Rima Hassan, l’« influenceuse » qui accélère la « hooliganisation » de la politique

La puissance considérable acquise par la députée européenne sur les réseaux sociaux et au sein de La France insoumise pourrait lui faire jouer un rôle central dans la succession de Jean-Luc Mélenchon.

lEle a beau avoir assisté à la finale de la Coupe d’Algérie de football le 5 juillet 2024, aux côtés de son amie l’influenceuse franco-algérienne Samia Benyounes (alias SamFootX sur Instagram et TikTok), Rima Hassan n’est pas une grande amatrice du ballon rond. C’est pourtant de ce côté-ci qu’il faut se tourner pour bien comprendre le mode opératoire de la députée européenne aux millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. À force de personnaliser les informations qui parviennent aux utilisateurs, les algorithmes créent des « bulles de filtre » dont ils se retrouvent comme prisonniers. Pour illustrer le phénomène, la chercheuse Zeynep Tüfekçi, spécialiste reconnue de l’impact social des réseaux sociaux, utilise l’image du stade de football.

Lorsqu’une information apparaît sur les plateformes, on en prend connaissance entouré de sa communauté. Comme dans les gradins d’un stade, entouré de supporteurs de son équipe, on est alors tentés de crier toujours plus fort pour réduire l’adversaire à quia. En résulte une polarisation croissante des opinions sur les réseaux sociaux. C’est le propre des entrepreneurs identitaires et de leur usage compulsif des plateformes : ils donnent corps à une forme de « hooliganisation » de la vie politique, au mépris des usages démocratiques. Les États-Unis en savent quelque chose, eux qui ont porté par deux fois Donald Trump aux plus hautes responsabilités. En politique aussi, quand l’Amérique éternue, l’Europe s’enrhume ; et un danger qui s’abat sur nos vieux alliés a vite fait de traverser l’Atlantique. En vitesse de croisière, Rima Hassan publie plusieurs fois par jour sur ses différents comptes. Par exemple des images d’une particulière atrocité de la guerre au Proche-Orient, mais aussi des diatribes qui sonnent une charge contre des hommes politiques ou des journalistes aussitôt poursuivie par ses adeptes. Ainsi de François-Xavier Bellamy, eurodéputé de droite, et d’un journaliste du Parisien, qui ont tous deux été ciblés nommément et durement par Rima Hassan et ses nombreux fidèles.

À l’ère de la post-vérité, certaines de ses publications relaient aussi des fausses nouvelles. Elle écrit par exemple sur X le 24 juin 2024 : « Israël a des chiens entraînés pour violer des Palestiniens dans les centres de détention. » Une affabulation largement démentie qui figure toujours sur son compte. Preuve qu’elle ose tout, la jeune femme rend également hommage sur le même réseau social au terroriste de l’Armée rouge japonaise, Kozo Okamoto, qui a commis en 1972 un attentat à l’aéroport de Lod, en Israël, causant 26 morts et une centaine de blessés. Le tweet a rapidement été supprimé, mais il lui vaut d’être convoquée par le tribunal correctionnel au mois d’octobre pour « apologie du terrorisme » .

Âge algorithmique

Avec la multiplication des plaintes pénales dont elle fait l’objet, la bataille politique se déplace sur le terrain judiciaire. Suite logique de la radicalité de ses positions et de la radicalité des critiques qu’elle provoque en retour. Comme Donald Trump, Rima Hassan suscite ou de la vénération ou de la haine, deux passions aveugles. Loin de freiner les ardeurs de l’intéressée, les plaintes et les procès provoquent au contraire une surenchère. Elle-même y recourt d’ailleurs pour disqualifier ses adversaires. Une nouvelle expression a aussi été inventée pour l’occasion : « délit de Palestine ». Comme si la justice, à l’instar du « système » tout entier, pourfendait sa cause. Comme si le problème soulevé par les magistrats portait sur le fait qu’elle défende le pays de ses origines plutôt que la façon dont elle le fait.

La « hooliganisation » de la vie politique, qui résulte de son comportement provocateur, intransigeant, agressif, s’est illustrée de façon saisissante en février dernier. En marge d’une conférence donnée par Rima Hassan à Sciences Po Lyon, de violentes échauffourées entre des militants d’ultradroite et d’ultragauche ont conduit à la mort du jeune Quentin Deranque, lynché à mort sur un trottoir. Parmi ses agresseurs, des membres de la Jeune Garde antifasciste, dont le collaborateur parlementaire du député Insoumis Raphaël Arnault. Jamais La France insoumise n’a reconnu le début du commencement d’une moindre responsabilité dans ce drame. Rima Hassan non plus. La gauche radicale préfère s’appesantir sur le profil du jeune homme tué, dépeint en « néonazi » violent, et témoigne de son soutien sans faille aux militants antifascistes. Encore une fois, Jean-Luc Mélenchon suit à la lettre les trois mots d’ordre de Donald Trump, hérité de son mentor, le sulfureux avocat Roy Cohn : « Ne rien admettre, tout nier » « attaquer, attaquer, attaquer » « Quoi qu’il se passe, revendique la victoire, ne concède jamais la défaite ».

Cette attitude qu’ont en partage le populisme Maga aux États-Unis et le populisme de gauche en France tient à de nouveaux codes politiques liés aux dernières évolutions de nos sociétés. « Nous sommes entrés dans un âge algorithmique qui est totalement contradictoire avec la démocratie et qui constitue une décivilisation. Manifestement, Jean-Luc Mélenchon comme Rima Hassan sont complètement pris dans cette logique algorithmique. Ils aiment les likes, avoir plein de followers. C’est un ego trip pour eux et ils n’en mesurent absolument pas les conséquences », alerte un grand intellectuel de gauche qui préfère garder l’anonymat. Pour lui, le rôle essentiel que jouent les plateformes américaines dans l’action politique de Rima Hassan et de l’ensemble de LFI est contradictoire avec le combat qu’ils affichent contre les États-Unis et plus globalement contre le système économique occidental. « Il est très clair que le numérique constitue le dernier avatar du capitalisme, dans la mesure où l’accumulation du capital est aujourd’hui nettement du côté des géants américains de ce secteur. Mais c’est comme si leur discours critique s’arrêtait au seuil de ce constat », regrette cette source.

État binational « de la rivière à la mer »

De toute façon, le combat de la députée européenne est ailleurs. Elle prospère sur la cause palestinienne et ne compte pas s’arrêter là. Son influence, du reste, ne s’exerce pas seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi au sein même de LFI. Des marqueurs rhétoriques témoignent de son autorité au sein du mouvement et de toute la gauche. C’est le cas du mot « génocide », le « crime des crimes », que la diplômée en droit international emploie tout de suite après le 7 octobre. Jean-Luc Mélenchon s’empressera de le reprendre, lui qui affirmait pourtant en 2022, au sujet de l’emploi du même terme pour le massacre des Ouïgours par la Chine : « Vous faites des phrases et le résultat, c’est que vous abaissez ce qu’est un génocide. Le génocide, c’est le génocide des Juifs : 6 millions de personnes assassinées de manière industrielle au seul fait qu’ils étaient juifs. C’est le massacre des Tutsis par les Hutus au Rwanda, c’est ce qu’il s’est passé en Serbie. À chaque fois, il y a eu une intervention militaire pour interrompre. » Aujourd’hui, le mot est employé très largement à gauche, y compris dans sa frange plus modérée, preuve d’une victoire idéologique.

Mais l’influence de Rima Hassan ne se mesure pas seulement aux mots ; elle touche également au logiciel idéologique de LFI, le sacro-saint programme dont les militants parlent avec une ferveur quasi liturgique. L’eurodéputée a été chargée par le mouvement, qui continue officiellement de défendre la solution à deux États au Proche-Orient préconisée par l’ONU, de conduire un « débat stratégique » pour « clarifier » la ligne sur cette question. Rima Hassan n’a jamais cru aux deux États, qu’elle qualifie de « solution de boomeurs », et plaide de très longue date pour un État binational, « laïc et démocratique », qui s’étend du fleuve Jourdain à la mer Méditerranée (« from the river to the sea »). À la fin de la campagne des européennes, en meeting à Marseille, Jean-Luc Mélenchon avait ouvert la porte à la défense d’un « État plurinational » pour la toute première fois. « Si les peuples qui se trouvent là décidaient de ranger les haines et les vengeances, (…) alors ils pourraient imaginer, comme la jeune génération le propose, un État plurinational, comme il en existe en Bolivie : un seul État avec les mêmes droits pour tous les citoyens qui le composent », avait imaginé le patriarche Insoumis devant une Rima Hassan extatique.

Succession de Jean-Luc Mélenchon

La question palestinienne structure une pensée décoloniale plus globale, dont la nouvelle figure de LFI s’est faite le porte-voix au sein du mouvement. Aux côtés d’autres élus Insoumis moins exposés qu’elle, comme le maire de La Courneuve Aly Diouara ou la députée de Paris Danièle Obono, elle forme un courant officieux dans un parti qui refuse de se concevoir comme tel et donc de laisser libre cours à la démocratie interne. Tous les trois ont notamment en partage de faire de la couleur de peau un argument électoral. Lors d’un meeting à La Courneuve, en janvier dernier, en soutien de la candidature de son ami Aly Diouara aux municipales, Rima Hassan déclare que « dans un État raciste, qui relativise son histoire coloniale, voire qui la glorifie, le nom, la couleur de peau, c’est politique ». Avant d’enfoncer le clou : « À ceux qui veulent les voix des personnes racisées à condition qu’elles n’envisagent pas de se présenter, nous leur disons : la seule gauche qui nous représente, c’est la gauche qui ne plie pas sur l’antiracisme ni sur l’anticolonialisme. »

Il sera intéressant d’observer le comportement de Rima Hassan et de ses proches quand l’heure de la succession de Jean-Luc Mélenchon aura sonné. Au vu de ses positions, on imagine mal l’eurodéputée très populaire auprès des militants laisser champ libre aux héritiers adoubés : Manuel Bompard, Mathilde Panot, Clémence Guetté ou Éric Coquerel. Si le nom et la couleur de peau sont politiques comme elle l’affirme, comment ne pas le matérialiser à la tête d’un mouvement qui se dépeint en parangon de vertu antiraciste ? « Rima est très ambitieuse, elle a toujours pensé être appelée à un grand destin », relate un ancien ami intime. « Depuis le premier jour, je le dis : elle veut succéder à Mélenchon. Contrairement à Bompard ou Panot, elle existe indépendamment de LFI et elle est entourée de gens prêts à marcher sur des braises pour elle », corrobore un cadre de la gauche, qui insiste : « Elle va embrayer dès le lendemain de la présidentielle. »

Par Richard Flurin Le Figaro

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