Les Subbotniks, ces chrétiens russes devenus juifs

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Les Subbotniks, ces chrétiens russes qui sont devenus juifs

L’église orthodoxe russe a connu de nombreuses hérésies. Certaines d’entre elles n’ont aucun équivalent au monde, sauf peut-être en Éthiopie avec les Falashas. Leurs membres ont en effet rejeté en partie ou totalement le Nouveau Testament pour ne retenir que la Bible hébraïque. La plus ancienne de ces hérésies, la secte des « Judaïsants », a été prêchée par Skhariya le Juif dans la seconde moitié du quinzième siècle ; elle a rencontré un grand succès dans les régions de Moscou et Novgorod. Un de ses fidèles, l’archiprêtre Aleksei, a converti l’entourage du grand-duc de Moscou Ivan III, notamment la femme de l’héritier du trône Ivan le jeune. Après la mort de ce dernier, Ivan III a persécuté les judaïsants sans doute pour des raisons politiques. Il voulait en effet écarter du trône le fils d’Ivan le jeune au profit de celui de sa nouvelle épouse, descendante des empereurs de Byzance. On ne connaît cette secte que par les textes de ses persécuteurs.

Elle aurait, semble-t-il, rejeté la divinité de Jésus, adopté certaines pratiques juives mais la pleine adhésion au judaïsme est controversée. Cette hérésie s’est probablement perpétuée dans le peuple et a peut-être contribué à l’émergence à la fin du XVIe siècle d’une nouvelle secte, les Molokans. Ceux-ci étaient des paysans qui rejetaient le pouvoir des grands propriétaires fonciers, de l’Église, le culte des icônes et le baptême par l’eau. Les Molokans croyaient en Jésus, considéré comme le messie des juifs, tout en revalorisant fortement l’Ancien Testament et ses pratiques. Ils ne mangeaient plus de porc et suivaient un régime alimentaire inspiré de la cacherout juive.

Les Subbotniks sont apparus sous le règne d’Alexandre Ier dans la région de Voronej. Comme aucune communauté juive n’existait dans cet oblast, une filiation directe avec le judaïsme semble peu probable, mais une origine molokane est vraisemblable, même si elle est discutée. Selon des rapports administratifs de 1810, les Subbotniks pratiquaient la circoncision, et suivaient les règles juives pour les mariages et les divorces, l’enterrement des morts et les réunions de prière. Ils observaient également le Shabbat. Ce rite est l’origine de leur nom : Subbotniks signifie, en russe, sabbatariens ceux qui pratiquent le shabbat. À l’origine, les Subbotniks avaient un culte ressemblant à celui des juifs sans avoir intégré le judaïsme, mais les différences se sont estompées avec le temps.

En 1806, les autorités ecclésiastiques estimaient à 1 000 le nombre de Subbotniks, mais indiquaient que les adhérents secrets étaient bien plus nombreux. Les croyances des Subbotniks n’étaient pas unifiées. La plupart d’entre eux pratiquaient la circoncision, observaient le shabbat et rejetaient la trinité. Des groupes ont conservé des pratiques chrétiennes : quelques-uns d’entre eux croyaient en Jésus, tout en ne le voyant que comme un prophète et non comme le fils de Dieu. Certains attendaient le messie des juifs. D’autres ont très tôt pleinement adhéré au judaïsme, ceux de la région de Voronej ayant même fait venir des rabbins pour se convertir. Selon plusieurs auteurs, les Subbotniks auraient compté jusqu’à 2,5 millions de membres, mais ce chiffre paraît peu crédible.

Les Subbotniks ont été persécutés par le régime tsariste, surtout sous le règne de Nicolas Ier. Les tracasseries ont cessé sous Alexandre III ; en 1905, Nicolas II a levé toutes les restrictions légales contre eux et leur a conféré une identité différente des juifs. Les Subbotniks ont subi des persécutions religieuses sous le régime soviétique et beaucoup ont alors abandonné leur religion. En 1950, Staline a supprimé leur nationalité spécifique et les a intégrés soit dans la nationalité russe, soit dans la nationalité juive. Les nazis ont officiellement déclaré qu’ils n’extermineraient pas les Subbotniks, car ils n’étaient pas de race juive, mais cette distinction n’a pas été respectée : les Subbotniks d’Ukraine ont été victimes des pogroms sous l’occupation allemande.

De nos jours, il existe en Russie environ 20 000 Subbotniks et Molokans qui ont résisté à l’assimilation de l’époque soviétique. Ils sont 20 000 en Israël et on en trouve également en Arménie et à Los Angeles. Leurs croyances sont disparates, certains d’entre eux révérent Jésus, d’autres ont pleinement adhéré au judaïsme, mais sans admettre le Talmud, ce qui les rapproche des Karaïtes. On trouve également des Subbotniks qui pratiquent le judaïsme talmudique, mais sans se considérer comme juifs. Enfin, une bonne partie d’entre eux se sont totalement fondus dans le peuple juif. Les unions mixtes sont nombreuses, mais une certaine prévention contre eux existe toujours chez les juifs de stricte obédience. Notamment, les rabbins israéliens obligent souvent les Subbotniks à se convertir officiellement pour pouvoir se marier religieusement (le mariage civil n’existe pas en Israël).

Christian de Moliner

Crédit photos : DR
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Les Subbotniks, ces chrétiens russes qui sont devenus juifs

8 COMMENTS

  1. JE SUIS PERSUADE QUE LA PLUPART DES CHRETIENSVONT REVENIR VERS LE JUDAISME DANS LES ANNEES QUI VIENNENT,LE RETOUR A LA MAISON.

    • Vous avez clairement raison, car les chrétiens qui restent pratiquants étudient de plus en plus les textes de la “bible”. Ils se rendent comptent des nombreuses contradictions entre le “nouveau testament” et “l’ancien testament” et se demandent comment une religion peut prétendre respecter les deux textes.
      Ils deviendront des fils de Noah et pour les plus motivés des juifs. Bienvenue à eux.

  2. Je ne comprends pas l’article. Pourquoi parler d’hérésie à l’égard de personnes qui s’en tiennent à la Torah d’Israël?

    • Parce que la Torah orale, le Talmud, Gemara, etc sont un élément complémentaire central. On n’est pas face à un enseignement littéral ou magistral, mais dans une participation active…

      • Merci pour l’explication. Mais le texte de l’article semble dire qu’ils commettent une hérésie à abandonner le “nouveau testament” au profit de l’ancien.

          • Ah bon ? Moi, j’ai compris dès les premières phrases une hérésie par rapport à l’église orthodoxe russe. Qui plus est, les Falashas seraient aussi une hérésie par rapport à cette même église !

          • On est toujours l’hérétique de quelqu’un. Sans jugement de valeur, le fait de sortir du dogme d’une religion pour en intégrer une autre ou “revenir” à une autre (en éliminant le second testament), fait qu’initialement, ils sont bien venus de quelque part : l’orthodoxie chrétienne russe. Si l’auteur décrit un processus de sortie, appelons cela comme il voudra : un renoncement à une partie d’un dogme anciennement pratiqué ou un “retour aux sources”. S’il veut y mettre un terme péjoratif, il quitte son habit d’historien pour se faire juge et porter un préjugé défavorable.

            Je reliais ce terme à la version karaïte et littérale de l’enseignement de la Torah. Pour le reste des Juifs, on peut aborder la Torah à quatre niveaux de révélation, et non à un seul…

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