Enseigner la poésie israélienne à Gaza.

Rifaat Alaarïir, professeur palestinien de littérature, est un contempteur de l’État hébreu. Malgré ses opinions politiques, il initie ses étudiants aux grands poètes israéliens.

Quarante-cinq minutes après le début de son premier cours de la journée, un professeur palestinien de l’Université islamique de Gaza a posé une question à ses soixante-dix étudiantes en littérature : qui était l’auteur du poème qu’ils venaient d’analyser ? Pour toutes ces jeunes femmes, l’identité du poète, ou du moins son origine, était évidente. Le texte portait sur Jérusalem, une ville qu’elles chérissaient mais n’avaient jamais visité parce qu’elles sont de jeunes Palestiniennes généralement cantonnées à Gaza. Et la voix du poème était celle d’un observateur mélancolique qui, comme elles, aimait la ville mais n’y avait pas accès.

La traduction française du texte commence ainsi :

Sur un toit de la vieille ville / Du linge sèche dans la lumière tombante / Le drap blanc d’une femme mon ennemie / La serviette d’un homme mon ennemi”

Sondos Alfayoumi, 19 ans, a levé la main. Le poème est écrit par un Palestinien qui observe de loin le linge d’Israéliens, avance-t-elle. “Le texte décrit un homme qui ne peut accéder à quelque chose qui lui appartient, précise-t-elle. Un homme qui travaille dans les territoires occupés.” Ses camarades ont hoché la tête en signe d’approbation. Seul un Palestinien pourrait écrire une évocation aussi chaleureuse de Jérusalem, a complété une autre étudiante.

Mais le professeur, Rifaat Alaarïir, avait une surprise pour elles. “L’auteur de ce sublime poème n’est pas un Palestinien”, révèle-t-il. Une vague de murmures a parcouru la pièce, les jeunes femmes ayant déduit ce que ça signifiait. L’une d’elles a laissé échapper une exclamation et Sondos Alfayoumi a étouffé un rire nerveux. “C’est un poète israélien, poursuit le professeur, il s’appelle Yehuda Amichaï.”

“Jérusalem peut être un lieu de rassemblement”

Cette scène a permis de nuancer deux perspectives opposées : celle des étudiantes, nombreuses à connaître une personne tuée ou blessée par des missiles israéliens, et qui ne connaissent d’Israël que ses frappes aériennes ; et celle d’Israéliens, nombreux à penser que le système éducatif palestinien se résume à de l’incitation à la violence.

Mais ce jour-là, l’un des poètes les plus admirés d’Israël était mis à l’honneur par un professeur palestinien, dans une université cofondée par l’ancien dirigeant du Hamas, qui est à la tête du gouvernement de Gaza, qui ne reconnaît pas Israël, et qui est responsable de dizaines d’attentats suicides contre des Israéliens. Selon des spécialistes, l’étude de la poésie israélienne dans les universités palestiniennes est rare, même si elle n’est pas inédite.

Rifaat Alaarïir a expliqué à ses étudiantes ce qu’il admirait dans ce poème, intitulé “Jérusalem” : pour lui, le texte atténue les divisions entre Israéliens et Palestiniens, et il sous-entend que “Jérusalem peut être un lieu de rassemblement, quelles que soient les convictions et les pratiques religieuses”“En lisant ces mots, ajoute-t-il, j’ai été touché par leur beauté. Je n’avais jamais rien vu de tel, je ne pensais pas le voir un jour. Puis j’ai compris que je me trompais, car un très grand nombre d’Israéliens, de juifs, sont absolument opposés à l’occupation.”

Cinglant sur Twitter, mesuré dans l’amphi

Rien ne prédisposait Rifaat Alaarïir, qui a 42 ans, à faire l’éloge de la poésie hébraïque. Le blocus israélien et égyptien de Gaza a paralysé son parcours universitaire, parfois jusqu’à l’empêcher d’aller étudier à l’étranger. Il a des proches au sein du Hamas et son frère a été tué pendant la guerre de 2014 avec Israël. Il a codirigé deux recueils d’essais et de nouvelles sur les difficultés de la vie à Gaza. Et sur les réseaux sociaux, il publie fréquemment des diatribes qui présentent Israël comme la source du mal – des publications qui ont abouti à la suspension de son compte Twitter. Une fois, il a écrit :

La résistance palestinienne, quelle que soit sa forme, son action ou sa méthode, ne relève jamais du terrorisme. Tous les Israéliens sont des soldats. Toute la Palestine est occupée.”

Crédit…Samar Abu Elouf pour le New York Times

Mais dans l’amphi, Rifaat Alaarïir est plus mesuré. Dans son cours de premier cycle sur la littérature étrangère, il enseigne les œuvres non seulement de Yehuda Amichaï, mais aussi de Tuvya Ruebner, un autre grand poète israélien. Il présente Le Marchand de Venise et Oliver Twist à ses classes, et les encourage à se mettre à la place des personnages juifs de ces textes, Shylock et Fagin. Ces deux personnages complexes, qui font débat depuis des siècles, mais sont généralement interprétés comme des caricatures antisémites, sont un choix curieux pour susciter l’empathie des Palestiniens, mais Rifaat Alaarïir pousse ses étudiants à les voir comme des victimes d’une société intolérante. Le professeur a écrit en 2015 que le moment le plus émouvant de sa carrière d’enseignant avait été “quand il avait demandé à ses étudiants à quel personnage ils s’identifiaient le plus : Othello, d’origine arabe, ou Shylock, le juif. La majorité se sentait plus d’affinités avec Shylock, qui apparaissait plus sympathique qu’Othello.”

“L’humanité de l’autre camp”

D’après les étudiantes, le poème de Yehuda Amichaï décrivait l’impossibilité pour les Palestiniens d’aller à Jérusalem, en raison d’un mur construit dans les années 2000. Mais l’identité du poète rappelait que les juifs avaient été privés de l’accès au centre historique de la ville quand il était sous le contrôle de la Jordanie, entre 1948 et 1967.

Dans le ciel de la vieille ville / Un cerf-volant / Et à l’autre bout du fil, / Un enfant / Que me cache / Un mur”

“En tant que Palestiniens, est-ce que nous avons un problème avec les juifs parce qu’ils sont juifs ? demande le professeur à sa classe. Non, la nature de cette lutte est politique.”

Yehuda Amichaï est mort en 2000. Sa veuve, Chana Sokolov, et son fils, David, ont déclaré par la suite que, s’ils n’étaient pas d’accord avec les posts de Rifaat Alaarïir sur les réseaux sociaux, ils étaient touchés par son utilisation et son interprétation du poème. “Mon père aurait sans doute été ravi que sa poésie serve à mieux voir l’humanité de l’autre camp, affirme David Amichaï, dont les travaux de recherche à l’Université hébraïque de Jérusalem portent sur l’antisémitisme. Il est très touchant que ce professeur utilise son poème pour faire découvrir la société israélienne.”

Pour certaines étudiantes de Rifaat Alaarïir, l’identité israélienne du poète a été une révélation. Sondos Alfayoumi confie :

Mon avis sur leur vécu a peut-être changé après ça, comme si nous avions des points communs, des liens.”

Mais elle s’est arrêtée là. Sa compassion n’était pas infinie pour Israël, dont les avions avaient bombardé Gaza onze jours d’affilée, quelques mois plus tôt. Pour les Israéliens, le Hamas était à l’origine des affrontements de mai 2021 : la guerre a éclaté après que le Hamas a procédé à plusieurs tirs de roquette sur Jérusalem et a multiplié les tirs de missiles non guidés sur de nombreuses villes israéliennes. Mais pour les Palestiniens comme Sondos Alfayoumi, le Hamas réagissait aux actions israéliennes à Jérusalem, y compris des raids contre la mosquée Al-Aqsa. Le bilan humain s’est révélé asymétrique, car la quasi-intégralité des deux-cents-soixante victimes du conflit étaient des habitants de Gaza. “En dernier lieu, un fossé béant sépare nos vécus, quand on compare nos pertes aux leurs, et quand on compare leur vie luxueuse à la nôtre”, souligne l’étudiante :

Nous avons peut-être des choses en commun, mais au bout du compte, ils doivent reconnaître leurs actes.

Une autre étudiante n’arrivait pas à croire qu’un Israélien ait écrit ce poème, même après la confirmation de son identité par Rifaat Alaarïir. “Je reste convaincue que c’est un Palestinien”, insiste Aya Al-Mufti, 19 ans, faisant valoir que l’expression “vieille ville” ne serait employée que par un Arabe. Le professeur a répondu que c’était son droit, tout texte étant ouvert à l’interprétation de ses lecteurs. Mais il était tout de même un peu irrité et lui a laissé entendre qu’elle était passée à côté de l’idée principale du cours. “Si votre but est l’occupation du poème, a-t-il résumé non sans sarcasme, alors tant mieux pour vous.”

The New York Times

 

 

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