Stefan Zweig (1881-1942) ecrivain autrichien, ici vers 1912 --- Stefan Zweig (1881-1942) austrian writer, here c. 1912

Stefan Zweig, solidaire de ses frères d’Allemagne, persécutés par les Nazis

par Maurice Ruben Hayoun le 5.02.2020

 

 

 

Les éditions Albin Michel viennent de publier un bel ouvrage consacré aux préoccupations politiques, au sens large du terme, de ce grand écrivain judéo-autrichien, Stefan Zweig, allant de 1911 à 1942, date de son suicide à Petrópolis, au Brésil, où il s’était réfugié avec sa fidèle secrétaire, devenue son épouse, Liselotte Altmann, la fille d’un grand rabbin anglais.

Déjà ce suicide en commun, avec une femme juive alors qu’il avait toujours eu des aventures avec des femmes qui ne l’étaient pas, montre une sorte de fidélité au judaïsme, par delà la pratique religieuse et les signes ostentatoires…

Pour reprendre la déclaration d’un autre juif de renom, alsacien celui-ci, qui dit à la veille de son exécution par les Allemands pour faits de résistance : le rendez vous avec la mort est le moment de la vérité suprême, le moment où l’on se résume pour comparaître devant l’éternité… Il s’agit de Marc Bloch, fondateur avec Lucien Febvre des Annales.

Mais cet attachement à son peuple ( c’est lui-même qui utilise ce terme et proclame sa solidarité avec l’ensemble de s juifs de sa génération) fut aussi mis en œuvre pour la vie, la survie et l’émigration des enfants juifs allemands, menacés dans leur innocence et leur pureté. Sans oublier leur vie dans les camps de la mort.

On trouve dans ce volume intitulé, Pas de défaite pour l’esprit libre, plusieurs textes peu connus auparavant, qui font litière des accusations d’esthétisme adressées à un artiste, totalement désintéressé, en apparence, de ce qui arrive à des gens de la même communauté que lui, en l’occurrence les juifs d’Allemagne et d’Autriche, en butte à une législation ouvertement raciste et prônant l’infériorité d’une «race juive» qui, de toute façon, n’a jamais existé en tant que telle.

La prétendue infériorité des juifs par rapport à cette autoproclamée “race des seigneurs” (Herrenrasse) constitue la cible du premier texte de Zweig, quelques idées de base pour un manifeste à élaborer collectivement.

Plus que tout autre, ce texte prouve sans la moindre réserve que l’écrivain Zweig, au faîte de sa gloire, se sent concerné par les horreurs subies par ses frères juifs d’Allemagne et subséquemment d’Autriche.

Se fondant sur les travaux de son ami et voisin le Dr Sigmund Freud, Zweig dénonce les injustes souffrances subies par ses frères.

Il veut donc prendre la tête d’une sorte de résistance spirituelle, destinée à sauver au moins les plus jeunes de ce déluge de barbarie.

On peut citer des exemples concrets qu’il donne pour dénoncer ce qui arrive à des hommes et à des femmes dont les ancêtres ont fait la richesse et le prospérité de ces pays d’accueil.

Zweig montre que c’est un savant juif qui a offert l’antidote d’un mal qui décimait les populations, la syphilis…

Mais il ne se limite pas à ce seul exemple et documente largement tous les bienfaits qui placent le judaïsme avantageusement au tableau d’honneur des nations.

Et même si ce qu’il ambitionnait ne fut pas réalisé, pour de multiples raisons, cet empressement et cette mobilisation pour la bonne Cause attestent de son attachement à sa religion de naissance.

Ceci lui offrit aussi l’occasion de rencontrer bien des rabbins concernés par le malheur qui s’abattit sur leurs communautés sans défense.

Et l’écrivain ne s’est pas découragé puisque le 30 novembre 1933 il prend la parole à Londres dans la demeure d’Edmond de Rothschild où il lance un cri d’alarme, pointant la nécessité absolue d’évacuer de toute urgence les enfants, soit vers la Grande Bretagne (ce qui arriva effectivement) soit vers la Palestine, ce qui eut aussi lieu…

J’ai personnellement rencontré à New York un vieux monsieur qui avait bénéfice de ce transfert ; les larmes aux yeux il me dit n’avoir plus revu ses parents, restés en Allemagne, qu’il avait quittés alors qu’il n’avait pas encore quinze ans.

Quand il me vit et sut qui j’étais, il me demanda de lui expliquer comment l’antisémitisme prenait naissance…

Je lui confessai mon ignorance et lui dis une citation du célèbre spécialiste allemand de la Rome antique, le professeur Théodore Mommsen dont la statue orne l’entrée principale de l’Université Humboldt de Berlin. Voici ce qu’écrivait ce savant vers la fin du XIXe siècle :

Quand Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul, il avait à ses côtés un frère jumeau. Et qui était ce frère jumeau ? L’antisémitisme !

Qu’est ce à dire ? En termes clairs, que l’antisémitisme est inévitable et qu’il existera aussi longtemps qu’existera Israël. Sombre perspective.

Mais cette triste vérité historique n’empêcha pas Zweig, lors de cette prise de parole, de s’adresser aux dames juives présentes, les priant de donner à ces enfants déracinés, arrachés par la guerre et les persécutions, à leurs parents, un peu d’amour maternel, afin de leur assurer une croissance normale.

Il ne faut pas que dès leurs jeunes années, la haine s’empare de leur âme.

Et Zweig reprend ici une belle mais poignante expression de Romain Rolland, la haine de la haine, éprouver pour la haine des sentiments de haine, éradiquer ce sentiment qui empoisonne l’âme humaine depuis les origines (livre de la Genèse : le cœur de l’homme est habité par le mal depuis a jeunesse)…

Je me tourne à présent vers ce Projet pour un manifeste juif qui se veut une véritable confessio judaica, un appel à l’aide des plus concrets pour réaliser au mieux l’exode de près de quatre cent mille juifs allemands, qui iront s’installer soit en Angleterre, soit en Palestine, soit dans tout autre pays qui voudrait bien en accueillir chez lui.

Pour réaliser ce gigantesque exode de population, Zweig réclame à la communauté juive du monde entier près de trois millions de livres sterling.

Certes, Zweig ne se sent pas concerné par le contenu religieux de sa religion de naissance mais conçoit le judaïsme comme une spiritualité pure, une sorte de république platonicienne des Idées.

Mais toujours est-il que lorsqu’il fallut se mobiliser sans la moindre réserve, il a répondu présent.

Voici le cri du cœur par lequel il conclut son vibrant appel à l’unité et à la solidarité :
… et lorsque nous aurons surmonté victorieusement cette épreuve comme tant d’autres déjà dans notre histoire, chacun de nous pourra être fier d’avoir pu pour sa part… contribuer à l’indestructible pérennité de notre peuple voulue par Dieu, et à sa mission sur cette terre.

Ce très beau texte fut rédigé en 1936 probablement ; les Nazis sont au pouvoir en Allemagne depuis trois ans et les lois raciales de Nuremberg ont déjà été promulguées depuis un an…

Et Zweig n’a pas succombé au leurre de soi-même des dirigeants communautaires qui pensaient que les troubles finiraient bien par disparaître et qu’à terme, tout rentrerait dans l’ordre…

On connaît la suite et la réaction de Gershom Scholem à cette approche lénifiante de la barbarie.

Depuis que ses livres ont été brûlés en place publique dans les villes du Reich, Zweig a tenu à réfléchir sur un mode de diffusion d’une littérature allemande qui ne soit pas le reflet de l’idéologie nazie.

Il a donc émis le vœu de voir émerger une collection bon marché mais de qualité qui apporterait aux lecteurs une authentique création d’ouvrage humanistes en langue allemande, et ce dans des pays comme la Suisse, la Hollande, etc…

Il s’agissait de faire pièce à un déferlement de propagande haineuse, censée promouvoir l’idéologie national-socialiste..

On trouve aussi ici un texte d’une extrême brièveté, pas plus de quinze lignes, intitulé «littérature juive» : telle fut la réponse de Zweig à la définition d’écrits qui se voudraient ou se veulent juifs.

On sent ici le sens de la question recherchée dans cette éphémère revue de la communauté juive berlinoise, Der Morgen (Le matin) : qu’y a t il de juif dans les œuvres de l’esprit d’hommes et de femmes appartenant à la religion juive ?

Question extrêmement difficile, aujourd’hui encore. Zweig y répond à sa manière: nous pensons et écrivons sous l’influence de notre origine juive, mais pas exclusivement. Nous faisons en sorte à ce que notre judéité serve au mieux l’humanité et l’universalité.

Faire qu’en servant la cause juive nous servions en même temps la cause de l’humanité universelle, sans restriction aucune… Plus facile à dire qu’à faire !

Ce rapide survol de textes politiques de Stefan Zweig prouve qu’il convient désormais d’approfondir les relations existant entre le célèbre écrivain et ses origines juives, origines qu’il n’a jamais cherché à occulter mais sans jamais consentir à ce que son œuvre fût étiquetée de juive. L’universalité était à ce prix…

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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