De Philip Roth à George Steiner, en passant par Mme Maisel: le bonheur perdu des Juifs en Amérique

 

 

Les livres aussi font parfois leur alyah, comme je l’avais compris à l’âge de 18 ans, en trouvant dans une librairie de Tel Aviv de vieilles éditions de Nietzsche, sauvées in extremis avec leurs propriétaires, venus d’Allemagne dans les années 1930.

Dans la bibliothèque de mon père, dont j’ai récemment fait “monter” en Israël quelques cartons de livres, j’ai ainsi retrouvé un livre de Georges Steiner, Errata, mélange de souvenirs d’enfance et de critique littéraire, plein de talent et d’un charme un peu désuet.

Je n’ai guère pratiqué Steiner, disparu la semaine dernière et célébré par beaucoup comme le “dernier Européen”. (Que le dernier Européen – titre qui convenait mieux à Stefan Zweig – soit un Juif me fait penser à la vieille blague sur le “dernier communiste” qui devait être, pour une raison qui m’échappe, un instituteur breton).

 

Georges Steiner : le dernier Européen?

Le peu que je sais de lui, je le dois à mon ami Eliezer Cherki, qui m’a souvent cité les propos éclairants de Steiner sur la culture européenne et sa responsabilité dans le nazisme, tirés de son livre le plus connu, Dans le château de Barbe-Bleue.

Mais comme souvent, s’agissant des intellectuels juifs du vingtième siècle, on préfère retenir de lui le moins juste : l’éloge de la diaspora, la négation du sionisme et le refus d’un Etat juif “doté de canons” (refus qu’il partage avec Einstein, Buber et tant d’autres).

L’Europe n’est jamais aussi à l’aise avec les Juifs que lorsqu’ils se complaisent dans l’adoration de l’exil.

Dans Errata, Steiner évoque ses études à l’université de Chicago, écrivant : “Seul un Philip Roth pourrait mettre en mots l’électricité, l’éclat de chaque jour à l’Université de Chicago à la fin des années quarante”. Hélas, Philip Roth n’est plus là et il a sans doute accueilli Steiner dans le monde de Vérité, pour évoquer leurs souvenirs communs de l’Amérique des années quarante…

L’œuvre littéraire, inégale, de Roth comporte certains très grands livres. Un des plus beaux à mes yeux est Nemesis, évocation de l’Amérique des années 1940 et 1950, vue par les yeux d’un adolescent qui se souvient de la vague de poliomyélite qui frappa la petite ville de Newark et sa population juive.

Malgré la souffrance, la maladie et la mort, thèmes centraux de ce livre profond et fort, on en sort avec l’impression que les Juifs étaient heureux en Amérique.

Quel est donc le secret de ce bonheur, largement disparu aujourd’hui, qu’on retrouve aussi dans certains films de Woody Allen et dans la série très réussie, The Marvelous Mrs Maisel, qui se déroule elle aussi dans l’Amérique des années 1950? S’il fallait le définir en deux mots, je dirais que les Juifs étaient heureux en Amérique, tant qu’ils ont pu croire en faire partie.

Non que l’antisémitisme ait jamais été absent – au contraire, il les a accompagnés là-bas, comme partout ailleurs. Mais cela ne les empêchait pas de se sentir – avec raison, dans une large mesure – comme une partie intégrante de la culture de l’Amérique et de son tissu social.

Dans ce pays d’émigration, fondé sur un mythe où la Bible jouait un rôle majeur, les Juifs n’avaient pas besoin de s’assimiler, comme dans les pays de la Vieille Europe, où l’assimilation (et parfois la conversion) étaient le “billet d’entrée” dans la société, selon le mot de Heine.

S’ils s’assimilaient, ce n’était pas par nécessité, mais plutôt par la force des choses, par leur talent et leur volonté de vivre pleinement comme Juifs et Américains, et non par dépit et par souhait de devenir Américains à part entière en gommant leurs origines.

Le yiddish, l’humour juif et la culture juive au sens large faisaient partie de la culture américaine, au point que des mots comme Bobe, Zayde, Kvetch, Shmock et tant d’autres, ont pu faire partie du langage courant et qu’ils n’étaient sans doute plus perçus comme des mots d’origine étrangère.

(Que l’on pense, par comparaison, aux expressions d’origine juive intégrées à la langue française, presque toutes péjoratives ou insultantes, comme “monter une kabbale”, “le sabbat des sorcières”, “manger en Juif”, etc.)

Le bonheur perdu des Juifs américains, comme on le voit bien dans la série The Marvelous Mrs Maisel – qui est superbement incarnée par l’actrice Rachel Brosnahan – tenait au fait qu’ils pouvaient rester Juifs et être de bons Américains, sans devoir aucunement choisir entre les deux  identités.

Et le grand paradoxe de l’Amérique aujourd’hui, est que les Juifs y sont de moins en moins chez eux, alors même qu’elle est dirigée par le président le plus pro-Juif et pro-israélien qu’elle ait jamais connu… (Contrairement au récit mensonger d’une certaine gauche américaine et juive, qui voudrait faire croire que Donald Trump est responsable de la montée de l’antisémitisme).

Une large partie du plaisir qu’on éprouve en lisant Roth, en voyant l’adaptation au cinéma de ses livres (Indignation et Pastorale américaine) ou en regardant Miss Maisel, est due au sentiment qu’ils représentent un paradis perdu, comme les comédies de Lubitsch ou de Capra.

Cette Amérique-là est perdue pour les Juifs, qui peuvent encore se bercer d’illusions sur leur avenir dans l’exil doré du “Goldene Medine”. Ils y resteront sans doute encore longtemps, mais la magie de cette Amérique, elle, ne reviendra pas.

Pierre Lurçat

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