y avait déjà eu une tentative dans ce sens un demi-siècle plus tôt, mais elle s’était soldée par un échec, car le prix demandé était resté impayé, et on avait renoncé à la concession peu après. Le commerce des épices fut introduit à Rome au XVIIème siècle par une famille juive d’Ancône, mais dès 1750 les Juifs en furent exclus. Pendant longtemps, des Juifs, à Venise et ailleurs, élaborèrent, selon un procédé secret, les ingrédients chimiques utilisés pour les pigments des artistes.

Un Juif du nom de Lazzaro Levi remit au goût du jour la majolique, à Mantoue en 1626, mais il fut contraint de fermer boutique à cause des événements tragiques qui se produisirent trois années plus tard. Partout, on pouvait voir des orfèvres qui travaillaient l’or et l’argent, ainsi que des joaillers ; mais dans le Piémont, sur les protestations de la guilde des orfèvres, ils furent temporairement exclus du métier après 1623. On sait que, dans le quartier juif de Mantoue, il existait une rue des orfèvres juifs (orefici), tandis que les membres de la famille Formiggini, qui possédait sa synagogue privée à Modène, furent joaillers de père en fils à la cour des ducs d’Este pendant deux cents ans.

Dans les petites principautés du nord en particulier, certains Juifs exerçaient des monopoles accordés par le gouvernement – fabrication du papier ou de l’eau distillée, vente du tabac, etc. À Correggio et dans le duché de Modène, au XVIIème siècle, des Juifs dirigeaient la fabrication du papier monnaie, et parfois même on leur accordait un mandat pour frapper la monnaie pour les pays du Levant. Même Côme III, grand antisémite et grand-duc de Toscane, fut contraint, après plusieurs échecs, de remettre le monopole du tabac en fermage au Juif Solomone Vita Levi.

Un certain mécontentement se manifesta à Mantoue en 1755, quand on prétendit que tous les percepteurs nouvellement nommés étaient juifs. Pourtant, on était bien loin d’un monopole en ce domaine, car peu de temps auparavant, en 1749, les Juifs avaient été, lors d’une surenchère, totalement éliminés par une entreprise non-juive, qui, en outre, avait promis le versement d’une somme rondelette en espèces.

Un autre métier, très répandu et lucratif à l’occasion, était celui de sensale, ou courtier, dont le rôle était de faire l’intermédiaire entre un vendeur et un acheteur, ou de partir à la recherche d’un objet dont on avait un besoin urgent, ou d’un service, cela en échange d’une commission. C’était une pratique commune parmi les Juifs des ports maritimes et des grands centres de commerce, quoique, même dans le Piémont, sa légitimité n’allait pas sans dire, et ceux qui exerçaient ce métier rencontraient parfois des difficultés. À Rome et à Venise, l’aménagement des palais loués temporairement par de riches étrangers lors de leur Grand Tour d’Europe, était source considérable de profit.

Le traditionnel intérêt pour la culture n’avait pas entièrement disparu. On pouvait encore rencontrer, ici et là, des professeurs de danse et de chant et, à Mantoue, à la fin du XVIIIème siècle, on comptait dans le ghetto quinze musiciens professionnels ; quant à Venise, elle vit naître Giacomo Basevi Cervetto, qui fit entrer le violoncelle en Angleterre du temps de George II. Certains prolétaires pouvaient arrondir leurs revenus, mais c’était au prix d’un labeur dégradant et épuisant : toujours à Mantoue, par exemple, il n’y avait à cette époque dans le ghetto pas moins de trente-six portefaix, sur une population de 2200 âmes.  A suivre

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Donatella Calabi, « 1516 : Le premier ghetto : Venise la cosmopolite et le ‘château des Juifs’ » in Pierre Savy, Katell Berthelot, Audrey Kichelewski (Sous la direction de), Histoire des Juifs : Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020. Noté DC.
Michael Gasperoni (sous la direction de), « Le siècle des ghettos : la marginalisation sociale et spatiale des juifs en Italie au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, numéro 282, PUF, 2019. Noté MG. Compte-rendu très dense et d’une grande précision par Boris Czerny  dans Archives de sciences sociales des religions, Numéro 188,  2019, p. 324-325.
Isabelle Poutrin, « Du ghetto comme instrument de conversion », Conversion/Pouvoir et religion, hypotheses.org, 7 février 2015.
Cecil Roth
– The Last Florentine Republic (1924), New York, Russell & Russell, [copie 1968].
– History of the Jews in Venice (1930), New York, Schocken Books, 1975
– The History of the Jews of ItalyPhiladelphia, The Jewish Publication Society of America, 1946. Recension in: Revue des études juives, tome 8 (108), janvier-juin 1948. p. 116.
– The Jews in the Renaissance, Philadelphia, Jewish Publication Society of America, 1959.
Simon Levis Sullam, « Réinventer la Venise juive : le Ghetto entre monument et métaphore », Laboratoire italien [En ligne], 15, 2014, Traduit de l’italien par X. Tabet, mis en ligne le 28 octobre 2015.

 

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