Il existe pourtant une autre lecture du phénomène. Christophe Guilluy est le géographe maudit de la gauche française. Ses torts ? Une analyse qui prend les réformistes à rebrousse-poil et des livres qui décortiquent les rouages inconscients de notre ordre social. Si Manuel Valls considère qu’expliquer, c’est déjà vouloir excuser, Christophe Guilluy préfère comprendre plutôt que condamner.

Le Point.fr : L’élection d’un populiste comme Donald Trump ne semble pas vous étonner. Un tel scénario pourrait-il advenir en France ?
Christophe Guilluy : Étant donné l’état de fragilisation sociale de la classe moyenne majoritaire française, tout est possible. Sur les plans géographique, culturel et social, il existe bien des points communs entre les situations françaises et américaines, à commencer par le déclassement de la classe moyenne. C’est « l’Amérique périphérique » qui a voté Trump, celle des territoires désindustrialisés et ruraux qui est aussi celle des ouvriers, employés, travailleurs indépendants ou paysans. Ceux qui étaient hier au cœur de la machine économique en sont aujourd’hui bannis. Le parallèle avec la situation américaine existe aussi sur le plan culturel, nous avons adopté un modèle économique mondialisé. Fort logiquement, nous devons affronter les conséquences de ce modèle économique mondialisé : l’ouvrier – hier à gauche –, le paysan – hier à droite –, l’employé – à gauche et à droite – ont aujourd’hui une perception commune des effets de la mondialisation et rompent avec ceux qui n’ont pas su les protéger. La France est en train de devenir une société américaine, il n’y a aucune raison pour que l’on échappe aux effets indésirables du modèle.

Vous considérez que personne n’a vu venir le phénomène Trump ou le Brexit, car les représentations des classes populaires sont erronées…

Dans l’ensemble des pays développés, le modèle mondialisé produit la même contestation. Elle émane des mêmes territoires (Amérique périphérique, France périphérique, Angleterre périphérique… ) et de catégories qui constituaient hier la classe moyenne, largement perdue de vue par le monde d’en haut.
Oui, la perception que des catégories dominantes – journalistes en tête – ont des classes populaires se réduit à leur champ de vision immédiat. Je m’explique : ce qui reste aujourd’hui de classes populaires dans les grandes métropoles sont les classes populaires immigrées qui vivent dans les banlieues c’est-à-dire les minorités : en France elles sont issues de l’immigration maghrébine et africaine, aux États-Unis plutôt blacks et latinos. Les classes supérieures, qui sont les seules à pouvoir vivre au cœur des grandes métropoles, là où se concentrent aussi les minorités, n’ont comme perception du pauvre que ces quartiers ethnicisés, les ghettos et banlieues… Tout le reste a disparu des représentations. Aujourd’hui, 59 % des ménages pauvres, 60 % des chômeurs et 66 % des classes populaires vivent dans la « France périphérique », celle des petites villes, des villes moyennes et des espaces ruraux.

Pour expliquer l’élection de Trump, les médias américains évoquent « la vengeance du petit blanc ». Un même désir de vengeance pourrait-il peser dans la prochaine élection française ?

Faire passer les classes moyennes et populaires pour « réactionnaires », « fascisées », « pétinisées » est très pratique. Cela permet d’éviter de se poser des questions cruciales. Lorsque l’on diagnostique quelqu’un comme fasciste, la priorité devient de le rééduquer, pas de s’interroger sur l’organisation économique du territoire où il vit. L’antifascisme est une arme de classe. Pasolini expliquait déjà dans ses Écrits corsaires que depuis que la gauche a adopté l’économie de marché, il ne lui reste qu’une chose à faire pour garder sa posture de gauche : lutter contre un fascisme qui n’existe pas. C’est exactement ce qui est en train de se passer.

C’est-à-dire ?

Il y a un mépris de classe presque inconscient véhiculé par les médias, le cinéma, les politiques, c’est énorme. On l’a vu pour l’élection de Trump comme pour le Brexit, seule une opinion est présentée comme bonne ou souhaitable. On disait que gagner une élection sans relais politique ou médiatique était impossible, Trump nous a prouvé qu’au contraire, c’était faux. Ce qui compte, c’est la réalité des gens depuis leur point de vue à eux. Nous sommes à un moment très particulier de désaffiliation politique et culturel des classes populaires, c’est vrai dans la France périphérique, mais aussi dans les banlieues où les milieux populaires cherchent à préserver ce qui leur reste : un capital social et culturel protecteur qui permet l’entraide et le lien social. Cette volonté explique les logiques séparatistes au sein même des milieux modestes. Une dynamique, qui n’interdit pas la cohabitation, et qui répond à la volonté de ne pas devenir minoritaire.

Donc pour vous les élites essaieraient de « rééduquer le peuple » plutôt que de le régler ses problèmes ?

La bourgeoisie d’aujourd’hui a bien compris qu’il était inutile de s’opposer frontalement au peuple. C’est là qu’intervient le « brouillage de classe », un phénomène, qui permet de ne pas avoir à assumer sa position. Entretenue du bobo à Steve Jobs, l’idéologie du cool encourage l’ouverture et la diversité, en apparence. Le discours de l’ouverture à l’autre permet de maintenir la bourgeoisie dans une posture de supériorité morale sans remettre en cause sa position de classe (ce qui permet au bobo qui contourne la carte scolaire, et qui a donc la même demande de mise à distance de l’autre que le prolétaire qui vote FN, de condamner le rejet de l’autre). Le discours de bienveillance avec les minorités offre ainsi une caution sociale à la nouvelle bourgeoisie qui n’est en réalité ni diverse ni ouverte : les milieux sociaux qui prônent le plus d’ouverture à l’autre font parallèlement preuve d’un grégarisme social et d’un entre-soi inégalé.

Vous décrivez le modèle économique libéral comme « prédateur » du modèle républicain… Vous y allez un peu fort !

Nous, terre des lumières et patrie des droits de l’homme, avons choisi le modèle libéral mondialisé sans ses effets sociétaux : multiculturalisme et renforcement des communautarismes. Or, en la matière, nous n’avons pas fait mieux que les autres pays.

Seul le FN semble trouver un écho dans cette France périphérique…

Le FN n’est pas le bon indicateur, les gens n’attendent pas les discours politiques ou les analyses d’en haut pour se déterminer. Les classes populaires font un diagnostic des effets de plusieurs décennies d’adaptation aux normes de l’économie mondiale et utilisent des candidats ou des référendums, ce fut le cas en 2005, pour l’exprimer.

Comment percevez-vous le phénomène Macron ?

Il y a au moins une chose qu’on ne peut pas lui reprocher : il n’avance pas masqué ! Il ne cherche pas à faire semblant de tenir un discours « de gauche ». Il dit : « pour s’en sortir, il faut encore plus de libéralisme » ce qui est assez cohérent intellectuellement et assez représentatif de ce qu’est devenue la gauche.

Le Point

Christophe Guilluy : « Nous allons vers une période de tensions et de paranoïa identitaire »

C’est l’un des essais les plus décapants de la rentrée. Interview du géographe auteur du livre « Le Crépuscule de la France d’en haut ».

Que les politiques en campagne, ou sur le point de l’être, jettent au feu leurs programmes devenus obsolètes à peine imprimés. On leur conseille vivement la lecture du dernier livre de Christophe Guilluy, Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion). Cet essai peut faire office de boussole. Les politiques y verront tout ce qu’ils ignorent sur la France périphérique et tout ce qui explique les raisons de l’abstention et du vote FN. Les responsables de gauche ne sont pas épargnés par le géographe, qui leur impute les ravages du discours sur l’ouverture et le multiculturalisme au sein des classes populaires, lesquelles idées valent toujours pour les autres et jamais pour eux, socialistes et représentants bobos de la France métropolitaine. Entretien.

Le Point.fr : Dans ce livre, vous ringardisez le concept de l’élite au sens classique, c’est-à-dire issue de l’ENA, que Bruno Le Maire voudrait supprimer. Vous insistez davantage sur le rôle néfaste d’une nouvelle bourgeoisie, les bobos, se voulant supérieurs moralement et puissants du fait de leur patrimoine immobilier, de leur mobilité et de leur affirmation culturelle. Expliquez-nous…

Christophe Guilluy : Il n’y a pas de complot, mais il y a des comportements qui sont économiques. Les bobos entendent préserver une position sociale, jouir de leur patrimoine immobilier, conserver leurs revenus et en faire profiter leurs enfants. S’ils peuvent ne pas scolariser leur progéniture dans le collège du coin fréquenté par des immigrés, ils le feront, sans le dire, en contournant la carte scolaire. C’est pour cette raison que je les qualifie de « Rougon-Macquart déguisés en hipster ». Ils adoptent les schémas classiques de la bourgeoisie avec en plus le discours « cool » sur l’ouverture à l’altérité. D’ailleurs, les dindons de la farce ont été les jeunes issus de l’immigration qui ont cru à ce discours de gauche. Ils n’ont pas compris, ou alors tardivement, que c’était le discours de la bourgeoisie. Quand on regarde le degré d’ouverture au PS, dans la presse ou au cinéma, des endroits où l’on prône la diversité, on constate que la dominante est blanche – avec quelques alibis de couleur. Il y a une guerre des représentations qui est terrible. Dans certaines banlieues, les jeunes sont dans une victimisation constante précisément parce que la gauche leur a enlevé la possibilité de penser le rapport de classes. Ils ne savent pas qu’en Picardie un jeune ouvrier, en zone rurale, aussi défavorisé qu’eux, peut travailler dans l’agroalimentaire pour 600 euros par mois. Ils ne le savent pas, car la gauche a réussi à leur faire croire au mythe du « grand méchant Blanc raciste » responsable de leurs maux.

Les bobos ? Des Rougon-Macquart déguisés en hipster

Selon vous, il existe une France périphérique, comme il existe une Amérique périphérique, une Angleterre périphérique… Le rapport aux élites, le niveau éducatif et les fonds culturels sont pourtant différents. Qu’est-ce qui les fédère ?

Pour les électeurs de Trump, du FN, du Brexit ou de l’AfD en Allemagne, le dénominateur commun est la sortie de la classe moyenne, en dépit, parfois, des différences de niveau de vie. Le sentiment partagé est celui de ne plus être intégré économiquement. Le modèle mondialisé produit les mêmes problèmes territoriaux, culturels et politiques partout dans le monde, avec une fracture entre les métropoles et le reste du pays, qui devient « périphérique ». La petite classe moyenne est devenue la nouvelle classe populaire. On les retrouve dans les petites villes, les villes moyennes, les zones rurales. À tort, certains voudraient opposer le rural à l’urbain. C’est une conception erronée de la fracture, car on peut être urbain à Guéret ou à Montluçon… Toutes ces catégories, ouvriers, petits employés, retraités et paysans, ont désormais un discours commun sur la mondialisation, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici. L’ouvrier était opposé au paysan. Le premier votait à gauche, le second à droite. Bref, nous étions dans une partition politique claire. Aujourd’hui, ils vivent là où statistiquement il y a le moins de créations d’emploi. Les notes prospectives montrent qu’il y aura encore plus de concentration de l’emploi dans les métropoles. Par ailleurs, les logiques foncières font que ces Français ne peuvent pas louer ne serait-ce qu’un studio à Paris ou en proche banlieue. Ils restent donc sur place, chez eux, ce qui provoque une sédentarisation de masse.

            La petite classe moyenne est devenue la nouvelle classe populaire.

En dépit des injonctions à la mobilité ?

Absolument. Ceux qui bougent vivent dans les grandes métropoles et appartiennent à une France hyper mobile. Le jeune de catégorie supérieure a le choix de bouger à l’étranger ou au sein même de la métropole. Or, une majorité de Français, faute de pouvoir se déplacer, vivent dans le département où ils sont nés. La sédentarisation est effective aussi bien pour les jeunes que pour les actifs ou les plus âgés. Vu d’en haut, on qualifie ce phénomène de « repli ». En réalité, ces classes populaires sont pragmatiques. Initialement, elles n’étaient pas contre la mondialisation ni contre le libéralisme. Dans les banlieues, si le discours de Macron produit des résultats, les jeunes choisiront donc Macron – ce qui ne les empêche pas d’être attachés à l’État providence. Ces Français n’attendent plus le discours politique ou intellectuel pour voir ce qui se passe dans leur vie.

D’aucuns, politiques et journalistes, font en effet état d’un rejet de l’autre au sein de cette France périphérique. Que constatez-vous ?

Cette attitude est celle de ceux qui veulent juste contrôler un environnement, car dans une société multiculturelle l’autre ne devient pas soi, sans pour autant être un ennemi. L’angoisse autour de la question des flux migratoires est intéressante à analyser. Dans les banlieues, on constate l’émergence d’une petite bourgeoisie maghrébine qui vieillit. Parallèlement, il y a une arrivée de Subsahariens dans ces quartiers. On observe une volonté de la part de cette petite bourgeoisie maghrébinede se mettre à l’écart, de ne pas se mélanger. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à le dire clairement aux bailleurs sociaux : ils ne veulent pas vivre à proximité de ces populations subsahariennes. Ce n’est pas du racisme. Il s’agit juste de vivre dans un endroit qui n’est pas en proie à une trop forte instabilité démographique. En plus des difficultés liées à la vie quotidienne, ils ne veulent pas gérer ce qui relève du multiculturel.

Que dites-vous à ceux qui prônent le multiculturalisme comme facteur de paix et d’ouverture ?

C’est une supercherie ! Un discours d’ouverture tenu par l’intelligentsia, qui n’est jamais, s’agissant d’elle, dans la véritable ouverture ethnique et sociale.

Peut-on imaginer, un jour, un front commun de ces Frances périphériques ?

La France d’en haut veut toujours que les histoires se finissent bien. Nous sommes des adultes, et pas des enfants, alors nous nous devons d’avoir un discours de vérité. Nous allons vivre une période complexe avec des tensions sociales sans aucun débouché politique, en plus d’une paranoïa identitaire. C’est le problème de la société multiculturelle : nous sommes tous paranos. Il y a les vraies tensions et les suspicions vis-à-vis de l’autre du fait de sa différence. Les classes populaires sont aujourd’hui toutes en « marronnage » et il sera difficile de revenir en arrière.

Nous sommes, s’agissant de l’élite, dans la logique d’un monde fermé

Par quoi passe cette émancipation que vous appelez le « marronnage » ?

Cette France quitte les affiliations traditionnelles et brise ses chaînes. Les ouvriers votaient à gauche, les ruraux à droite, les banlieues à gauche… En regardant les choses une à une, il y a une rupture. Les ouvriers ont été les premiers à sortir de la classe moyenne, puis une partie des employés, les ruraux et les banlieusards. Le localisme se développe en fonction d’une rationalité économique et sociale. Ces gens vivent sur des territoires où il y a peu d’emplois. Les champs du possible sont donc restreints, d’où la sédentarisation et de nouveaux réseaux de solidarité. Ce n’est pas le rêve hippie des années 1960 ! Ce qui se joue est l’adaptation à un monde nouveau.

Avec le FN, il y a encore une filiation…

Oui, mais ils choisissent le parti qui n’a pas le pouvoir et celui qui est le plus éloigné de la représentation politique. Donc, le plus désaffilié. Ils sont encore dans la logique de voter, donc encore un peu dans le système. Il y a aussi les autres, tous ceux qui ne votent plus. Et parmi eux, on retrouve ceux qui ont voté au référendum de 2005. Les politiques ont fait fi de leurs avis en faisant voter le traité par la voie parlementaire. Ces mêmes politiques ont pris de haut les électeurs du Brexit, en réclamant, pour certains, un nouveau vote. Ce discours de classe, pour le coup, est toujours sur le même mode : « Ces gens d’en bas, moins éduqués, ne savent pas voter ou votent mal. »

             Le revenu universel est un mépris de classe !

Le sentiment de classe est-il encore vrai au sein de cette France périphérique ?

Ce que je décris n’est pas une nouvelle classe ouvrière. C’est juste une nouvelle perception du monde. En revanche, ces gens ressentent fortement le mépris de classe. La défiance vis-à-vis des médias en est l’illustration. La part des ouvriers représentés à la télé est extrêmement faible. Nous sommes, s’agissant de l’élite, dans la logique d’un monde fermé, d’où mon titre « Le Crépuscule de la France d’en haut ». On ne fait plus société, la rupture est totale. Jadis, le monde d’en haut était exemplaire. Il soutenait un modèle qui intégrait économiquement tout le monde, et tout le monde était gagnant. Les Français d’en bas n’ont jamais eu de problèmes avec les riches. Les postures anti-riches sont des postures bourgeoises. Le monde d’en haut, aujourd’hui, a choisi un modèle qui profite à peu de Français. Mais ce schéma va basculer de façon radicale. À moins de se poser les bonnes questions : quel est le destin de ces gens dont on n’a pas besoin, car, qu’ils produisent ou non, cela ne change rien à la courbe du PIB ?

Les promoteurs de ce revenu universel sont dans une logique de péréquation et de redistribution. Derrière, il y a l’idée que le Français d’en bas veut profiter du système et ne pas travailler. C’est un mépris de classe ! Les gens modestes ne veulent pas tendre la main. Ils veulent être fiers d’éduquer leurs enfants grâce au fruit de leur travail.

Vous parlez de rapports de domination entre cette classe boboïsée et les immigrés…

Le rapport de classe est de moins en moins visible et laisse place à un rapport culturel. Dans la nouvelle bourgeoisie, une femme de ménage d’origine immigrée n’est pas vue comme une employée, mais plutôt comme « Fatoumata » qui vient du Mali et qu’on aide beaucoup en lui donnant 800 euros par mois… C’est très confortable. La rationalité économique maintient cette nouvelle bourgeoisie dans un état réel de bourgeoisie. Le discours de la société ouverte est celui de la loi du marché avec une main-d’œuvre immigrée à disposition. Cela, à la rigueur, ne me poserait pas de problème s’il y avait réellement ouverture et absence de supériorité morale au sein de cette nouvelle bourgeoisie métropolitaine, mais, quand on regarde de près, l’exemplarité fait défaut.

Dernier ouvrage publié : Le Crépuscule de la France d’en haut, 2016, Flammarion, 256 pages.

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