Les influenceurs islamiques, une version 2.0 de l’islam

De jeunes prédicateurs musulmans stars des réseaux sociaux proposent une nouvelle façon de vivre la foi islamique, très influencée par les valeurs capitalistes et occidentales. Un islam nouvelle génération en rupture avec la tradition, et qui peut parfois être superficiel, raconte le site panarabe “Raseef22”.
Ces dernières décennies, la foi musulmane n’a cessé de se transformer. Et sa dernière métamorphose la plus visible se manifeste à travers le phénomène des “influenceurs musulmans”, qui incarnent une nouvelle vision de la religion : une pratique intégrée à la mondialisation, fondée sur une vision laïque saupoudrée de foi musulmane, qui se conjugue avec les valeurs de la modernité occidentale et se soumet aux valeurs capitalistes du marché.
Par exemple, un influenceur peut vous inciter à bien faire vos prières, à réciter le dhikr [litanie islamique à la gloire de Dieu dont le nom signifie “souvenir”], faire une doua [une supplication islamique], et à écouter des sermons religieux, mais il peut aussi porter des vêtements de grandes marques et vous encourager à acheter les mêmes.
C’est d’ailleurs la raison qui a motivé de nombreuses personnes à se lancer dans le secteur – non pas diffuser des contenus religieux ou faire la promotion d’un islam authentique, mais devenir célèbre et gagner de l’argent, même s’il faut pour cela édulcorer la religion et présenter un islam réduit à sa plus simple expression. L’émergence des influenceurs musulmans a vidé l’islam de sa substance afin de l’adapter aux exigences du marché et des followers.

Un islam d’amour et individualiste

Le modèle de foi présenté par ces influenceurs ne va ni rapprocher ni éloigner les gens de la religion, mais il va plutôt donner à chaque follower le sentiment, illusoire sans doute, d’être un bon musulman. En général, toutes les discussions tournent autour de la spiritualité, du comportement individuel, et présentent une foi joyeuse, légère, sans réprimande ni châtiment. Un islam où c’est l’amour qui l’emporte sur la crainte d’Allah.
Le discours de ces influenceurs évite soigneusement tous les sujets sensibles – la tradition juridique islamique ou ses aspects politiques, les inquiétudes des pays musulmans et des musulmans, la nécessité de réformes –, et ne s’intéresse absolument pas aux affaires de l’État, que ce soit sur le plan des droits de l’homme ou des réformes nécessaires. Ces influenceurs préfèrent se concentrer sur l’individu, en offrant une pratique destinée à apaiser, sans jamais bouleverser le statu quo.
L’une des caractéristiques principales du discours des influenceurs est donc bien de se concentrer sur l’individu par opposition à la collectivité. Pour eux, l’islam n’est pas une religion émancipatrice, qui a un rôle à jouer face à la tyrannie. Les influenceurs présentent donc des valeurs morales capitalistes, qui sont intégrées au monde, plutôt que d’autres, qui s’y opposeraient frontalement.
L’islam est proposé au public comme une composante du marché du bien-être. Le phénomène des influenceurs musulmans est parfaitement en phase avec les aspirations de la nouvelle génération, puisque la religion et la foi ne sont plus considérées comme elles l’étaient par le passé.

Aucune formation religieuse

Un influenceur musulman n’a rien à voir avec les mouvements musulmans, et il ne fait pas la promotion des tendances du passé. Et s’il lui arrive d’emboîter le pas aux nouveaux prédicateurs sur certains sujets, il reste très différent d’eux à bien des égards. La majorité de ces influenceurs n’ont reçu aucune formation religieuse mais une scolarité classique : ce sont donc plutôt des autodidactes en matière de religion.

Les influenceurs musulmans ne vont pas arborer la tenue traditionnelle ni le langage traditionnel propre à l’islam. Ils portent des tenues occidentales sans prétention, une barbe moderne soigneusement taillée, et ils ont tous un visage rassurant.

Leur façon de présenter les choses joue davantage sur les émotions. Ils utilisent un langage familier répandu dans les milieux populaires, et émaillent parfois leur discours de termes anglais. Mais leurs propos restent simples et rassurants, ils débordent de joie de vivre et d’amour, à mille lieues de la réalité et des vrais problèmes sociaux, et ils s’accommodent parfaitement du monde capitaliste. Ils savent également très bien manier les réseaux sociaux et tenir en haleine leurs followers en ménageant des éléments de suspense. Ils sont donc capables de se renouveler sans cesse et de s’adapter à de nouvelles situations.

Malgré leur jeune âge, les influenceurs émettent sans complexe des fatwas [avis juridique donné généralement par un spécialiste de la loi islamique sur une question particulière], alors qu’ils ignorent tout des aspects complexes de la jurisprudence.

Par conséquent, quand l’un d’entre eux essaie de traiter une question religieuse un peu complexe de manière plus approfondie, la superficialité du propos et le manque de connaissance des textes sacrés sautent aux yeux par l’incohérence de son raisonnement.

Les figures du moment en coaching islamique

L’un des influenceurs musulmans les plus connus est Amir Mounir. Il se concentre uniquement sur les aspects de l’islam qui intéressent les jeunes avec des posts comme “Les sept règles de l’amour”, “La masturbation”, “Comment faire pour que vos prières se réalisent” ou “Six moyens de s’enrichir« , avec des fatwas rapides et faciles.

Dans de nombreux cas, il évoque aussi des questions liées à la mode [ou à la musique]. Par exemple, il commente les robes du Festival du film d’El Gouna [en Égypte] ou les paroles de la chanson Bint Al-Giran [“La Fille des voisins”, qui a fait scandale en Égypte]. Les posts de Mounir se caractérisent par le sens de l’humour et une certaine faconde, et il n’hésite pas à utiliser des mots et des expressions généralement utilisés par les jeunes. Mounir a plus de 5 millions de fans sur sa page Facebook officielle, et la grande majorité de son public est composée d’adolescents et de jeunes adultes.

Kareem Esmail est un autre prédicateur à la mode. Très influencé par les pionniers américains du développement personnel, il enrobe ses contenus d’un vernis musulman, et incarne le désir d’associer les valeurs morales de l’islam au développement personnel tout en s’appuyant sur l’idéologie capitaliste. Esmail aborde de nombreux sujets comme le renouvellement de la foi, l’amitié entre garçons et filles, et d’autres sujets qui intéressent les jeunes. Il donne également des cours (très onéreux) sur le juste équilibre entre vie personnelle et santé mentale, qui sont suivis par des centaines de personnes.

Dans un épisode publié sur sa chaîne YouTube, il explique :

“Notre objectif est d’aider les gens à améliorer leur équilibre psychologique. La plupart des causes de la tristesse, de la dépression, des angoisses et de la détresse psychologique viennent de questions religieuses… Quand nous comprenons correctement la religion et la vivons bien, notre santé mentale s’en porte mieux.”

Esmail est suivi par plus de 2 millions de personnes sur Facebook et il a 750 000 abonnés sur sa chaîne YouTube. Il a publié un ouvrage intitulé Pause psychologique, dans lequel il aborde surtout les questions du bonheur et de l’argent, mais l’idée principale est d’associer le développement personnel à la religion. Ce qui le distingue des autres influenceurs, c’est son public composé surtout de jeunes qui appartiennent à une classe sociale favorisée et qui cherchent à être de bons musulmans sans se priver de quoi que ce soit.

Dans les pays du Golfe, c’est l’influenceur Omar Al-Odah, un jeune homme qui compte plus de 5,5 millions de followers sur Instagram, 5 millions de fans sur Facebook, et plus de 1,5 million d’abonnés sur sa chaîne YouTube, qui fait le plus parler de lui.

Au départ, il proposait surtout des contenus romantiques à tonalité religieuse. Le jeune homme a pour ambition de fusionner le coaching avec la religion. Il a également publié plusieurs ouvrages, qui se sont très bien vendus, dans lesquels il encourage ses lecteurs à persévérer, à surmonter leurs échecs et à réaliser leurs rêves, et relie les devoirs religieux au succès matériel et au bonheur. Né en 1998, il s’est lancé dans le domaine des fatwas sur TikTok et donne de nombreux avis quotidiennement. Son public est surtout composé d’adolescents et de jeunes adultes.

Le problème ne réside pas dans les concepts mis en avant par les influenceurs musulmans, comme le développement personnel ou le succès matériel, mais dans la marchandisation du discours et de la sensibilité religieuse. Le mot “islamique” est mis à toutes les sauces : le régime islamique, la mode islamique, le disco islamique, les maillots de bain ou le yoga islamiques. L’islam est désormais au service du capitalisme.

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