Variations libres autour du dernier procès de Franz Kafka

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Une « famille » en procès :

Variations libres autour du livre de

 Benjamin Balint :

Le dernier procès de Franz Kafka [1]

 

Par Jean-Marc Alcalay

Dernières nouvelles de la FranzKafkasphère

      Comment faut-il les appeler ?, enfin, nous appeler puisque j’ose me compter parmi eux. Des Kafkafiles ?, des Kafkapathes ?, des Kafkalogues ?, des Kafkafages ?, Au fond, je ne sais pas. Mais ces formules si dissonantes à l’oreille auraient même heurté celles de Kafka, qui souffrait d’hyperacousie et qui lui-même détestait un autre adjectif qui pourtant lui colle toujours à la peau : kafkaïen !  Benjamin Balint vient de publier pour notre plus grand plaisir une passionnante enquête qui en quelque sorte clôt Le Procès dont Kafka n’avait d’ailleurs pas terminé le récit. Il le clôt évidemment sur la scène judiciaire. Il convoque ainsi aux portes de la Loi tous les protagonistes de la destinée archivistique de l’héritage de Kafka. Mais alors, sont-ils coupables ou innocents. ?

Mesdames et messieurs, la Cour !

 

 

 

Max Brod, Rëbeuni, Fürst der Juden. Ein Renaissanceroman, Kurt Wolff, 1925. Edition originale avec envoi d’auteur. Coll. Jean-Marc Alcalay.

 

 

 « Accusé » Max Brod, levez-vous !

 

      En 2013, l’écrivain israélien, Saul Friedländler, lui-même né à Prague dans la minorité juive de langue allemande, publie un essai intitulé Kafka avec comme sous-titre, Poète de la honte[2]. Il fait sans doute le lien avec la dernière phrase du Procès qui résonne encore en nous comme le bruit sec et glacial du couperet quand il tombe : «  Comme un chien », dit-il, comme si c’était la honte qui allait lui survivre[3] ». Alors, Kafka, honteux et par conséquent, possiblement coupable ?, même au-delà de sa mort survenue le 3 juin 1924. D’ailleurs, coupable, comme la plupart des héros de ses récits. Jusqu’à cette année décisive, il n’a publié que six romans dont le dernier, Un virtuose de la faim  qui paraitra 3 mois après sa mort, comprend aussi, Première peine, Une petite femme, Un virtuose de la faim et Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris. Voici donc le début du litige : entre l’automne et l’hiver 1921, il rédige une lettre-testament adressée à son ami Max Brod (1884-1968), mais qu’il ne lui envoie pas. Le 29 novembre 1922, il en rédige une seconde que son ami retrouve dans un tiroir après sa mort. Dans ces deux lettres, il lui demande de brûler tout ce qu’il a écrit, Journaux, notes, autres romans inachevés, dessins, lettres…Autrement dit, des milliers de documents ! Ce que Max Brod n’exécute pas après avoir demandé l’autorisation à ses parents et à ses trois sœurs, de les conserver et de les publier, voire en les complétant et en les arrangeant. C’est ainsi qu’il publie entre autres, Le procès (1925), Le Château (1926), L’Amérique (1927). Dans le Dernier procès de Kafka que Benjamin Balint ouvre pour nous, seule Ottla, sa sœur préférée, interrogée en 1936 avait refusé[4]. Faut-il en vouloir à Max Brod d’avoir ainsi trahi son ami ? Le fait-il pour sa seule gloire ou pour rendre publique une œuvre que désormais nous tenons pour l’une des œuvres majeures du XXe siècle ? Et nous,  sommes-nous coupables d’approuver le sauvetage d’une littérature unique ? Le 14 mars 1939, Max Brod et sa femme Elsa fuient Prague déjà infestée de nazis. Ils emportent avec eux une valise pleine de documents ayant appartenus à Kafka. Direction la Palestine mandataire où, malgré des débuts difficiles, il deviendra néanmoins reconnu en recevant le prix Bialik en 1948. Mais ce qui domine sa vie en Israël, reste l’héritage de Kafka qu’il ne cessera de faire fructifier. Mais là encore, est-il coupable, est-il un traître ?, qui mériterait aussi de comparer en jugement. C’est ce que ce livre m’a laissé imaginer. Mais Max Brod dont la « culpabilité » trouve à mes yeux bien des circonstances atténuantes, n’est-il pas le seul présumé coupable dans « l’affaire Kafka » ?

 « Accusées » Ester et Eva Hoffe, levez-vous !

   Le 27 juin 2016, Eva Hoffe (1934-2018) 82 ans est convoquée devant la Cour suprême de Jérusalem qui lui demande la restitution des documents de Kafka qu’elle tient de sa mère Ester Hoffe (1906-2007) la secrétaire de Max Brod à qui il avait confié ce qu’il détenait de son ami. Benjamin Balint écrit qu’elle devait les remettre après sa mort à un institut israélien : Bibliothèque nationale de Jérusalem, bibliothèque municipale de Tel-Aviv…Alors, Max Brod, coupable encore de ne pas avoir assez précisé de quoi il s’agissait : des documents ayant appartenus à Kafka ?, ou ceux dont il était le propriétaire en plus de ceux qui le concernait, lui et Ester ? Et Ester, coupable d’avoir tout gardé ?, coupable aussi d’en avoir vendu quelques-uns, d’avoir permis à des chercheurs de les consulter, de les publier moyennant finances ? : en effet, en 1974, elle vend aux enchères 22 lettres et cartes postales de Kafka et en 1988, elle monnaye un manuscrit de 316 pages pour 2 millions de dollars pour le compte des Archives littéraires de Marbach en Allemagne déjà en possession de plusieurs manuscrits de Kafka et d’autres écrivains de langue allemande dont l’institution veut être la dépositaire. Ester qui n’avait rien vendu du vivant de Max Brod fera encore d’autres affaires avec les manuscrits de Kafka que nous détaille Benjamin Balint dans son livre. Ester Hoffe meurt en 2007. Benjamin Balint nous apprend que par une procuration du 5 juin 1978 ses filles Eva et Ruth peuvent disposer, chacune, à la mort de leur mère, d’un tiers des manuscrits de Kafka. Le 8 août 2016,  sa fille Eva qui mourra elle aussi 2 ans après le verdict est-elle aussi coupable au point que le tribunal tranche en faveur de la restitution des documents de Kafka à l’Etat d’Israël ? Sommes-nous aussi coupables d’approuver ce premier jugement ? Ce verdict qui déshérite Eva a des précédents, nous raconte Benjamin Balint. En 1973, Il y a un premier procès perdu par l’Etat d’Israël contre Ester Hoffe, suivie par son arrestation en 1974 avec sur elle des manuscrits qu’elle tente alors de faire sortir du pays…Alors, Ester Hoffe et sa fille Eva, sont-elles coupables d’avoir gardé, vendu, jusqu’à se faire dérober des manuscrits de Kafka que par une négligence coupable Max Brod, dans son « testament », n’avait pas bien protégés ?

 « Accusés » « Etat d’Israël et Bibliothèque nationale », levez-vous !

 

 

Le Procès. Schocken Books, Tel-Aviv 1951, édition originale. Coll. Jean-Marc Alcalay.

   Mais L’Etat d’Israël et la Bibliothèque nationale qui se réveillent un peu tard, c’est-à-dire dans les années 70 pour faire de Kafka un patrimoine national, sinon nationaliste, sont-ils aussi coupables d’avoir attendu si longtemps pour reconnaitre l’importance de l’œuvre de Kafka ? Les guerres, la construction du pays, la crise économique, étaient peut-être alors prioritaires ? Cela ne les excuse pas d’autant aussi qu’à cette époque-là, la Bibliothèque nationale ne pouvait pas bien les conserver à la différence des Archives littéraires de Marbach contre lesquelles s’ouvrait aussi ce procès, puisqu’elle voulait récupérer les œuvres des écrivains de langue allemande, faisant fi de ce les nazis avaient fait d’eux et de leurs livres pendant la guerre. D’autres hypothèses sont soulevées comme la résistance de l’Etat d’Israël envers la langue allemande après la Shoah et sa volonté de rompre avec la diaspora au profit du nouvel Israélien, avant d’en retrouver la valeur au service du sionisme.

   Le débat qui occupe aussi les juges porte alors sur « le sionisme » de Kafka…, voire si on pouvait le qualifier d’écrivain juif ou pas. Non pour Eva Hoffe, qui confie à l’auteur : « La tentative de faire de Kafka un écrivain juif est ridicule » puis plus loin, elle poursuit : « il n’aimait pas sa judéité [5]». Au contraire, pour Max Brod, il est indéniablement un auteur juif ce que la justice israélienne confirma le 29 juin 2015.

    Kafka était-il sioniste ? Benjamin Balint insiste sur l’ambivalence de Kafka. Malgré ses cours d’hébreu commencés en 1917, qui se poursuivent en 1923, les nombreux cahiers qui en témoignent, puis sa volonté prise toujours cette même année, avec sa fiancée Felice Bauer, d’aller vivre en Palestine, il ne s’y rendit jamais. Mais non pas parce qu’il n’était pas sioniste comme certains antisionistes mais amoureux de Kafka aimeraient le croire pour se rassurer, (comme d’autres le font pour Freud), mais simplement parce que Kafka n’allait pas au bout de ses actes, comme il ne termina pas ses plus célèbres écrits. Il ne va donc pas vivre en Palestine, alors qu’il s’y prépare, comme il ne se marie avec aucune de ses fiancées, comme il ne peut pas aller au bout de son indépendance. Sauf une fois, de novembre 1916 à août 1917 où il vient travailler au  n° 22 de la Lange Gasse, la rue des alchimistes appelée aussi la Ruelle d’Or, située dans les dépendances du Château de Prague puis à partir de mars 1917, au palais Schönborn où il occupe un appartement de sa sœur Ottla. Sans doute est-ce dans ces deux lieux chargés d’humidité qu’il attrape la tuberculose. Nous pouvons aussi suggérer que cette liberté l’étouffe ! Il retourne un temps à Budapest chez la sœur de Felice, puis à Zürau chez Ottla avant un retour à Prague pour définitivement vivre ou survivre chez ses parents chez lesquels il ne se sent pas plus libre. Ce qui domine la personnalité névrotique de Kafka, c’est le doute anxieux, avec ce qui le caractérise, l’ambivalence qui celle-là, est tout œdipienne, mais en même temps, tellement humaine!

   Il y a déjà eu un autre jugement en 2010 contre les sœurs Eva et Ruth Hoffe mais à la défaveur de l’Etat d’Israël, avant cet autre rebondissement en 2019.  Eva Hoffe meurt le 4 août 2018. Deux nièces lui survivent. Une question est au centre de ce livre. A qui appartient l’héritage de Kafka ? : Six coffres-forts dans une banque à Tel-Aviv, quatre dans la banque UBS de Zurich. Mi-septembre 2018, Benjamin Balint nous apprend que les autorités israéliennes  découvrent dans le petit appartement de la rue Spinoza à Tel Aviv ou habitait Eva Hoffe, des centaines de documents, enfin les soixante cartons restants, (35 iront rejoindre la Bibliothèque nationale de Jérusalem) après un cambriolage dont nous connaitrons les voleurs.

 « Accusées » « Archives littéraires de Marbach », levez-vous !

 

    Coupables encore les Archives littéraire de Marbach qui en 2019 restituent aux Israéliens les documents volés dans l’appartement de la rue Spinoza.  Les Israéliens reprochent à ses représentants de vouloir conserver les archives de Kafka et justifier d’en prendre grand soin alors que l’Allemagne, pendant la guerre, ne s’est « pas beaucoup préoccupée » du sort des sœurs de Kafka et de ses proches. Benjamin Balint[6] rappelle qu’Elli (1889-1942) et Valli (1890-1942) sont déportées en 1941 dans le ghetto de Lodz avant de mourir dans les chambres à gaz de Chelmno en septembre 1942. Ottla (1892-1943) est déportée dans le ghetto de Terezin puis meurt à Auschwitz en octobre 1943.  L’une des fiancées de Kafka Julie Wohrysek (1891-1942) est assassinée à Auschwitz en 1944. Otto, ami de Kafka et frère de Max Brod est déporté de Terezin à Auschwitz où il est assassiné avec sa femme et leur fille. Siegfried Löwy (1867-1942) l’oncle de Kafka se suicide la veille de sa déportation à Terezin et Yitzhak Löwy (1987-1942) l’acteur Yiddish pour lequel Kafka s’était emballé meurt à Treblinka. Milena Jesenká (1896-1944) une autre très proche de Kafka meurt à Ravensbrück. Cinq des condisciples de Kafka sont assassinés dans les camps de la mort…Quatre nièces de ses nièces survivront à la Shoah, deux filles de Ottla, une fille d’Elli et une fille de Valli. A cette longue liste, nous pourrions ajouter Grete Bloch (1892-1944) qui meurt à Auschwitz. Elle était l’amie de Felice Bauer (1887-1960) avec qui Kafka projetait d’aller en Palestine. Cette dernière réussira à s’enfuir aux Etats-Unis. Dora Diamant, née en 1898, la dernière amante de Kafka, rencontrée en 1923, qui resta à ses côtés jusqu’à sa mort, meurt dans la misère à Londres, en 1952. En 1933, la Gestapo avait confisqué les derniers écrits qu’elle possédait de Kafka… Nous pourrions encore citer Ernst Weiss (1882-1940), ami d’enfance de Kafka devenu médecin et écrivain où fuyant aussi le nazisme, il se suicide à Paris le 14 juin, jour de l’entrée des troupes allemandes. Il meurt le 15 juin. Jiří Mordechaï Langer[7] (1894-1943) dit Georg Langer poète, disciple hassidique du rabbin de Belz, Issachar Dov-Rokeah, est aussi passionné par la psychanalyse. Cet ami de Kafka qui se promenait à Prague dans la tenue des Juifs orthodoxes, lui enseignait aussi l’hébreu. Benjamin Balint nous rappelle que ces deux amis qui s’étaient rencontrés en 1915 conversaient couramment dans cette langue[8]. En 1939 il fuit Prague pour Tel Aviv, où malade, il meurt en 1943. Son frère Joseph se suicidera à Prague… Un autre professeur d’hébreu de Kafka, fervent sioniste, Karl Thieberger quitte Prague pour s’installer à Jérusalem. Enfin Puah Ben-Tovim, née à Jérusalem  en 1903, venue à Prague pour y faire ses études, enseigne aussi l’hébreu à Kafka. Elle mourra en Israël en 1991…

   Des années après la chute du nazisme, l’Allemagne voulait ainsi se réapproprier les écrivains de langue allemande fussent-ils juifs et condamnés par elle pendant la guerre. Alors, coupables aussi les Archives littéraires de Marbach pour les crimes du nazisme ? Mais sans aucun doute, six millions de fois coupables l’Allemagne nazie et tous les Etats et les peuples qui ont collaboré à la Shoah ! La sentence définitive du procès des archives de Kafka dont les péripéties si bien racontées par Benjamin Balint et qui font penser à un thriller politico-judiciaire, tombe en avril 2019. La décision finale est donnée par le tribunal de Zurich. Laissons donc les lecteurs découvrir le verdict du dernier procès de Kafka, dont nous ne nous sommes pas encore demandés si lui aussi était coupable ?

« Accusé » Franz Kafka levez-vous !

   Coupable d’avoir eu honte de son œuvre admirable ?, coupable d’avoir voulu tout brûler, ne nous donnant en pâture, comme des chiens de lecteurs,  le peu de livres qu’il a publiés de son vivant ? Franz Kafka, Max Brod, Ester et Eva Hoffe, leurs nièces, les nièces survivantes de Kafka, les représentants de la Bibliothèque nationale de Jérusalem, ceux des Archives de Marbach, en plus des éditions Schocken Books et leur directeur, Salman Schocken (1877-1959) qui en 1951 vend les droits d’édition de Kafka à Gottfried Fisher, mais, me direz-vous, ça c’est du commerce !, tous, donc, constituent une bien curieuse  « famille recomposée » autour de l’auteur du Procès ! Mais autre curiosité ! En hébreu la famille se prononce phonétiquement hamishépaha tandis que le procès se prononce hamishépat. Cette proximité consonantique nous fait dire que cette « famille » qui s’est disputée l’héritage de Kafka n’a été en procès qu’avec elle-même et qu’un procès familial n’est toujours qu’un règlement de compte œdipien, ici, face à un père en littérature, dont chacun a voulu se disputer la reconnaissance posthume !

« Accusés » Kafkalogues de tous pays » levez-vous !

  Enfin, coupables nous aussi, lecteurs anonymes de cette œuvre sublime et unique, de nous délecter de l’héritage littéraire de Kafka qui nous brûle les mains quand nous le lisons, alors que nous oublions parfois combien il a souffert de ses doutes,  de sa solitude, de ses amours déçus, de ses projets avortés, de sa maladie, tout en essayant de cerner le réel de ses maux par une écriture précise, serrée, tranchante jusqu’à l’angoisse ou au contraire libératrice jusqu’à l’humour ? Ainsi, écrit-il à Oscar Pollak ce 27 janvier 2004 : «… Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous[9] ».

Alors !, tous coupables ou innocents ? A vous de juger !

©Jean-Marc Alcalay

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[1] Benjamin Balint, Le dernier procès de Franz Kafka, Le sionisme et l’héritage de la diaspora, Cahiers Libres La Découverte, 2020.

[2] Saul Friedländer, Kafka, Poète de la honte, Le Seuil, 2013.

[3] Franz Kafka, Le Procès, in Romans, Œuvres complètes II, Pléiade, 2018, p. 476.

[4] Benjamin Balint, opus., cit. p. 91.

[5] Benjamin Balint, opus., cit. p. 14.

[7] Jacquy Chemouni, « Psychanalyse et Judaïsme : l’originalité de Langer », introduction à : Georg Langer, L’Erotique de la Kabbale, traduit de l’Allemand par Maurice-Ruben Ayoum, Solin, 1990, pp. 7-33.

[8]  Benjamin Balint, opus. cit., p. 72. Lire aussi, Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, Les Cahiers d’hébreu de Franz Kafka, Edit. Retour à la lettre, 2004.

[9] Kafka, Journaux, lettres à sa famille et à ses amis, in,  Œuvres complètes, tome III, Pléiade, 1984, p. 175.

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