“Les juifs de Barcelonnette, ceux qu’on croyait disparus”

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Ceux qu’on croyait disparus

Barcelonnette est une petite ville de 2000 habitants environ, dans la vallée de l’Ubaye, l’une des deux rivières furieuses qui alimentent le lac de Serre-Ponçon et son fameux barrage.

Il n’y a aujourd’hui aucune communauté juive à Barcelonnette. Pour autant, n’y a-t-il jamais eu une présence juive, même éphémère, dans cette ville?

 

 

L’Italie est toute proche, par le col de Larche. Passée la frontière, la route descend le long de la vallée de la Stura et, arrive dans la plaine, à Borgo San Dalmazzo, la ville-banlieue de Cuneo[1].

Le but du voyage: faire au « Maxisconto », un magasin de gros, des réserves de délicieuses charcuteries, « formaggi » et autres « vino d’Alba » dont les Italiens ont le secret.

d’étranges bandes alignées de métal rouillé[2]. Konica Minolta digital caméra

On passe devant la petite gare, un peu délabrée. Le long du quai, il y a trois wagons de marchandise à l’arrêt. Le quai est encombré, – que dire d’autre ? – , d’étranges bandes alignées de métal rouillé[2].
Certaines sont érigées et forment des lettres, des noms. Sur les structures horizontales, d’autres noms gravés : GELBSZTAJN Jacques 7 FRA ; NATHAN Simon 48 ROM ; SIERZANTOWICZ Lili 15 POL ; et d’autres, et d’autres encore[3]. A l’entrée du quai, se dresse un poteau : MEMORIALE DELLA DEPORTAZIONE[4] qui donne la clé : debout sont les survivants, couchés sont les morts.

On apprend brutalement que 329 Juifs venant de toute l’Europe ont été entassés ici dans un train à destination d’Auschwitz le 23 novembre 1943.

A côté de leur nom, on peut lire dans le métal rouillé, leur âge à cette date et leur nationalité.

                              Mémoriale Della deportazione [4]. Konica minolta digital camera

Que faisaient ces Juifs à Borgo San Dalmazzo ? Parmi eux y avait-il des gens de Barcelonnette ? Dans l’Ubaye, les témoignages sont maintenant rares, et toujours lacunaires : « Oui, on avait bien vu des gens s’installer à hôtel, chez des particuliers… Les carabinieri les laissaient aller et venir…Une fois, on a vu un homme ensanglanté encadré par deux gendarmes français… on ne sait pas quand et comment ils sont partis… ».

Indications insuffisantes pour satisfaire notre devoir de mémoire !

Mémoriale Della deportazione. Konica minolta digital camera

Alors commence un travail de recherche qui durera 3 ans (2014-2016) à travers les Archives départementales (Digne) et internationales (Bad Arolsen)[5], les essais d’historiens français et italiens[6], et les mémoriaux numérisés de la Shoah (Paris, Jérusalem, Los Angeles).

                              Dossier des juifs (Mairie de Barcelonnette) août 1943.

Entre mars et juillet 1942, 174 Juifs ont été placés en résidence forcée à Barcelonnette[7]. Le 4 septembre 1943, la plupart sont évacués par les militaires italiens vers St-Martin-Vésubie pour les protéger : les Allemands s’apprêtent à envahir la région du Mercantour.

Le 8 septembre, environ 300 familles juives venues principalement de Nice et regroupées à St-Martin-Vésubie passent à pied en Italie par les cols de Fenestre et de Cerise, dans l’arrière-pays de Borgo San Dalmazzo, pensant échapper aux Allemands.

Mais dix jours après, venue de Turin, la Division SS « Leibsandarte Adolf Hitler » de Joachim Peiper pénètre dans la ville, rafle les Juifs qui sont restés alentour, et les enferme dans un camp de concentration improvisé. Fin octobre, plus de 400 personnes y seront emprisonnées.

                         Extrait de la liste des juifs (Mairie de Barcelonnette) août 1943

Parmi les 329 déportés du 23 novembre 1943, il y avait 57 « Juifs de Barcelonnette ».

Parmi ceux-ci, sept ont survécu à l’extermination. Nous avons pu trouver la trace de la survie de 3 d’entre eux, alors qu’ils sont portés disparus dans les mémoriaux français, italiens et israéliens, encore aujourd’hui !

Gabriel Birkenwald en 2002

Gabriel Birkenwald[8] était né en Belgique.

Libéré des camps, il se marie et après un séjour au Congo belge, il émigre aux Etats-Unis et fait carrière dans l’hôtellerie, notamment au Québec et en Floride. M. Birkenwald est décédé en 2015. Il a 2 fils : l’un est avocat en Floride, l’autre est joaillier à Londres.

                                   Michel Reznik vers 1985. Konica minolta digital camera

Michel Reznik[9], au retour des camps, a repris son métier de fourreur, puis s’est lancé dans la confection à Paris. A la tête d’une affaire florissante de plusieurs magasins, il a confié progressivement l’entreprise à ses enfants. Il meurt en 1990, entouré de sa famille. Ses deux petites filles ont écrit un livre[10] émouvant sur la vie de leur grand-père.

                                          F. Frenkiel sollicite le doyen de la Faculté des Sciences

François Frenkiel[11] était un jeune et brillant ingénieur dans l’aéronautique avant d’être assigné à résidence à Barcelonnette avec sa femme.

A sa sortie des camps, sa femme n’ayant pas survécu, il reprend rapidement la suite de ses études et obtient un diplôme de docteur en physique à Lille[12].

Emigré aux Etats-Unis, il publie de nombreux articles scientifiques, dirige successivement plusieurs laboratoires de recherche et fonde la revue « Physics of fluids » dont il sera rédacteur en chef jusqu’à sa mort en 1986. Il a créé le modèle mathématique qui sert aujourd’hui encore de base pour les prévisions de pollution de l’air des métropoles dans le monde entier.

                                                         François Frenkiel vers 1980

Comme le rappelle notre tradition, le souvenir est un devoir sacré, celui des morts surtout. Mais ne devrions-nous pas nous souvenir aussi de ceux qui sont revenus de la mort ? Certes, nous connaissons les plus célèbres d’entre eux, comme Elie Wiesel ou Simone Veil. Mais les autres aussi méritent notre attention : ils nourrissent nos esprits !

Roland Verney

tribunejuive

Notes:

[1] cf. photo 1

[2] cf. photo 2

[3] cf. photo 3

[4] cf. photos 4a et 4b

[5] avec Monique Leblois-Péchon, Archives Nationales

[6] -Robert Castellana, « Lois raciales et xénophobie – La frontière des Alpes-Maritimes pendant la guerre », Le Cannet, CRP Ed.,2005

-Alberto Cavaglion, « Nella notte straniera », Nino Aragno Ed., 2012

-Sabença de la Valeia, « Histoires vécues en Ubaye », 3ème édition, 2008

[7] cf. photos 7a et 7b

[8] cf. photo 8

[9] cf. photo 9

[10] N. Alessio, A. Reznik, « Michel Reznik ou La promesse de vivre », Parimagine Ed., 2011

[11] cf. photos 11a et 11b

[12] cf. photo 12

3 COMMENTS

  1. Puis-je prétendre que le nom même de cette ville provient très certainement des Juifs ayant quitté Barcelone lors de l’expulsion, cette dernière elle-même nommée ainsi, comme on trouve dans les “bar”, fils de en araméen. On trouve ainsi des Jérusalem un peu partout dans le monde, parfois des villages…
    À force d’être chassés de partout, nous sommes allés partout…
    Le Limon des Nations…

  2. Admirable travail, émouvant au possible.
    Combien d’histoires similaires ne persistent Que dans les Livres Memoriels de Dieu, et dorénavant connues de Lui seul ?
    Ainsi c’est cela qu’Il fait comprendre quand on proclame :
    “Hou ossé niflaot levado”, Lui qui fait des miracles, seul.
    Il reste “seul” Témoin de ce qu’il fait.
    Car Sa Grâce est éternelle…

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