Tous philosophes ? (Gallimard, 2019) Sous la direction de J. Birnbaum

Par M-R Hayoun le 16.01.2020

 

Il fallait y penser ! De prime abord, la question ne semble guère se poser. Et pourtant… C’est une question dont la ou les réponse (s) ne va ne vont pas de soi. Et j’ai bien fait de lire l’ouvrage dans l’ordre, c’est-à-dire par le commencement.

La récompense fut à la mesure de mes attentes: la leçon inaugurale de Monsieur Roger-Pol Droit est tout simplement superbe Rien à y ajouter ni à en retrancher.

Rédigée dans un style élégant et sobre, énonçant des problématiques philosophiques qui s’imposent, car elles vont de soi, il a livré une contribution de premier ordre en guise de réponse à la question posée.

Un vrai délice, on est loin du jargon abscons qui fait croire à des difficultés insurmontables car imaginaires.

L’auteur a aussi cité une phrase de Bergson (je crois) selon lequel il n’est pas d’idée qui ne puisse être exposée de manière claire et succincte, et ce, quelle que soit sa densité, réelle ou supposée.

C’est un vieux débat que si trouve ici revisité : RPD parcourt le jardin philosophique à grandes enjambées, de Socrate à Nietzsche, avec la fermeté d’un spécialiste, rappelant au passage que la philosophie est d’origine grecque, ce qui entraîne un certain nombre d’implications.

Celles-ci se feront sentir dans un domaine qui m’est familier, notamment au Moyen Âge lorsque les trois monothéismes, fondés sur des Révélations divines, ont tenté de rapprocher la tradition religieuse de la spéculation philosophique.

Les grands noms en sont Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Maïmonide, Averroès et tant d’autres.

Et dans ce cas précis, disons le bien, la socio-culture de l’époque n’autorisait pas le premier quidam venu à se mêler d’un tel voisinage, naturel ou contre-nature.

La religion était alors le principal pilier de l’ordre social et quiconque osait récuser ses dogmes prenait des risques graves.

Sous de telles latitudes et dans de telles conditions, toute la population ne pouvait pas prétendre à la réflexion philosophique…

Il fallait, comme l’écrivit Maimonide dans l’introduction à son Guide des égarés, suivre les commandements de l’autorité religieuse, faute de formation intellectuelle adéquate. Maïmonide qui dépendait presque exclusivement des néo-aristotéliciens arabes (Al-Farabi, Ibn Sina, Ibn Badja, etc…) pour son bagage spéculatif, a opté pour une césure herméneutique entre la masse (l’écrasante majorité de la population) et les élites (une infime partie de l’humanité croyante et pensante.)

Maimonide était si convaincu que nous étions loin d’être tous des philosophes qu’il s’est ingénié à glisser dans son introduction à son œuvre philosophique, pas moins de sept principes de la contradiction, destinés semer ceux qui braveraient son interdit et parviendraient malgré tout à se frayer un chemin dans les trois volumes de son grand’ œuvre.

Il s’est donc volontairement contredit afin que les non initiés ne puissent pas élucider sa pensée profonde, ce que seuls les apprentis-philosophes seront en mesure de découvrir et de résoudre. Mais pour y réussir, il faut avoir eu une formation idoine, ce qui n’est pas le cas pour chacun d’entre nous.

Mais revenons au sujet tel qu’il est traité dans cet intéressant petit volume. RPD souligne l’origine grecque de ce type de spéculation; il ajoute que la culture germanique, notamment avec l’idéalisme allemand, s’est acquise une place de choix dans ce tableau.

Ce faisant, il m’a rappelé ce que nos vieux maîtres en Sorbonne disaient à leurs étudiants : la philosophie est aux deux-tiers grecque et allemande pour le dernier tiers…

C’est un peu ce qu’on constate avec les fameux trois H (Hegel, Husserl et Heidegger).

Il nous est arrivé à tous, lors d’un cours ou d’une conférence destinée au grand public de citer des termes allemands et de nous efforcer de les traduire plus ou moins bien dans notre langue.

Avec la franchise qui le caractérisait, Heidegger est allé jusqu’à dire que lorsqu’un Français commençait à philosopher, il se mettait à parler… allemand.

Remarque déplaisante mais O combien juste. Hasard des circonstances : on vient de me remettre , reçus ce matin des éditions Suhrkamp de Francfort, deux volumes (en allemand) de Jürgen Habermas de près de mille pages chacun : Aussi une histoire de la philosophie (La constellation occidentale de la foi et de la science, vol. I) et Liberté raisonnable ou traces du discours sur la foi et la science).

Et je doute fort que le premier venu qui se pique de philosophie, puisse en faire son profit facilement.

Quels sont les thèmes à la fois fondamentaux et de prédilection de la philosophie ? Ils sont au nombre d’au moins deux et on pourrait même dire qu’ils fusionnent parfois, tant leurs domaines spéculatifs sont très prochest : l’être et la Vérité.

Et pour analyser le contenu de ces deux notions ou concepts ; il faut se servir de sa raison, ce qui n’est pas évident ni ne va de soi pour tous.

Donc, on serait enclin à répondre que nous ne sommes pas tous philosophes ni ne pourrons le devenir Sauf à envisager la philosophie comme une sorte de sagesse, une philosophie de vie. Rien à voir avec la philosophie de l’école…

Le contenu de la philosophie doit, en quelque sorte, négocier son statut, sa divulgation, sa propagation, avec le corps social. Je sais que certains sont devenus des philosophes en spéculant gravement dans des îles désertes (le solitaire Hayy ibn Yaqzan du médecin-philosophe andalou Abu Bakr ibn Tufayl)…

Alors que la tradition philosophique se veut ouverte, ne revendique jamais de jurer sur la parole du maître (e.g. magister dixit), la religion qui est une institution sociale entend imposer des dogmes, notamment le premier d’entre eux, la Révélation. Mais la philosophie ne représente pas que des avantages et une face souriante..

Le problème est le suivant : si l’on imposait à chaque habitant de la cité un prêt à penser, une soumission sans réserve à la Raison, une soumission sans exception à la Vérité (si tant est qu’elle existe vraiment), nous vivrions alors dans une dictature qui n’aurait rien à envier au Goulag puisque la pensée porterait un même uniforme, aucun écart ne serait toléré et on aboutirait au contraire de ce qu’on recherchait initialement : la perfection de notre âme, le bonheur de vivre en liberté.

Voici un autre exemple de la perversité de ce que serait un régime dont tous les citoyens seraient contraints de se conformer à ce que dicte la Raison, sous la férule des tenants de la philosophie. Nous connaissons tous l’adage latin qui impose la loi d’airain de la justice : fiat justicia pereat mundus…

Que la justice soit, le monde dut-il en périr. Ce principe n’est pas humain et même Hegel en a contesté le bien-fondé arguant que la justice avait pour mission de dire le droit mais aussi de favoriser le bonheur sur cette terre…

La France occupe une place spéciale dans l’enseignement de la philosophie puisque c’et le pays qui rend obligatoire cette matière en classe terminale ; comme le soulignait un ancien inspecteur général de l’éducation nationale, on n’attend pas le passage à l’université pour s’y intéresser…

J’ajouterai que notre France est aussi, selon l’avis d’un éminent spécialiste comme Pierre Nora, le pays qui a développé le plus fort penchant pour une mentalité historienne ; l’Hexagone est le pays qui est le plus fasciné par l’étude de l’Histoire et pas seulement au cours du XIXe siècle.

L’historiographie fait partie de l’essence d’un peuple ou d’une nation. Il suffit de s’en référer à la Bible qui adopte une lecture théologique de l’Histoire, pour s’en convaincre.

Une des contributrices à ce volume se penche avec talent sur les relations censées exister entre l’intellectuel et le philosophe et l’on sait que la France a une certaine avance dans ce domaine en raison de l’influence de Jean-Paul Sartre, un penseur que tous les pays nous envient, en raison de ses fulgurances mais aussi de ses aveuglements et de ses outrances.

Il fallait le signaler, mais là encore je ne me sens pas qualifié pour trancher la question. Un mot, peut-être, au sujet de la médiatisation et des idées à la mode, puissamment portées par les mass média qui ont su, à tort ou à raison, mettre en avant des personnalités qui se présentent volontiers comme des philosophes…

Cela n’a pas eu que des retombées négatives, mais a servi à mieux faire connaître notre discipline et à la libérer du terrible carcan de l’académisme universitaire. Chacun connaît, pour les avoir subies, les avanies du système, les luttes d’égo, les oppositions idéologiques, les partis pris politiques, l’influence dramatique des syndicats etc…

Sans même parler de la politique éditoriale de certains grandese maisons d’éditions capables d’investir de fortes sommes d’argent pour faire émerger telle ou telle autre vedette de télévision. Pourtant, il faut accepter les remises en question, les critiques et les dénigrements.

On peut rappeler, sans le moindre sous ton polémique (Unterton) que tant Socrate que Platon n’ont jamais eu recours aux services d’une attachée de presse ou d’un spécialiste de la communication.

Et pourtant ils continuent d’être lues et étudiés, deux millénaires et demi après leur disparition. Ils n’ont jamais eu besoin d’un phénomène de mode…

Certains ou plutôt certaines n’auront jamais pardonné à ce volume de ne pas évoquer le rôle des femmes-philosophes ; il échappe à cette critique d’un certain genre, les femmes sont d’excellentes philosophes et cette qualité ne se limite pas à Simone de Beauvoir… On peut penser ce que l’on veut en lisant les griefs des femmes concernant ce que l’auteure nomme une «minorisation-disparition», moi, cela m’a fait penser à la façon dont la philosophie juive, depuis les Moyen Age et jusqu’à l’époque contemporaine, a été minorisé, isolé, ghettoïsé et marginalisé.

Qu’il me soit permis d’évoquer ici des faits qui m’ont touché personnellement, notamment dans le domaine de l’édition et de l’enseignement supérieur : il a fallu que je me batte, dès 1986, date de parution de la première édition de mon Maïmonide dans la prestigieuse collection Que sais-je ? pour que les études juives, pratiquées avec une certaine érudition, aient enfin droit de cité.

Certes, il y eut mon maître Georges Vajda, et aussi un peu Charles Touati, publiés chez Vrin et les Editions de Minuit ; mais même si j’ai pu placer plus de dix volumes dans les Que sais-je ?, seul ou en collaboration (avec Alain de Libéra, Alain Boyer), on ne peut pas dire qu’un tel système de pensée ait été vraiment gâté par la culture occidentale, alors que ses doctrines gisent justement au fondement de notre civilisation…

Un autre exemple qui montre combien nous avons été mal partagés : alors que la philosophie allemande du XIXe siècle est impensable sans l’apport juif ou l’élément vétérotestamentaire, il n y eut que mon ami Dominique Bourel et moi-même pour cultiver cet immense domaine philosophique : c’est moi, joignant les compétences du médiéviste à celles de philosophe moderniste qui ai, coup sur coup, rédigé la biographie intellectuelle de Gershom Scholem, écrit des livres sur Martin Buber, Léo Baeck, Franz Rosenzweig et Salomon Maïmon (tant célébré par Kant en personne et Fichte)…

J’ajouterai, sans immodestie, qu’il a fallu que je déploie tout un trésor d’ingéniosité pour que mon ami Jean-Christophe Tamisier intègre ma Philosophie juive dans la prestigieuse collection U, aux éditions Armand Colin. Il n y a pas que les femmes qui furent traitées en parias pour la culture occidentales.

Et je ne parle pas de culture juive, absente du programme de l’agrégation de philosophie… L’engouement provoqué par la pensée de Emmanuel Levinas ne suffit pas à dissimuler cette regrettable absence d’intérêt dont la cause principale plonge ses racines dans un antisémitisme théologique d’une certaine Eglise…

La richesse de ce sympathique petit ouvrage est indéniable. Il s’aventure même dans l’actualité la plus brulante, même si nombre de nouveaux philosophes, véridiques ou prétendus tels, ont disparu sana laisser de traces.

Il est un phénomène qui a changé la donne, et qu’il est impossible de développer ici, c’est le rôle des médias et de publicité sur internet.

Nous ne sommes pas tous des philosophes. Et même nous qui enseignons cette matière, nous ne sommes que des historiens de la philosophie. On se souvient d’une phrase d’un professeur allemand devant faire partie du jury de la thèse d’habilitation de Walter Benjamin, faisant ressortir l’écart entre la vraie philosophie et la philosophie universitaire : Geist lässt sich nicht habilitieren (L’esprit ne se laisse pas habiliter).

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

 

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