Les chemins de l’Espérance, de Michèle Mazel

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A la fin du premier livre, dans “Le Médecin des Carpates“, nous abandonnions lâchement Julius Matthias, le principal protagoniste de cette saga, au pire moment de son existence, s’éloignant comme il pouvait, de Nagyvarad, (alias Oradea en roumain). Sous ses yeux, impuissant, depuis la fenêtre de son voisin, Kadar, à qui il confie d’expliquer leur sort à ses enfants, il assiste à la rébellion de Magda, sa femme, contre un bourreau S.S venu les rassembler pour la grande déportation finale. La rebelle est aussitôt assassinée d’une balle dans la tête, en cette instant d’ultime sursaut et d’instinct de survie, avant de monter dans les trains de la mort.

Kadar l’a empêché de se ruer auprès du corps déjà mort de Magda et lui a intimé de s’échapper, à la faveur de la nuit, plutôt que de rejoindre, désespéré, le sort des autres déportés. Kadar lui fermerait les yeux et Sandor, son ami d’enfance, se chargerait, plus tard, d’offrir à Magda ce dernier hommage de l’inhumation dans une sépulture digne de ce nom,  que lui-même, traqué, n’est plus en mesure de lui donner.

Qu’est-ce qui va, alors, nourrir de sens ce désespoir pour donner à Yuli la force de se battre? Si la première partie, “Le Médecin…” est un aller-retour permanent entre tradition et modernité, Grandes Villes d’émancipation et enracinement séculaire dans les terroirs de résidence, les “Chemins de l’Espérance” l’éloignent définitivement de cette Europe Centrale, devenue le cimetière à perte de vue des communautés juives. Il va traverser à pied, par les sentiers de contrebandiers, la distance qui le sépare de l’Italie, puis de la Suisse, faire le coup de feu avec les Partisans dans les campagnes, crever de faim et s’accrocher, afin de retrouver la trace de ses enfants, qu’il avait pris soin d’installer en France, bien avant la guerre. Nous sommes alors à l’automne 44 et, malgré le débarquement allié en Normandie ou leur avancée en Italie, des Russes à l’Est, la guerre est loin d’être finie. Les combats sont rudes, dans l’Est de la France et vers la frontière belge, plus durs encore pour les Russes, qui prennent aussi soin de laisser les Allemands liquider les oppositions pressenties au Soviétisme, chez les Polonais de Varsovie en particulier. Les contre-attaques allemandes et leurs poches de résistance sont redoutables.

Yuli parvient, néanmoins, à Genève, après une escale de récupération à Turin. En temps de guerre, les courriers, les lettres personnelles importantes circulent, comme les plus hautes valeurs et les questions de vie et de mort, par les établissements bancaires. Sa première visite s’adresse à sa banque, où il avait pris soin d’établir un sanctuaire, à la fois financier et s’apparentant à une “ligne de vie” et de communication des messages vitaux, entre les différentes branches éclatées de la famille. Il espère, ainsi découvrir le sort de ses enfants restés en France, ainsi que de Marie-Christine, le Dr Gilles cette liaison torride de jeunesse, mentor médical de sa fille Elisabeth et le lien qui peut, désormais, le mener à eux trois. Celle-ci a su faire ce qu’il fallait auprès du directeur d’une clinique de Genève, pour que Yuli n’ait pas à se poser de problèmes de survie immédiate, d’un point de vue pécuniaire. En revanche, elle expose succinctement la dispersion que la guerre inflige au petit noyau familial. Il peut, cependant, croire que cette situation déchirante ne se prolongera guère. Rien n’est jamais aussi simple. De surcroît, peu de temps après, il apprend, de façon stupéfiante, de l’homme de confiance même de Marie-Christine, que celle-ci est arrêtée pour “collaboration”.

Il prend aussi des nouvelles de sa sœur et de la branche désormais américaine de la famille, qui a suivi son beau-frère à Chicago et dont plusieurs enfants sont pilotes ou embarqués, à un grade ou un autre, dans la phase libératrice de la guerre.

Puis vient une troisième lettre, qu’il mettra longtemps avant d’ouvrir et dont il semble, à juste titre, redouter le contenu : celle de Madi, l’antithèse de Magda, et la femme avec laquelle il aurait escompté refaire sa vie. Nous avions dit d’elles qu’elles étaient la confidente amoureuse et secrète, qui n’est permise que loin des racines de l’intrigue, et la raison sociale épousée, à laquelle il s’attachera jusqu’au bout, malgré lui, contre tentations et marées. Maintenant acquitté de son serment, à cause de la mort par destination que s’est donnée Magda, en se rebellant contre tous les choix funestes de son existence, Yuli retrouvera t-il Madi?

Dès les premières lignes, elle lui retourne ses sentiments de n’avoir jamais cessé de l’aimer.

Après Magda l’opiniâtre… Qui est-ce qui l’attend?

Contre vents et marées, la vie doit triompher.

Au moment d’aller, sur place à Paris, s’enquérir du sort de ses trois enfants qu’il n’a pas revu depuis plus d’une décennie, alors que la tragédie s’emballait comme un cheval fou, Paul Zerner, le correspondant de son beau-frère américain, lui confie le destin d’une jeune femme “en situation irrégulière”? qui doit monter à Paris avant de descendre chez son beau-frère à Marseille.

Tout au long du romanenquête, parfaitement vérifié au jour près, cette jeune femme de 17 ans sa cadette, va se faire appeler “Lily”, comme une identité empruntée ou en reconstruction, à l’issue de tous ces détours de l’histoire. D’ailleurs elle-même résulte de tous les croisements imaginables : fille de lignée polonaise ayant dû fuir un pogrom et de famille aisée du Caire, on apprendra que son ex-mari s’est fait assassiner par un comparse, dans un mouvement sioniste des premières alyot pionnières en “Palestine”.  Elle-même n’a plus les mains blanches… Lily incarne cet espoir naissant et cette boule d’énergie et de feu, qui erre, clandestine, sur les routes de l’Europe dévastée.

Le pacte de silence et de sang qui se scelle, en route, entre eux est, définitivement signé, lorsque, pris au piège, Yuli est confronté à sa mort imminente, alors qu’un Nazi en fuite, dont on avait signalé la présence, lui pointe son revolver pour l’abattre. C’est alors que, sans hésiter, Lily lui sauve la vie en tuant l’Allemand d’une seule balle, froidement, avec assurance et une arme qu’elle porte et qui véhicule aussi toute son histoire. De fil en aiguille, les deux compagnons de route vont se rapprocher, jusqu’à ébaucher un couple, qui ne pourrait être que de “consolation” au départ, mais que la complicité de chaque instant ne cessera pas de consolider, comme une nouvelle vie inespérée.

Réfugiés chez des amis hongrois, comme deux proches parents leur offrant un havre de paix dans la tourmente, leur propre histoire va, peu à peu, se bâtir, au fil des découvertes et des tentatives de rassemblement laborieux des “exilés” de la famille.

Si la première partie de l’oeuvre n’a laissé que ruines et désolation, mort et déportation, la seconde se déroule presque entièrement en France, dans le climat horrible de délation, de soupçons de collaboration et d’actes héroïques de résistance, tout en “zones grises”, où il est bien difficile de faire la part du feu entre le bien et le mal.

Toute l’intrigue repose sur l’angoisse et les interrogations successives qui séparent, à chaque seconde, Julius  de chacun de ses enfants. En particulier, le sort d’Elisabeth est totalement opaque, alors qu’elle a accompagné son mari, tué au champs d’honneur dans le maquis, qu’elle-même a été arrêtée, vraisemblablement déportée : comme résistante? Comme Juive? Torturée? Exterminée comme tant d’autres? Ou vivant sous un nom chrétien et donc non-démasquée? Qu’est devenu Emile, leur enfant?

La seule source reste Marie Christine, sur laquelle la police de la “libération” s’acharne, en lui collant la dénonciation et la mort de la propre fille de Julius sur le dos. Incroyable, impossible? Il faudra longtemps avant de démêler le fond de l’intrigue.

Mais que sont aussi devenus :

  • André, le fils qui le déteste à cause de ses infidélités marquées et de sa proximité affective avec sa mère, Magda? Il refusera d’accréditer le récit paternel d’une mort effroyable ou héroïque, au moment de devoir prendre la voie de Pitchipoï (nulle part)…
  • Gabrielle, la plus jeune, a disparu en Hongrie, pour rejoindre plus tard, la France, mais elle reste introuvable…

Si le premier roman était une “gare de triage” vers la Modernité et l’émancipation des traditions, le second prend celui de l’antichambre des pas perdus et des couloirs erratiques de l’Hôtel Lutétia, ancienne Kommandantur, réquisitionné pour permettre aux rares déportés revenus de l’enfer, de retrouver un semblant d’humanité et de “réconfort”, là où leurs familles viennent chaque jour, s’accrocher à des photos jaunies en espérant les retrouver.

Privé de sa passion, la médecine, Julius, va y apporter un soulagement à ceux qui en ont tant besoin, avec l’espoir chevillé au corps de retrouver ses enfants disparus.

 

Au-delà des destins individuels, finalement heureux ou malheureux, le roman de Michèle Mazel nous raconte les précautions prises, dans l’incertitude des années 30, par les uns et les autres pour survivre à la Catastrophe qui s’annonçait, sibylline, pour la judéité européenne, à l’orée de la montée des régimes fascistes, nazi ou communiste. Certaines options ont été salutaires, comme le choix de l’Amérique, pour la famille d’Anni, la sœur de Julius. Tout au long du récit, ce dernier regrette amèrement d’avoir envoyé  ses enfants en France, où il s’avère qu’ils auraient à encourir mille périls, en tant que Juifs d’abord, en tant, éventuellement, que rebelles au nouvel ordre de la collaboration, résistants, engagés, dénoncés, déportés, ou pire mariée à un collaborateur notoire, pour l’une d’elle, comme on l’apprend bien plus tard.

Qui s’en sort “indemne” ? Personne. A l’énorme deuil collectif s’ajoute le jeu des alliances qui n’ont pas survécu à la guerre et à ses déchirements. Même les vivants sont marqués à jamais par les épreuves. A tel point que certains refusent tout retour en arrière. La Hongrie, la Pologne? Il n’en est même plus question. Mais Paris?

Que reste t-il de l’Europe et du choix d’y vivre à l’issue de ces destinées? Ceux qui ne choisiront pas l’hyper-modernisme du bond en avant vers les Etats-Unis, s’accrocheront à leurs vraies racines, dont Lily est chargée de la révélation à ces Juifs saturés d’épreuves : partir construire une nouvelle vie dans ce jeune-ancien pays qui reste entièrement à imaginer : la “Palestine” d’alors que les nations ne le reconnaissent encore pas comme Etat Juif indépendant, libre de tous ses souvenirs et cauchemars…

D’ailleurs, l’énigmatique Lily n’est pas seulement en train d’accoucher d’une nouvelle identité. Et Julius, reste ce jeune homme en voie d’émancipation, à 55 ans.

Ces modestes et magnifiques leçons de vie, où on apprend à chaque ligne, en retenant son souffle, dans l’attente des révélations de la page suivante, mériteraient tellement un prolongement vers la “vraie vie”, après les douleurs de l’enfantement…

Disponible, notamment, sur les sites d’Amazon et de la FNAC

Lu et commenté par Marc Brzustowski pour JForum.fr, cybergazette à laquelle collabore Michèle Mazel

Michèle Mazel, auteur, revient avec son héros « Le médecin des Carpates » dans un nouvel ouvrage intitulé « Les chemins de l’espérance ». Ou l’histoire d’un médecin réchappé d’Auschwitz qui poursuit son destin dans un roman particulièrement respectueux de la réalité historique. En vente à la librairie Vice Versa, à Jérusalem. www.studioqualita.com/actualités-culturelles-en-israel

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