A la mémoire de nos chers disparus - Cliquez ici
Accueil Culture Renan au petit Séminaire de Saint Nicolas… (4-5)

Renan au petit Séminaire de Saint Nicolas… (4-5)

316
0

Renan au petit Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet (IV-V)

Maurice Ruben Hayoun le 02.06.2020

Renan commence ce chapitre par se faire le porte-parole de ceux qui pourraient s’étonner qu’un esprit aussi libre et aussi critique, se soit laissé abuser (le terme est de lui) par des théories dogmatiques dont, ajoute t il , la fausseté s’impose à tous.

La réponse de l’illustre maître est qu’il était conquis par la droiture, la rectitude morale des grands maîtres qui diffusaient cet enseignement, reprenant les vieux principes d’il y a deux siècles.

Il rend un hommage appuyé à ces vieux maîtres, véritables parangons de la vertu humaine.

Pour Renan, se détourner de théories qui sont invraisemblables ne revient pas à condamner l’honnêteté de vieux prêtres dévoués à une cause qu’ils croyaient juste et qu’ils se devaient de transmettre à leurs catéchumènes.

Renan était de fait un disciple de l’idéalisme platonicien. On l’a déjà vu dans le précédent papier, il lui paraissait inconcevable que l’on fût mauvais, méchant ou jaloux, normalement ou volontairement.

Même âgé de plus de cinquante ans, il n’était pas encore arrivé à changer de nature, à bannir loin de lui les sentiments, la naïveté et la candeur. En revanche, il ne badinait pas avec la Vérité.

Et quand on y réfléchit de plus près, c’est à cette notion Ô combien relative qu’il a tout sacrifié : s’il l’avait voulu, il aurait gardé tout cela pour lui, se sachant confronté à une superpuissance qu’était alors l’église catholique en France et même dans le reste de l’Europe

Dans ce petit séminaire, devenu par les hasards de l’histoire le bastion de l’intégrisme parisien , on enseignait le latin à l’ancienne manière, sans s’embarrasser de je ne sais quelles règles pédagogiques.

On évitait les leçons d’histoire car cela pouvait provoquer des collisions avec les chronologies bibliques. La littérature française contemporaine était l’objet d’une grande méfiance et même Lamartine paraissait peu fiable en raison de sa foi jugée peu solide…

Visiblement, l’institution du petit séminaire était en retard d’au moins deux siècles sur son temps, jugé acquis au modernisme.

D’enseignement de l’histoire il n’était point question, comme on le notait plus haut. Toute cette frilosité s’expliquait par la position défensive de l’église qui se voyait attaquée de toutes parts. Les acquis du siècle précédent s’étaient renforcés et l’exégèse que Voltaire avait donné de la Bible et des religions en général n’était pas rassurante.

Mais cela ne signifie pas que les constructions théologiques soient dépouillées de valeur : Gavroche n’est toujours pas supérieur à Pascal, dit-il. Mais Renan s’étonne d’avoir travaillé d’arrache-pied durant six longues années : il a étudié l’hébreu , l’allemand, le dictionnaire hébreu allemand de Gesenius ( le meilleur dictionnaire de l’hébreu biblique), Heinrich Ewald, l’auteur d’une Histoire d’Israël dont Renan s’est tant inspiré pour écrire sa propre oeuvre ; il en fera de même plus tard avec David Friedrich Strauss et sa Vie de Jésus, un ouvrage qui le rendra mondialement célèbre..

Sans les savants allemands nous n’aurions pas eu un Renan en France. Il faut dire que la philologie allemande des textes sacrés était sur une autre planète que les matières enseignées au petit séminaire.

Il n’est pas donné à tout le monde de voir clair dans les croyances religieuses et leurs fondements théologiques. Renan cite un de ses maîtres qui affirmait ne pas s’être levé à quatre heures du matin pendant quarante ans, juste pour penser comme les autres.

Renan semble lui donner raison quand il écrit cette phrase réaliste : En réalité, peu de personnes ont le droit de ne pas croire au christianisme.

Renan veut dire que des siècles d’efforts constants furent nécessaires pour construire cet édifice théologique.

Mais il sépare soigneusement ses maîtres de l’enseignement qu’ils délivraient. La rupture avec cet enseignement ne signifie pas l’abandon des principes moraux distillés par les vieux maîtres. Les adversaires de Renan lui reprochaient d’avoir tenté de brûler ce qui avait jadis adoré.

Ils ajoutaient même que le temps viendra où il reniera à nouveau ce en quoi il avait aussi cru. La réponse de Renan ne tarde guère à venir : je n’i jamais trahi mes vieux maîtres, les principes qu’ils m’ont inculqués, j’y crois, encore, je les respecte encore.

Et cette phrase : j’ai passé treize ans de ma vie entre les main des prêtres, je n’ai jamais vu le moindre scandale…

Renan explique aussi qu’il ne disposait dans son entourage d’aucun autre type, ou modèle auquel l’enfant qu’il était aurait pu s’identifier. Ces maîtres étaient les seuls adultes auxquels il eut aimé ressembler.

Leur sévérité dans les mœurs, leur rigorisme presque, l’inspirait. Il voulait leur ressembler, faire comme eux, être prêtre ou professeur de religion dans des petits séminaires. Son horizon de petit garçon n’allait pas au-delà. Il raconte une anecdote vécue à l’âge de six ans : alors qu’il jouait avec ses cousins et d’autres camarades, chacun dit ce qu’il voulait devenir ; Renan voulait se consacrer aux livres. Veux tu devenir libraire ? Lui demandèrent ils ? Mais non, répondit il, composer des livres non point en vendre… Tout est dit, une fois de plus.

Renan n’a jamais pu se débarrasser d’une grande admiration pour ces prêtres qui furent ses maîtres à Tréguier et ensuite à Paris. Il souligne que chaque écolier qui apprenait quelque chose ou poursuivait des études se destinait toujours à la prêtrise.

Renan signale la réaction d’un paysan, lui rendant visite dans sa belle bibliothèque: pour cet homme simple, avoir tant de livres signifiait qu’on voulait, qu’on allait devenir prêtre. Reste à établir une hiérarchisation entre le noble et le prêtre.

Voici comment : quand on salue un noble on salue le roi qu’il représente, quand on salue un prêtre, on salue… Dieu ! Les choses sont très claires.

C’est au beau milieu de cette partie des Souvenirs … que se fit la transition avec le petit Séminaire ; et le personnage-clé qui incarne cette transition n’est autre que M. Dupanloup, le futur archevêque d’Orléans, l’ecclésiastique le plus médiatisé de la capitale, adulé par les premières familles de France qui lui confiaient l’éducation religieuse de leurs enfants.

Mais Renan, fidèle à ses habitudes, en parle respectueusement mais avec un ton très finement ironique sur le caractère du personnage dont il dresse un très beau portrait… Ce qui va suivre montre que Renan, sans jamais le dire ouvertement, présente ce curé comme quelqu’un qui sait où il met les pieds…

Ses riches admirateurs satisfaisaient toujours ses demandes d’aide car il était d’un parfait désintéressement. Il voulait faire avancer ses œuvres.

Tout commence vers avril 1838, lorsque Monsieur de Talleyrand, sentant sa mort prochaine et désireux de se mettre en règle avec notre sainte mère l’Eglise fit venir, en son hôtel particulier de la rue Saint-Florentin, un jeune ecclésiastique avec lequel il comptait recommander son âme à Dieu.

L’homme avait, sa vie durant, dupé le ciel et le monde mais cherchait à assurer ses arrières pour l‘éternité.

Et ce jeune ecclésiastique de la nouvelle école, ce mondain, habitué aux fastes des milieux les plus aristocratiques, ne pouvait être que M. Dupanloup Il y avait alors dans le quartier de Saint Nicolas du Chardonnet un bâtiment, appartenant au diocèse de Paris, qui abritait un obscur séminaire tenu par un religieux encore plus obscur.

Pour faire bref : M. Dupanloup intrigua pour évincer les tenants du vieux système et rénova l’ensemble du bâtiment ; Et aussi le programme des études. On ne faisait plus dans le vieillot et le suranné mais l’actuel, le moderne et le brillant.

Mais entre les mains de ce saint homme qui était de toutes les fêtes et de toutes réjouissances à Paris, allait se décider le sort de notre petit Breton qui n’avait alors que seize ans et demi…

En cette année là, le petit écolier breton rafla tous les prix d’excellence de sa classe et cela n’échappa pas à l’attention de ceux que M. Dupanloup avait chargéss de découvrir les plus belles pépites de la jeunesse catholique.

On connaît la suite : tout alla très vite, comme pour Joseph, tiré de sa geôle égyptienne et chargé d’interpréter les rêves du pharaon. Et même si Renan a fini par rompre avec l’institution catholique, c’est Dupanloup lui-même qui fut l’instrument de la Providence, une Providence qui avait jeté son dévolu sur le petit garçon de Tréguier qui allait vivre des choses comme nulle part ailleurs dans sa Bretagne natale…

Evidemment, Renan relate à plus de cinquante ans ce qu’il avait vécu un demi siècle plus tôt. Le vécu dans son authenticité, n’est plus le même. Mais après tout il nous avait prévenu en citant Goethe, Poésie et vérité…

L’une ne va pas sans l’autre. Mais il est un détail qui explique la retenue de Renan vis-à-vis de cet homme qui a, sans le savoir vraiment, fait du petit Breton un grand savant qui se retournera contre l’Eglise…

En gros, c’est Dupanloup qui a créé indirectement le grand pourfendeur du catholicisme, Ernest Renan.

En effet, en démolissant le petit séminaire et en le rebâtissant, en modifiant tous les programmes de fond en comble pour faire du petit séminaire un lieu de vie chrétienne moderne, Dupanloup a introduit une réforme qui allait bien au-delà : il a permis à des fils de paysans, à de solides petits gaillards d’être traités dans l’institution comme les fils des meilleures familles princières françaises.

Sans le savoir, les fils de riches payaient la pension de leurs condisciples pauvres. Dupanloup a, ainsi, sans le vouloir ni le savoir, introduit le loup dans la bergerie. Renan confesse donc, entre les lignes, qu’il a dû son essor intellectuel et social à un homme qui ne pensait pas comme lui.

Certes, tous ces enfants de familles indigentes n’ont pas résisté victorieusement au choc de la société parisienne, certains en sont morts, d’autres ont supplié qu’on les reconduise chez eux. La vie parisienne était trop trépidante pour eux.

Mais Renan lui-même n’en est pas sorti indemne puisqu’il tomba gravement malade au point qu’on désespéra de lui. Par miracle, il finit par se rétablir et le mal du pays n’était pas étranger à cette soudaine affection.

Notre grand savant a une explication amusante à cela : breton par son père, il était gascon par sa mère. Et ceci explique cela… Jedsois deux choses à M. Dupanloup : de m’avoir fait venir à Paris et de m’avoir empêché de mourir en y arrivant ! Voilà qui est dit.

Je trouve intéressant de prendre connaissance de ces quelques lignes auxquelles on ne s’attendait pas du tout, en particulier ce vibrant hommage à l’intelligence juive en Allemagne :

Qui a passé des années au port d’armes à la façon allemande est mort pour les œuvres fines. Ainsi l’Allemagne depuis qu’elle s’est donnée entièrement à la vie militaire n’aurait plus de talent si elle n’avait les juifs, envers qui elle est si ingrate.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.