Robert-Noël Castellani, Vers l’apocalypse.
Le syndrome de Tubalcaïn (Les impliqués éditeur)

Maurice-Ruben Hayoun le 30.06.2020

Ce livre m’a bien plu dès les premières pages, en raison de sa liberté de ton et de sa franchise.. Il se propose de déconstruire le mécanisme par lequel le Pouvoir , quel qu’il soit, tente, généralement, de dominer les populations du globe.

Mais l’originalité de ce livre se situe aussi, selon moi, ailleurs : il réintroduit largement et avec discernement l’anthropologie biblique dans les débats politiques ou sociétaux les plus modernes.

Ce qui est un tour de force puisque toute pensée qui s’inspire, en toute indépendance vis-à-vis des dogmes, de sources bibliques, est d’emblée considérée comme suspecte dans notre pays. Laïcité oblige.

Ici, l’auteur avance étendard déployé car, dès le titre, on peut lire le nom et les qualités (sic) d’un personnage biblique, premier fabricant d’armes létales au monde, puisqu’il manie à longueur de journée, le fer et le feu, et aussi, hélas, par voie de conséquence, pourvoyeur de chair à canon, avant la lettre.

Le dernier terme de la table des matières n’est autre que l’épithète : biblique. Et on reparle du premier meurtre de l’Histoire, Abel tué par son frère Caïn, dont l’auteur, de ce livre, préfet honoraire de la République, souligne la signification de la racine hébraïque (QNH, posséder, acquérir).

Nous avons donc affaire à un ouvrage qui veut aller au fond des choses, ne se contente pas d’approche superficielle mais reconnaît, dans les faits, une sorte de genèse religieuse du politique. Si on néglige cette évidence, on passe à côté de l’essentiel, ce n’est pas du tout le cas de ce bel ouvrage.

L’auteur analyse en profondeur les relations complexes entretenues par la religion avec l’art de la politique : comment gouverner les hommes et les sociétés humaines ? Là aussi, le préfet Castellani ne dédaigne pas de citer la Bible même si celle-ci ne lui dicte pas sa pensée.

Il s’en sert simplement pour montrer qu’il ne faut pas jeter cet apport par-dessus bord sans en avoir examiné la validité. Dans toutes les sociétés, dans tous les groupes ethniques organisés, l’être humain a eu le souci de sa propre existence dans un certain cadre.

La vérité dite religieuse a elle aussi, une ontologie qui peut éclairer l’avenir et indiquer la voie à suivre. Mais la déchristianisation, comme le souligne l’auteur, n’a pas nécessairement rendu un service signalé à nos sociétés modernes. D’autres confessions se sont empressées d’occuper la place désormais libre, confirmant l’adage selon lequel la nature a horreur du vide…

Religion et société ont toujours cohabité de manière plus ou moins harmonieuse. C’est ainsi que naquit dans le Deutéronome et même dans le premier livre de Samuel la monarchie de droit divin. Ses adeptes ont alors cherché l’onction divine qui leur assura le rang d’une véritable transcendance.

Quiconque s’en prenait à cette royauté voulue par la divinité commettait non seulement un régicide mais aussi une sorte de déicide. S’en prendre à l’élu de Dieu revenait à s’en prendre à Dieu lui-même… Mais l’auteur ne cherche pas ses sources dans la littérature biblique exclusivement, il cite aussi les auteurs et les historiens de l’Antiquité à nos jours.

Le chapitre sur l’invention de la loi, au sens le plus large, constitue une sorte de généalogie sur ce sujet. Impossible de suivre l’auteur dans tous ses développements précis, mais on peut rappeler ce qu’il cite lui-même, à savoir Platon selon lequel même une association de malfaiteurs, donc d’hommes experts dans le viol de toute loi et de toute règle, sont tenus de respecter un minimum de règle et de loi pour continuer d’exister.

Et d’opérer ensemble. Faute de quoi, ils ne seraient plus une association de malfaiteurs mais des individus isolés, vivant de rapines et donc plus vulnérables à d’éventuelles attaques. Le groupe constitué les protège donc.

L’auteur s’en réfère aux textes bibliques pour souligner que l’action de conférer à une législation une origine divine vise principalement à garantir son intangibilité. D’où la notion de Révélation, qui fut d’ailleurs contestée, même au début du XXe siècle par un penseur comme Martin Buber aux yeux duquel la Révélation ne pouvait pas avoir un contenu législatif. Mais pour vivre en société, les hommes ont besoin d’une loi et d’une hiérarchie. C’est d’ailleurs le sujet du chapitre suivant qui analyse le mécanisme du régime démocratique.

C’est à une rétrospective de longue haleine que recourt l’auteur puisqu’il déroule devant nous même les problématiques des civilisations orientales en soulignant les différences qui les séparent de nos sociétés occidentales. Il est vrai que le cheminement du Pouvoir (l’auteur utilise toujours la lettre majuscule) est différent selon les cultures tout en ayant toujours le même objectif.

On peut parfois s’imaginer que la démocratie a toujours dominé la vie politique des nations, notamment les plus évoluées d’Europe, et dans leur sillage, l’Amérique du Nord ; en réalité, l’examen historique génère une tout autre réalité. C’est ce que montre la seconde partie de l’ouvrage. Mais ce compte rendu est déjà assez long, il convient de se cantonner à l’essentiel : comment préserver la liberté de jugement des êtres humains face aux lobbies et au complexe militaro-industriel ? J’ai bien apprécié la longue situation du Président D. Eisenhower qui a été très attentif à ce problème.

Au fond, ce livre pose une question grave : où allons nous ? Avons nous un avenir ? Sommes nous sur la bonne voie ou courons nous à notre perte ?

Je ne suis pas toujours d’accord avec tous les développements de ce livre mais j’en apprécie les interrogations et parfois aussi, les indignations. Il a le droit d’avoir ses idées et de se mobiliser pour les défendre…

Pour finir, donnons lui la parole : Si, ce qu’à Dieu ne plaise, «des champignons atomiques» devaient fulminer un jour, au titre de l’un ou l’autre des conflits pour lesquels aujourd’hui nous assistons à des répétitions générales, ne peut-on imaginer que puisse naître dans le monde avec l’appui des mouvances philosophiques, de chacune des religions, des ouvriers et des paysans de tous les pays un tel sursaut d’indignation généralisée contre les gouvernements criminels qui en auraient donné l’ordre… (p 268)

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.