Festival afro-féministe : la dérive identitaire de l’antiracisme

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Après la polémique autour du festival afro-féministe organisé par le collectif Mwasi, le politologue Laurent Bouvet analyse les ressorts idéologiques de la « non-mixité » brandie par certaines associations antiracistes.

Source : FigaroVox

Laurent Bouvet est professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié L’Insécurité culturelle chez Fayard en 2015. Son dernier livre, La gauche Zombie, chroniques d’une malédiction politique, est paru le 21 mars 2017 aux éditions lemieux. Il est l’une des principales figures du Printemps Républicain.


FIGAROVOX.- Un festival afro-féministe est organisé par le collectif Mwasi à Paris en juillet. Il se tiendra en partie en non-mixité, c’est-à-dire que certaines activités seront réservées aux «personnes racisées»(sic). Faut-il voir dans ce type d’événement une forme de racisme inversé?

Laurent BOUVET. – On assiste depuis quelques années en France – cela s’est déjà produit dans d’autres pays, aux Etats-Unis notamment – à la radicalisation identitaire du combat contre les discriminations de la part de certaines organisations et de certaines personnalités. Cette radicalisation identitaire est très minoritaire dans le débat public et très «située» politiquement, en général à l’extrême-gauche du spectre politique, mais elle est bien relayée dans des médias de gauche généralistes ainsi que sur les réseaux sociaux, ce qui lui donne une visibilité bien plus forte que la réalité du phénomène politique et social dont elle témoigne.

Une partie de cette radicalisation identitaire conduit au dévoiement de la lutte antiraciste jusqu’à en inverser le propos si l’on veut, en désignant comme racistes potentiels toute une population au regard de la couleur de sa peau – les «blancs» occidentaux -, et donc à l’exclure de toute lutte contre la discrimination raciale. Ce qui conduit à la séparation dont il est question ici. L’idée de fond étant qu’un «blanc» non seulement ne peut comprendre le racisme (puisqu’il ne peut l’éprouver) mais ne peut comprendre la lutte contre le racisme (puisqu’il est un raciste potentiel en tant que «blanc»). Il s’agit là d’un processus classique d’essentialisation et de généralisation à la fois qui est précisément celui du racisme.

Il n’y a plus ni individualisation du sujet autonome de raison ni mobilisation collective contre le racisme qui tienne, il n’y a plus que des présupposés à raison de la couleur de la peau: le «blanc» étant toujours déjà constitué en raciste et le «noir» étant en victime du racisme.

Evidemment, et c’est pour cela qu’il ne faut jamais laisser passer de telles initiatives ou les propos qui les accompagnent, un tel «raisonnement» est aussi faux que dangereux. Outre qu’il fait fi de toute l’histoire de la lutte contre le racisme et de toute logique de métissage et des liens étroits et multiples que peuvent tisser des populations et des individus de couleurs de peau différentes, il témoigne d’une conception dangereuse pour la société et pour le fameux «vivre ensemble» que réclament pourtant souvent bruyamment les mêmes qui la relaient – on peut penser ici aux médias de gauche notamment.

Pourquoi la logique qui sous-tend ces discours sur «l’intersectionnalité» est-elle dangereuse?

D’abord parce qu’un tel raisonnement sépare artificiellement les individus et les groupes humains en fonction de ce qu’ils sont supposés être, suivant des critères identitaires qui peuvent varier (la même logique s’appliquant au genre, à l’orientation sexuelle, à la religion, à l’origine ethno-raciale…) et non de ce qu’ils pensent, disent, font, vivent, etc. Ce qui renvoie à la question-clef de qui produit et manipule ces catégories (la sociologie contemporaine dirait qui «domine» l’établissement des catégories de tri des individus et des populations). C’est d’ailleurs pourquoi les discriminations lorsqu’elles existent doivent être combattues à rebours de la logique qui les crée ou les diffuse.

Ensuite parce que ce raisonnement identitaire légitime mécaniquement tout raisonnement du même type, donc le raisonnement raciste traditionnel par exemple. Ce qui politiquement est très étonnant puisque ceux qui prétendent combattre ainsi les discriminations (raciales ici) se retrouvent user des mêmes méthodes et des mêmes conceptions que les racistes auxquels ils revendiquent s’opposer!

Ce n’est donc ni très rationnel ni très raisonnable. Pourtant, cela tend à se développer et, encore une fois, ce type de manifestations bénéficie du soutien actif de certains médias, de certains universitaires et chercheurs, de certaines organisations politiques ou syndicales. Toute une partie de la gauche espérant sans doute trouver là une forme de rédemption à son abandon en rase campagne du prolétariat classique et des «couches populaires».

Quelles sont les origines idéologiques du concept de «non mixité»? Est-ce un principe de plus en plus invoqué? Cela vous inquiète-t-il?

On peut repérer la généalogie de cette idée de «non mixité» comme manière de lutter plus efficacement contre les discriminations dans le tournant identitaire du mouvement social à la fin des années 1960 et au début des années 1970, aux Etats-Unis notamment, lorsqu’après la reconnaissance des droits civiques et la déségrégation (lois de 1964 et 1965), un nouveau mouvement noir américain s’est développé, revendiquant non plus l’égalité des droits comme c’était le cas de la génération de Martin Luther King ou Rosa Parks mais une identité spécifique pour les noirs américains. Identité à la fois esthétique («Black is beautiful», cinéma de la blacksploitation…) et politique («Black Power», Black Panthers…) pour simplifier. A la suite de cette évolution radicale, une partie du féminisme, du mouvement gay mais aussi à l’époque du mouvement latino par exemple, ont suivi le même chemin de la revendication identitaire plutôt que d’une égalité des droits.

Dans ce contexte, et au-delà des Etats-Unis, notamment dans cette deuxième vague du féminisme, s’est développée l’idée d’une «non mixité» (des réunions et des rassemblements) plus propice à l’examen de la spécificité identitaire féminine puis à sa revendication publique. Dans toute une partie du mouvement féministe (c’était le cas des réunions du MLF dans les années 1970), les hommes n’étaient plus admis au-delà de l’âge de la puberté lors de telles occasions. Certains groupes sont allés encore plus loin en essayant de vivre en communauté uniquement en suivant ces principes de «pureté» identitaire.

Il serait d’ailleurs idiot de nier que cela peut aider certains individus, cela a pu aider certaines femmes par exemple à témoigner de questions intimes, entre femmes, hors la présence des hommes, mais s’il s’agit d’organiser la lutte politique, de vouloir combattre telle ou telle discrimination ou dénoncer telle ou telle pratique, alors la non-mixité paraît bien moins pertinente, tant pour une simple raison d’efficacité que pour une question de principe, comme on l’a vu plus haut.

La gauche apparait divisée sur le sujet: tandis que l’UNEF estime que «la non-mixité militante n’est pas une discrimination», Anne Hidalgo a affiché la volonté d’interdire l’événement (avant de se rétracter). Y a-t-il un malaise à gauche sur ce sujet?

La dérive identitaire de certaines organisations de gauche (comme de certains intellectuels ou de certains médias) est patente en effet. Elle conduit à exercer un chantage sur les responsables publics notamment, sous la forme: puisque vous vous opposez à notre manière de voir, c’est que vous êtes raciste, mysogine, «islamophobe», homophobe, etc. Toute critique, toute opposition, toute tentative même de montrer qu’il y a d’autres voies plus efficaces et plus légitimes à la fois de lutte contre les discriminations… est condamnée comme une négation des discriminations et des spécificités identitaires discriminées! C’est un raisonnement étrange de la part de ces acteurs de la société civile tout de même qui ressemble fort au pire sectarisme politique.

Derrière de telles manifestations et revendications se déploient désormais tout un ensemble d’entrepreneurs identitaires, c’est-à-dire de personnalités qui se construisent dans l’espace public – essentiellement médiatique – sur cette radicalisation autour de tel ou tel critère d’identité individuelle ou collective. Soit pour se construire une carrière personnelle soit pour faire du commerce (conseil, formation, vente de produits…) à destination de telle ou telle «communauté» identifiée autour de ce critère. Ce genre de pratique conduit à une succession de tensions et de provocations orchestrées dans le débat public (les réseaux sociaux sont devenus le terrain privilégié de ces entrepreneurs identitaires) afin de faire du buzz, du clic et donc de mieux (se) vendre.

Il y a donc bien là un effet systémique de cette radicalisation identitaire, sans pour autant que cela aide à la lutte contre les discriminations ou même à la bonne tenue du débat public.

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